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« Il est important qu’on puisse raconter nos histoires, à nos propres conditions » – une discussion avec Amandine Gay

Alors qu'« Ouvrir la voix » sort en salles, on a rencontré la réalisatrice afro-féministe pour parler de son documentaire, et de la place des femmes noires en France.

Roxanne D'Arco

Amandine Gay. Photo : Maya Mihindou

À quasiment 33 ans, Amandine Gay est une personnalité détonante, pleine d'humour et de formules directes. Assise dans un café de Saint-Denis, la réalisatrice s'adonne à la promotion de son documentaire Ouvrir la voix, un dialogue de 24 jeunes femmes noires autour de différentes étapes de leur vie – du moment où elles ont « compris » quelle était la couleur de leur peau à celui où se pose la question de quitter la France.

Un travail de longue haleine, puisqu'Amandine a commencé à travailler sur ce projet en 2013. Lors des premières projections du document en 2016, celui-ci a suscité la curiosité. Certes, il s'agissait surtout d'un public de convaincus. La sortie en salles pose désormais cette question : le film va-t-il attirer un public varié ? Un challenge pour la réalisatrice, qui compte bien changer le paysage cinématographique français – à l'heure où les États-Unis, eux, connaissent de multiples évolutions dans le traitement des femmes noires, d'Orange is the New Black à Insecure.

VICE : Comment t'es venue l'idée de réaliser Ouvrir la voix ?
Amandine Gay : J'ai été comédienne pendant quelques années, et je suis sortie un tout petit peu frustrée du type de rôle qu'on pouvait me proposer, à savoir : migrante, droguée, prostituée, stripteaseuse, personne qui va ou qui sort de prison… Je me suis demandé : « Où sont les femmes noires que je connais et qui font d'autres choses ? »

Ça répondait donc déjà à un besoin de se représenter. J'ai commencé par écrire de la fiction, et on m'opposait que je proposais des personnages noirs « trop américains », inconnus en France. Je me suis donc dit que j'allais commencer par le commencement, avec un film documentaire montrant une pluralité de femmes noires.

Depuis 2014, tu vis au Canada. Depuis l'étranger, as-tu constaté une évolution de la situation des femmes noires en France ?
C'est une question de temps long et de temps court, parce qu'il y a déjà eu des phases de libération de la parole chez les femmes noires, notamment avec les groupes de militantes afro-féministes des années 1970 et 1980… À cette époque, il y a eu la Coordination des femmes noires, puis le Mouvement pour la défense des droits de la femme noire.

La question pour moi, c'est plutôt de savoir pourquoi, tous les 20-30 ans, apparaissent des mouvements d'émancipation. En 1983, il y a eu la Marche pour l'égalité et contre le racisme, qui a notamment permis des avancées autour de la carte de séjour. Pourquoi ces changements ne se traduisent-ils pas par des bouleversements systémiques de long terme ? J'ai l'impression qu'aujourd'hui, on est dans une nouvelle vague d'expression des minorités dans l'espace public – donc des femmes noires, des communautés asiatiques, des féministes musulmanes. Mais est-ce que dans 20 ans, ces personnes auront des postes à l'université, pérennisé leurs médias, reçu des financements pour faire leur film ?

Internet nous a donné un vrai pouvoir, avec la possibilité d'entrer dans le débat public. Face à cela, il reste de nombreuses barrières : les rédactions françaises sont encore majoritairement – voire pour certaines intégralement – blanches, les directions d'universités sont encore majoritairement – voire pour certaines intégralement – masculines et blanches. Est-ce que cette émulation va se traduire dans les faits ?

Quelles critiques as-tu pu entendre sur le film ?
Une des choses qui m'énervent beaucoup, c'est quand les gens me disent : « Oui, mais ça se voit que les filles dans votre film sont des bourgeoises, vu la façon dont elles parlent. » Ce serait beau si on faisait des études et qu'on devenait automatiquement bourgeoises. On serait trop contentes ! Ce n'est pas ce qui se passe, en réalité.

Dans le film, la majorité des filles vient de milieux populaires. Je crois qu'une seule d'entre elles est fille de parents médecins. Mais ce qui m'intéresse, c'est de voir qu'en France, quand on parle de femmes noires, on a en tête Bande de filles. C'est une représentation réaliste pour les gens. Par contre, les femmes noires de mon film, ce sont forcément des bourgeoises. Ma vision ne serait pas réaliste. Ce sont des clichés racistes et classistes.

Tu as réussi à diffuser Ouvrir la voix. Pour la suite de ta carrière, qu'imagines-tu ?
Ce film m'a apporté beaucoup, mais m'a aussi beaucoup fatiguée ! C'est clair que je veux réaliser des films, mais dans de bonnes conditions. Je ne veux plus le faire dans les conditions dans lesquelles j'ai réalisé celui-ci. On paie des impôts, on contribue à cette société de la même manière que les autres. Le Centre national du cinéma et de l'image animée (CNC) est, entre autres, financé par la taxe sur les entrées en salles de spectacles cinématographiques (TSA), prélevée sur le ticket de cinéma. Les Noirs, les Arabes et les Asiatiques, ainsi que les personnes handicapées, vont au cinéma ! On paie la TSA comme tout le monde, et donc on a le droit d'avoir nos films financés comme tout le monde.

Il ne s'agit pas simplement de représentation, il s'agit de diversité dans le pouvoir, de savoir quels sont les membres des commissions de sélection au CNC, qui a droit à quel financement… Je veux que les écoles de cinéma acceptent tout le monde. Comment je vais faire pour avoir des équipes techniques mixtes si les Noirs, les Arabes, les Asiatiques et les personnes handicapées n'y ont pas accès ?« Pourquoi ne raconte-t-on jamais l'histoire de l'esclavagisme français ? »

Il est important qu'on puisse raconter nos histoires, à nos propres conditions. Je ne veux pas changer mes scénarios. Je n'ai pas forcément envie d'écrire des choses misérabilistes, catastrophistes, de n'offrir que deux prismes à la représentation des personnes « racisées » – la banlieue et la migration. En plus, ces deux histoires sont toujours racontées sous les mêmes angles : délinquance ou misérabilisme.

On pourrait raconter tout ce qui a trait au Bumidom. Il y a plein de personnes noires en France dont les parents sont arrivés par la migration de la Caraïbe. Pourquoi ne raconte-t-on jamais l'histoire de l'esclavagisme français ? Tout le monde, même en France, a en tête l'image des champs de coton. Ce n'était pas ça, en France. Pourquoi ne raconte-t-on pas comment les villes de Bordeaux et Nantes sont devenues très prospères ?

Toutes ces histoires ont besoin d'être racontées, tout comme des histoires banales. Je veux voir des histoires d'amour, des drames familiaux. Et ça, ça ne se fait pas avec son argent personnel. La fiction, ce sont des montants que je ne pourrai jamais lever.

Qu'as-tu pensé des succès au box-office américain de films comme Hidden Figures et Girls Trip, au casting majoritairement afro-américain ?
C'est bien la preuve que les films de Noir(e)s ne sont pas des films de niche, que tout le monde va les voir. Combien de fois on m'a dit « c'est un film de niche », « ça ne touche pas tout le monde ». Poussons le raisonnement jusqu'au bout. On verra s'il n'y a que des Noirs qui se déplacent pour voir Ouvrir la voix. Jusqu'ici, ça n'a pas été le cas. Partout où le film a été montré, les salles étaient mixtes.

Après, c'est sûr qu'il y a beaucoup de Noirs et d'Arabes dans la salle. Vu qu'on nous représente jamais, eh bien, on vient quand on nous représente ! C'est aussi si simple que ça. Il y a un pouvoir d'achat dans les communautés afro. Oui, nous aussi, nous allons au cinéma ! On n'y va pas quand on ne nous montre pas, voilà tout. S'il faut passer par l'argument économique à défaut d'avoir réussi à convaincre avec un argument d'égalité, eh bien, on va faire ça ! Le film va faire gagner de l'argent !

« Ouvrir la voix » d'Amandine Gay sort en salles aujourd'hui.