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Pour ou contre un jour férié consacré à la mémoire du hardcore mélodique ?

On s'est rendu au festival Punk in Drublic d'Angoulême mercredi dernier, en compagnie d’une famille gentiment vieillissante, de calvities sur les crêtes et de bières diluées dans le punk - ou l'inverse.

par Guillaume Gwardeath; photos Julio Ificada
14 Mai 2019, 8:13am

Photos : Julio Ificada pour VICE FR

Nous sommes le 8 mai. Selon les mots de Greg Graffin, le chanteur de Bad Religion, nous nous trouvons « quelque part dans la campagne en France ». Bon, il a aussi dit « et le soleil brille » alors que les stratocumulus étaient carrément en train de boucher le ciel. ll faut croire que les punks sont des gens comme tout le monde et qu’ils adorent parler de la météo. Je me gare au centre-ville et mon passager BlaBlaPunk, assez lyrique, déclare : « Ces bourrasques et cette hygrométrie mises à part, l’ambiance désertée, presque maudite, de cette cité à la remarquable abondance de peintures murales, mais dont les habitants paraissent tous cloîtrés chez eux, me rappelle mes dernières vacances à Orgosolo, la capitale du banditisme sarde ».

La journée est fériée, je viens d’être crédité de 11 € sur BlaBlaPunk, nous ne sommes pas en Sardaigne mais à Angoulême, ville choisie par Wes Anderson pour son prochain film The French Dispatch et par Fat Mike de NOFX pour l’unique passage en France de son festival itinérant Punk In Drublic. Le reste de la tournée passe par l’Allemagne, l’Autriche et l’Angleterre, où les audiences sont plus grosses et les cachets plus élevés, et par l’Espagne, où les ambiances sont plus chaudes et les drogues plus accessibles.

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Au moins, sur les dates européennes, on peut noter que le groupe NOFX fait partie du festival qu’il a lui même monté, ce qui n’a pas été le cas aux Etats-Unis où ces incontrôlables Monty Python du punk avaient dû se virer de l’affiche après quelques propos promptement jugés inappropriés relatifs aux victimes de la fusillade du concert de country en octobre 2017 à Las Vegas. Vous vous souvenez qu’un tueur avait abattu 58 festivaliers depuis la fenêtre de sa chambre d’hôtel. Sur scène, pour déconner, en gros, les mecs de NOFX avaient déclaré que c’était des fans de country, donc moindre mal. Tout le monde n’a pas l’humour nihiliste d’un punk : malaise général et contrition. Ici à Angoulême, personne n’en veut à NOFX.

Tout va bien, toute la France est là. Enfin, toute la France qui lisait Punk Rawk magazine entre 1998 et 2008, la France qui a fait son éducation punk à coups de CD samplers et de gamelles dans les skate parks au son des compilations Fat Wreck et Epitaph. Tous les punk rawkers de la nation s’étaient levés à 5h00 du matin pour choper leur car et arriver à l’heure pour revivre leurs meilleures années : celles où la vie était si confortable dans un baggy XXL Diabolik et dans un sweat à capuche imprimé d’un slogan vengeur du Goéland, où il ne vous fallait pas 48 heures pour récupérer d’une énorme cuite et où, ô temps magiques, l’alcool ne faisait pas grossir. Inutile de préciser qu’en conséquence, l’ambiance est incroyablement cool. On peut être sûr que certains mecs ont passé leur festival à trinquer et à faire les anciens combattants avec leurs potes sans trop se torturer à aller voir les concerts.

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Dans un monde où un artiste gagne 100 euros pour 1 million de vues sur une plateforme de streaming, certains entrepreneurs ont pigé qu’une solution pour s’en sortir économiquement consiste à enfermer son public dans un enclos et à le faire passer régulièrement à la caisse. À ce titre, le Punk In Drublic est aussi un festival de bières. Punk et bière, niveau marketing les mecs ont bien bossé, on a connu association plus contre-nature. On boit des coups, donc, au milieu de plein de punks beaucoup plus portés sur la calvitie que sur la crête.

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Nul doute que les organisateurs ont fait au mieux, mais le site était curieusement implanté, contournant le bâtiment de la salle de concerts La Nef. On aurait dit une sorte de version en plein air et géante de la mythique salle de concert l’Ubu de Rennes, celle avec le poteau. Environ 4000 personnes formaient une queue-leu-leu géante sur le parking d’une SMAC habituée à accueillir environ 400 spectateurs en temps normal.

Techniquement, faire la queue pour rentrer sur le site, cela voulait dire rater un groupe. Faire la queue pour commander son burger écoresponsable, cela voulait dire rater un groupe. Faire la queue pour aller aux cabinets, cela voulait dire rater un groupe. Il fallait donc savoir choisir. Voici la liste des groupes vus, vaguement vus, ratés, ou vaguement ratés, par ordre d’apparition :

The Dead Krazukies

La question la plus déroutante n’est pas « qui écoute encore du punk rock mélodique aujourd’hui ? » mais « qui connaît encore Henri Krasucki aujourd’hui ? ». Voilà l’avantage concret de jouer devant un public qui ne s’est pas vraiment renouvelé et dont une bonne partie, à l’adolescence, était à l’aise en âge de mater le Bébête Show à la télévision. Comme ils ont joué tôt (à l’invitation de Fat Mike, qui voulait bien un groupe plus ou moins local, mais avec une fille), il faudra les revoir à domicile, à Bayonne, le 3 juillet avec Mute, le concert ayant lieu dans la peña d’un club de rugby.

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The Bombpops

La guitariste et chanteuse Poli Van Dam s’est fendue elle aussi d’un bulletin météo : « Je vois que ma chatte n’est pas la seule chose à être humide ici ». L’autre guitariste et chanteuse, Jen Razavi, lui a rétorqué : « Pas étonnant, devant tous ces Français ». Poli a conclu : « De toute façon, aujourd’hui j’ai mes règles ». Voilà. Concert de punk rock.

The Lillingtons

Illuminati archicryptiques à la pyramide inversée, The Lillingtons, quoique mollassons, ont joué une des musiques les plus intéressantes de la journée, crossover metal (T-shirt Skeletonwitch pour le soliste) et punk rock mélo, entre vieil Iron Maiden et surf gothique. Bon choix de sujets de société également pour leurs paroles : invasion de soucoupes volantes, culte de Dagon, secrets tragiques du brouillard londonien, etc.

The Real McKenzies

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The Real McKenzies

Assez bien placés dans le timing pour qui aime faire longuement la queue pour des sushis charentais au son de la cornemuse et de la Flying V (c’est aussi ça, la mondialisation).

Less Than Jake

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Less Than Jake

L’équivalent américain de l’intermittence du spectacle.

Anti-Flag

Avant le show, je crois bien que le « Blitzkrieg Bop » des Ramones a été diffusé sur la sono et que tout le monde a chanté les paroles en chœur, en souriant, en dansant et en ingurgitant de généreuses gorgées de bière. Ouais, tout le monde s’est bien éclaté. Une idée pour l’année prochaine : remplacer les groupes live par une clé USB, apparemment ça marche aussi bien (hey, Live Nation, on déconne, hein, ne le faites pas vraiment). Perso, ne supportant pas de voir la bannière étoilée accrochée à l’envers en guise de fond de scène en plein jour anniversaire du 8 mai 1945, j'ai fait le poirier pendant presque trois quarts d’heure pour contempler comme il se doit le drapeau américain à l'endroit. Ce qui me donne un bon argument pour affirmer avoir trouvé le concert d’Anti-Flag proprement renversant.

Lagwagon

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Lagwagon

L’avantage du son un peu brouillon, c’est de donner au mix une agressivité immédiatement plus hardcore. Un de leurs standards tel que « Stokin’ The Neighbors », live, sonnait comme du RKL, ce groupe séminal avec qui Lagwagon a toujours eu des connexions (un batteur mort depuis, un bassiste encore en vie, des vétérans et participants au tribute karaoke live Thee RKaLiens, etc.).

Bad Religion

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Bad Religion

Visuellement, le concert qui a le plus ressemblé à une keynote de la société Apple. Artistiquement, le concert qui a le plus ressemblé à un cours de chant collectif.

NOFX

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NOFX

Niqueurs du game du punk depuis 1983, NOFX rentrent sur scène en dansant le Time Warp. Les fans le savent bien : la qualité de la prestation d’un show de NOFX, c’est un peu la loterie. Ce soir c’était loterie gagnante, sans doute en raison de musiciens plus sobres qu’à l’accoutumée (encore un avantage à accorder à un festival se déroulant un mercredi). Dommage que le volume du système son ait été si faible (un des meilleurs concerts vus de NOFX, mais pas un des meilleurs qu’on ait entendus), on a eu du mal à capter les vannes de la stand up comedy qui constitue un bon tiers de la prestation standard de NOFX. Refusant le gilet jaune qui lui a lancé un spectateur outrageusement politisé, le frontman Fat Mike a préféré évoluer dans un look bien plus sobre et plus passe-partout : une simple et élégante petite robe verte.

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Remarquant par ailleurs que la France n’est pas politiquement un pays sûr, Fat Mike a voulu faire une dédicace à son pote Jesse Hughes du groupe Eagles Of Death Metal : il a fait tomber son mediator et l’a ramassé avant de finir sa phrase, personne n’a réagi, tout le monde s’est battu la race de son speech, ce fut la dédicace la plus gênante possible à Jesse Hughes du groupe Eagles Of Death Metal, puis NOFX a envoyé le morceau « Perfect Government » et ça a été plié. Résumé pour les scrollers compulsifs : cool festival, vous auriez dû venir. Sinon, comme d’hab', y’avait que des mecs (et, non, les mecs en kilt ne comptent pas pour des meufs). NOFX rejoueront à Paris le 17 août prochain à l’Elysée-Montmartre et juste avant, le premier week-end du mois, la scène punk rawk française fera son camp d’été à Cap Découverte pas trop loin d’Albi pendant le Xtreme Fest.

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