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Les 1000 tracteurs de Paris : récit d’une journée de mobilisation

Ce jeudi, des milliers d’agriculteurs sont venus des quatre coins de France pour une journée de mobilisation exceptionnelle à Paris. Le soir venu, le bilan est mitigé.
03 septembre 2015, 5:00pm
Etienne Rouillon / VICE News

Ils sont arrivés au petit matin aux abords de la capitale. Plus de 1000 tracteurs selon les autorités, près de 1700 pour les organisateurs. Au volant, des agriculteurs venus des quatre coins de la France pour protester contre leurs conditions de travail et réclamer des engagements de la part d'un gouvernement français qui a vécu un été sous-tension vis-à-vis des questions agricoles, avec des actions parfois musclées.

En fin de journée, après avoir ralenti le traffic automobile parisien, et occupé l'une des plus grandes places de la ville, de nombreux manifestants sont repartis déçus, malgré l'annonce d'un plan de 3 milliards d'euros par le gouvernement.

Après les annonces du président de la FNSEA, beaucoup de déçus chez les agriculteurs. — Pierre Longeray (@PLongeray)3 Septembre 2015

Ce jeudi matin, VICE News a suivi le cortège venu du nord de la France, à son arrivée en région parisienne. Le trafic autoroutier parisien a finalement été moins paralysé que redouté, les Franciliens avaient apparemment anticipé les files de tracteur à perte de vue, bloqués à une vitesse maximum de 35 kilomètres par heure.

En Photos : Les tracteurs sont arrivés à Paris

Des centaines de tracteurs sur deux voies du Périphérique parisien vers la porte de la Chapelle. (Pierre Longeray / VICE News)

Après avoir avancé lentement sur le Périphérique, une voie rapide qui fait le tour de la ville, le cortège a pénétré dans Paris, sous les applaudissements de plusieurs parisiens. L'ambiance était détendue, même si les visages des manifestants étaient tirés. Certains roulaient depuis deux jours, dormant dans des bétaillères sur le trajet, nourris de sandwichs froids et de cafés chauds.

À la mi-journée, les tracteurs se sont ensuite dirigés vers la place de la Nation où ils sont restés stationnés dans le calme jusqu'aux annonces du milieu de l'après-midi. Les plus éreintés, se sont autorisé une sieste sur la pelouse de la place. À la tribune les agriculteurs ont pris la parole tout l'après-midi, évoquant leurs difficultés. « Hier, j'ai dit à mon fils : "Demain papa va à Paris pour que l'année prochaine, tu puisses avoir des vacances." », a déclaré, ému, l'un d'entre eux.

Dans la ligne de mire des agriculteurs : les normes françaises, jugées trop rigides. Plus coûteuses à appliquer selon eux que celles de leurs voisins européens, elles ont une répercussion sur les prix des produits français, plus chers que ceux vendus ailleurs dans l'Union européenne.

Julien, 34 ans, a repris l'exploitation de sa famille depuis 5 ans. Il est spécialisé dans la vache à viande et les moutons. Pour lui, la France fait tout simplement du zèle: « L'Europe émet des normes tenables, mais la France en rajoute une couche pour faire plus vert que vert. »

Des fermiers sur leurs tracteurs ont convergé toute la matinée vers la place de la nation (Etienne Rouillon / VICE News) 

Arborant le tee-shirt rouge de son syndicat, celui des Jeunes Agriculteurs (JA), l'une des organisations à l'origine de la manifestation, Julien est venu de Haute-Marne participer à un rassemblement qui devait être selon lui le « point d'orgue » de la mobilisation massive de cet été. « On est là pour essayer de trouver une solution à la distorsion de concurrence avec nos amis européens », a-t-il plaidé.

À plusieurs mètres de là, Florian, 25 ans, coupe le contact de son tracteur. Ou plutôt celui de son père, producteur céréalier. Florian explique être venu pour défendre son futur. S'il n'est pas exploitant aujourd'hui, il espère reprendre le travail de son père, une fois celui-ci parti à la retraite. C'est pour cela qu'il est là, aux côtés d'autres jeunes agriculteurs et amis qui tirent des pétards en l'air, avant de partir en quête d'une boulangerie.

Florian, 25 ans, il veut reprendre l'exploitation de son père. (Etienne Rouillon / VICE News)

Plus tard dans le milieu de l'après-midi, au terme d'une réunion avec une délégation d'agriculteurs — parmi lesquels se trouvaient les présidents des deux syndicats majoritaires de la profession — le Premier ministre Manuel Valls a annoncé plusieurs mesures face à la grogne qui dure depuis des semaines dans le monde paysan et qui a conduit à de nombreuses manifestations musclées.

À lire : Des centaines de camions bloqués aux frontières allemandes et espagnoles par les agriculteurs français

L'une de ces annonces du gouvernement concerne la mise en place d'une « année blanche ». C'est-à-dire que cette année des agriculteurs en difficulté pourront être dispensés de rembourser leurs dettes. D'autres types d'aides à la filière agricole représenteront au total 3 milliards d'euros sur trois ans.

Ce montant correspond à celui réclamé par Xavier Beulin, le Président des Syndicats d'exploitants agricoles (FNSEA), dans une interview donnée quelques jours auparavant. Il est apparu vers 15 heures à la tribune montée sur la place de la Nation où les agriculteurs en colère étaient réunis. Xavier Beulin a alors déclaré triomphalement « Nous l'avons fait. Je vous applaudis ! »

Pourtant, place de la Nation les annonces n'ont pas du tout convaincu : après chacune d'entre elles, Xavier Beulin était hué. Dans la foule, un sentiment de déception dominait parmi les agriculteurs que nous avons interrogés et qui souhaitaient avoir plus d'engagements sur les normes et cette fameuse distorsion des prix.

En juillet, le ministre de l'Agriculture Stéphane Le Foll avait déjà présenté un plan d'aide de plus de 600 millions d'euros pour les éleveurs. Mais cette annonce n'avait pas empêché les agriculteurs français d'organiser par la suite d'autres manifestations d'envergure partout en France pendant plus d'une semaine.

« On nous impose la qualité française mais avec un prix européen », renchérit Alain, agriculteur depuis 35 ans en Alsace, spécialisé dans les vaches laitières, les céréales et également propriétaire d'une entreprise de travaux agricoles. « Ce qu'on veut, c'est pouvoir nous battre avec les mêmes armes ».

Un épouvantail pendu à l'arrière d'un tracteur à l'arrivée place de la Nation (Etienne Rouillon / VICE News)

Autre cause plus inattendue de leur mécontentement : les répercussions de la situation géopolitique internationale sur les prix. De nombreux agriculteurs nous ont dit souffrir de l'embargo russe sur les denrées alimentaires européennes, mis en place en 2014 par Vladimir Poutine, en réponse aux sanctions de l'UE. Alain le confirme, « La Russie était un énorme "aspirateur" pour le porc français ». La viande qui ne peut plus être vendue à la Russie provoquerait ainsi une désorganisation du marché.

En fin d'après-midi, la place se vidait petit à petit, sans incident majeur. Mais la plupart des manifestants sont déterminés à poursuivre la mobilisation. « S'il faut, on reviendra, » promet Cédric, 42 ans, agriculteur en Rhône-Alpes. « Mais d'abord, on va aller à Bruxelles. »

Comme lui, beaucoup ont déclaré à Vice News qu'ils se rendraient ainsi dans la capitale belge le 7 septembre prochain, à l'occasion d'une réunion des ministres européens de l'Agriculture. Pour l'heure, il leur faut déjà reprendre la route et retrouver leurs exploitations.

Suivez Lucie Aubourg sur Twitter @LucieAbrg

Suivez Pierre Longeray sur Twitter : @PLongeray