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Je me suis masturbée sur le dancefloor

J'ai voulu savoir ce que ça faisait de me toucher en boîte au vu et au su de tous – comme n'importe quel vicelard.
30.11.15

Ce dessin est de l'auteure, Marie Klock.

Le soleil vient de se lever, et je suis épuisée d'avoir dansé et bu toute la nuit. En traversant la piste de danse, je remarque deux types assis sur un banc, qui nous suivent du regard moi et ma copine. Je les avais déjà repérés ; ils nous reluquaient en coin depuis un bon moment. Ils ont l'air grave. « Pourquoi vous avez fait ça, tout à l'heure ? » En effet, tout à l'heure, nous nous sommes touchées en matant des gens depuis la balustrade de la boîte.

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Comparé à Paris, Berlin est une ville relativement sûre pour les femmes. Néanmoins, les vicelards nocturnes y sont les mêmes que partout. Ils sont lourds, chiants, gênants et vous adressent la parole quand vous n'en avez aucunement l'envie, ni la force. C'est à cause d'eux que moi, Française exilée depuis 5 ans en Allemagne, j'ai fini par me masturber dans une boîte de la capitale allemande. Par transitivité, disons.

Ça s'est passé la nuit, à Kreuzberg, l'un des quartiers festifs du sud-est de la ville. Là, on trouve de petits groupes de clubbers en transit, des jeunes gens qui boivent au goulot des mignonnettes de Jägermeister, d'autres qui se déposent mutuellement des pilules sur le bout de la langue. De la poudre circule dans des pochons triangulaires. Des silhouettes louvoient entre ces petites grappes humaines : promeneurs renfrognés, ramasseurs de bouteilles consignées, femmes Roms qui cherchent du speed.

Être une femme à Berlin offre le privilège de faire surgir un autre type de satellite : les exhibitionnistes et autres dragueurs infernaux, reconnaissables de loin à leur démarche chaloupée, les mains enfoncées dans les poches. Surtout, ne pas se tourner dans leur direction. Un regard croisé et c'est l'assurance de se voir imposer une conversation pesante faite d'œillades salaces, voire parfois, de bouts de glands qui s'échappent à la faveur d'une braguette entrouverte.

Il est 3 heures du matin, un dimanche, et je suis assise avec une amie sur un muret qui borde un terrain de basket désert. Bien que drapées dans de grands manteaux, nous écopons de quatre de ces rôdeurs mal intentionnés. L'un d'eux s'avère franchement agressif face à notre désintérêt, nous traitant de « petites putes ». Un autre se contente d'un échange de paroles très court, durant lequel sa main gauche ne lâche pas la barre transversale qui se presse contre son jeans à strass. Nous décidons d'aller nous réfugier au Club der Visionäre, boîte cosmopolite – et non libertine – située en face, au bord du fleuve. L'aube commence à rosir le ciel ; manifestement, la fête bat encore son plein dans le ventre du club.

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Nous nous frayons un chemin dans l'escalier surpeuplé. Les corps s'agglomèrent les uns aux autres, je sens contre ma chute de reins une molle pression que je pense accidentelle, mais qui, alors que nous sommes bloquées un instant sur la marche suivante, se répète. J'imagine un coude mal placé ou un genou. Mais le frottement s'intensifie. Je me retourne d'un geste vif et me retrouve nez à nez avec le torse d'un type debout une marche plus haut, le pantalon tendu par un renflement qui déforme sa braguette. Furieuse, je plante mes yeux dans les siens, et ce dernier ne trouve rien de mieux à faire que de me dire « Hey ! » avec un large sourire. Je suis gênée, je ne sais pas comment réagir, peut-être que, finalement, son geste n'était pas volontaire, peut-être n'avait-il aucunement l'intention de frotter sa bite dans le bas de mon dos. Je décide de ne pas réagir.

Photo via Flickr.

Alors que nous dansons, consternées par la lubricité de ces mâles en manque de supports masturbatoires, j'avise derrière mon amie un grand brun qui nous reluque. Celui-ci se tient un peu à l'écart. Il est adossé à une balustrade de bois au bord de l'eau et flanqué de quelques amis en fin de course, la lippe molle et la démarche incertaine de ceux qui ont déjà perdu leur combat contre la gnôle. Lui, non. Plutôt beau garçon, il se tient droit et son regard est tourné dans notre direction. Il sourit. Au moment où je m'apprête à lui rendre la pareille, j'aperçois que de la main gauche, il est en train de se malaxer énergiquement la queue à travers son jogging en nylon beige.

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Nous sommes estomaquées par la situation. Putain, depuis combien de temps est-il en train de se caresser impunément depuis son poste d'observation ? Il est impossible que personne ne l'ait remarqué. Alors pourquoi n'y a-t-il aucune réaction ? Après un rapide conciliabule aux chiottes, nous décidons d'engager des représailles.

Une belle brune apprêtée devient écarlate et marmonne quelque chose à son groupe d'amies qui nous lancent aussitôt des regards méprisants. Nous restons impassibles contre notre rambarde, la main entre les cuisses.

Entre-temps, le type s'est éloigné et traîne au bar avec des filles. Qu'importe, il ne s'agit plus de lui mais d'une question de principes. Nous allons donc nous poster le long de la balustrade, presque au même endroit où il se tenait quelques minutes plus tôt. Là, nous entreprenons, comme lui, de nous caresser l'entrejambes en observant les danseurs. Rira bien qui rira le dernier.

Les réactions ne se font pas attendre. Plusieurs personnes se détournent, gênées, et continuent de danser en tentant de se dérober à notre champ de vision.

Une belle brune soigneusement apprêtée devient écarlate et marmonne quelque chose à son groupe d'amies qui nous lancent aussitôt des regards méprisants. Nous restons impassibles contre notre rambarde, la main toujours entre les cuisses, et lançons des œillades çà et là.

Des Australiens grassouillets, tous vêtus du même polo, se poussent du coude en riant. L'un d'eux lève sa bouteille à notre encontre en se mettant à son tour la main sur la bite ; ses camarades, hilares, beuglent en chœur quelque chose comme « Yeaahhhh ! » L'un d'eux viendra me parler plus tard, me gueulant dans l'oreille qu'il me trouve « vraiment cool ». Quand je lui demande ce qu'il trouve cool, il me répond : « Ton attitude, ton style quoi, c'est sexy. » Je lui lance un regard sceptique, court moment de flottement, puis il me prend sous son bras et me demande si je suis « partante pour un peu plus… Toi et moi, tu vois… » Je l'éconduis poliment. Il en est tout abasourdi et me demande pourquoi je l'ai chauffé si c'est pour l'envoyer paître comme ça. Je lui explique que non, je ne l'ai pas chauffé, que je voulais me faire plaisir, que mon délire, c'est juste de mater.

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Alors que je fais la queue, un grand barbu vient se faufiler à côté de moi. Très beau gosse, il porte des lunettes rondes en écaille, une chemise blanche en lin, manches retroussées sur des avant-bras pleins de tatouages. Il s'approche tout près de mon visage : « Pardon, je peux te poser une question ? Toi et ta copine, là… Vous êtes lesbiennes ? » À mon tour d'être interloquée ; je lui demande ce qui peut bien lui faire penser ça, et surtout, pourquoi il me pose une telle question. « Ben je sais pas, vous êtes là, à deux, dans un club, à vous toucher la chatte devant tout le monde, ça fait très… Enfin vous avez l'air… Je sais pas, c'est chaud, quoi. »

Ceci n'est pas une photo de l'auteure. Photo via Flickr.

Non, on n'est pas lesbiennes. Sursaut d'intérêt du barbu. Il se penche encore plus près de moi : « Ah ! Vous êtes bi, du coup ? Tu veux pas me présenter à ta copine ? » Je surjoue la naïveté : pourquoi veut-il que je lui présente ma copine ? Le regard que je récolte est tellement obscène que je m'empresse de débiter le même discours qu'à l'Australien : désolée, on n'est pas là pour ça, tout ce qu'on veut, c'est se faire plaisir en observant les gens. « T'es sérieuse là ? Pourquoi tu te fous de ma gueule ? Tu veux pas me faire un petit bisou ? » Il me presse contre le bar, colle son bassin au mien. C'en est assez. Je crie « laisse-moi tranquille ! » et m'extirpe de son étreinte pour rejoindre mon amie.

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Je la retrouve sur une mezzanine un peu plus calme, à côté des chiottes, en pleine discussion avec une poignée de mecs et de filles. Une forte tension est palpable. Alors que je m'approche, une fille lance : « Mais c'est pas une question de mec ou de fille, c'est une question de respect ! T'as aucun respect pour toi en faisant un truc pareil ! » Une de ses copines ajoute : « Si c'est ça votre délire, vous masturber en matant des gens, allez ailleurs, au KitKat, je veux bien. Mais pas ici putain ! » Je tente de tempérer en précisant que nous ne sommes pas à poil, que nous n'avions pas la main dans le froc et que nous n'avons agressé personne. Un mec me rétorque : « Non, vous n'avez agressé personne, mais imagine si moi, je faisais la même chose ; tu vois, me mettre là en bas, un peu à l'écart, et me branler en te regardant danser, tu ferais quoi là ? » Toutes ses copines opinent du chef.

Nous décidons de leur expliquer la situation. Les dragueurs salaces du parc, le frotteur dans l'escalier, le branleur au bord de la piste de danse, la difficulté d'avoir une réaction juste face à ces assauts, la décision de faire pareil pour mieux comprendre, et puis aussi, pour se marrer. Tous sont médusés.

« C'est vachement chelou », nous dit l'un des garçons, « en gros, un mec se comporte comme un porc, et tu te dis : tiens, moi aussi je vais me comporter comme une truie ? » Une de ses copines ajoute : « Ouais, c'est bon, laisse-le faire quoi, tu t'en fous si c'est un porc, c'est pas la peine de faire de la provoc comme ça. » Nous revoilà dans l'éternel débat, si souvent entendu parmi mes amies parisiennes, entre la décision d'ignorer le harceleur pour ne pas entrer dans son jeu, ou alors d'exprimer l'indignation et de se confronter à lui. Nous discutons encore un peu, sans arriver à un compromis.

Photo via Flickr.

C'est en partant que nous croisons les deux garçons, ceux qui nous mataient depuis le début des hostilités. Je lance un sourire à l'un d'eux. Il n'y répond pas mais nous invite d'un signe de main à les rejoindre. Celui à qui j'ai souri engage la conversation. Sa voix est remarquablement posée, calme, il parle avec un léger accent slave en roulant les r. « Pourquoi vous ne vous comportez pas comme des femmes ? » Mon amie, outrée, réagit au quart de tour : « T'es sérieux, là ? Tu te fous de ma gueule ou t'es juste con ? »

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Le type a un mouvement de recul et nous dévisage avec une mine condescendante : « Tu vois, je veux dire, vous faites des trucs sales, tu me parles comme un bonhomme », son pote renchérit : « Personne ne veut d'une meuf comme ça. » Je lui demande s'ils ont vu qu'il y a quelques heures, là où nous étions debout, un mec faisait exactement la même chose que nous, et que ça n'avait pas l'air de faire réagir grand-monde.

« Mais c'est pas le problème. Tu ne fais pas ça quand tu es une femme. C'est sale, ça ne te dérange pas d'être sale devant tous ces gens ? » Je lui demande pourquoi je n'ai pas le droit d'être « sale » moi aussi, alors que quantité d'individus ne se gênent pas pour l'être avec moi tout au long de la soirée. « Mais tu es une femme ! C'est pas élégant, et puis c'est dangereux, tu ne te rends pas compte ? » Ah, mais qu'y a-t-il de dangereux à me caresser avec ma pote dans un club situé en plein cœur d'un quartier prétendument ouvert d'esprit ? « Mais regarde tous les mecs, là, tu penses qu'ils sont tous ouverts d'esprit comme tu dis ? Vous prenez des gros risques là, à vous comporter comme des… » Mon amie le coupe : « Nous comporter comme quoi ? Hein ? » Il ricane : « Ben écoute, t'as pas un peu l'impression de faire ta salope en allumant tout le monde comme ça ? Faut pas t'étonner si t'as des ennuis après. »

Nous sortons, la bouche pâteuse et un peu désabusées par cette soirée dont nous ne sommes plus vraiment certaines qu'elle nous ait tant amusées que cela. En route vers la maison, je suis prise d'une envie urgente de pisser et m'en vais faire mon affaire entre deux voitures. Il est bientôt 8 heures du matin. Il fait grand jour, mais les rues sont encore quasi-désertes à cette heure-ci. Alors que je suis en train de me soulager tranquillement dos au trottoir, mon amie se met à hurler : « Putain de porcs ! Cassez-vous ! Connards ! » Je remonte mon pantalon à toute vitesse, et en me retournant, je réalise que deux petits mecs à peine pubères sont en train de me filmer avec leur téléphone portable, hilares. Sous notre flot d'insultes avinées, ils se barrent en trottinant, non sans se retourner, le téléphone à la main, pour nous crier « Ta chatte est dans la boîte ! »

Difficile de se draper dans sa dignité après avoir encaissé autant d'insultes et s'être fait filmer le cul à l'air en train de pisser dans un caniveau. Nous n'aurons certes pas été les meufs les plus élégantes de Berlin, cette nuit-là, mais une chose est sûre : nous sommes plus fortes.

Note de l'auteure : En 5 ans de vie dans cette ville, je n'avais jamais été confrontée à une telle accumulation de harcèlements au cours d'une soirée. Je tiens donc à souligner que les faits relatés dans cet article sont le fruit d'un concours de circonstances exceptionnel et malheureux, et ne sont en aucun cas représentatifs du climat régnant à Berlin.

Marie est sur Twitter.