FIGHTLAND

Quand Manchester était la Mecque du muay thaï

A l'époque, il ne fallait pas aller en Thaïlande pour étudier les coups de pied circulaires, il fallait aller chez Maître Toddy dans le nord de l'Angleterre.

par Alexander Reynolds
02 Novembre 2016, 1:56pm

Il fut un temps en Angleterre où Manchester était la Mecque des boxeurs thaï qui cherchaient à aiguiser leurs huit membres. Je suis bien placé pour le savoir. J'y ai moi-même fait mon pèlerinage.

Flashback vers le long et chaud été 1989. Le club de Jette kune do tout pourri où j'ai mes habitudes, la Bob Breen Academy à Londres, propose un cours de boxe thaï. Je regarde l'affiche imprimée en noir et blanc et punaisée sur un tableau : des silhouettes sinueuses s'échangent des coups et une inscription promet un « entraînement cardio à la dure et sans blessure ». J'étais convaincu et je me suis donc ramené la semaine suivante. Il n'y avait que quelques mecs présents, des mecs hargneux de l'East End avec des yeux noirs de jais. Et puis il y avait le prof, Gary Derrick, une figure imposante mais charismatique, qui bougeait avec la grâce et la confiance d'un cobra royal. Il m'a regardé moi et mes 19 ans et demi, et, en plaisantant, a dit aux autres : « Voilà de la viande fraîche ».

Le monde des arts martiaux a toujours été rempli de poseurs assoiffés de pouvoir et de beaux parleurs, mais Derrick ne faisait pas partie de ces demeurés. C'était un vrai nak muay (boxeur thaï), qui avait tout appris à Manchester grâce au Maître Toddy, et avait même voyagé jusqu'en Thaïlande pour s'entraîner et combattre là-bas. En tant qu'étudiants, on faisait partie de cette même lignée, et un pèlerinage vers le nord, vers « l'Académie Toddy des Arts Martiaux », était essentielle pour les apprentis combattants que nous étions.

A cette époque, le nord-ouest de l'Angleterre, contrairement à Londres et au sud-est, était rempli de camps de muay thaï et de clubs de kickboxing, comme ceux de Maître Sken et Sandy Holt à Bolton, ou comme le gymnase de Toddy à Manchester. Toddy, ex-champion et ancien capitaine de l'équipe thaïlandaise de taekwondo, avait son propre gymnase depuis 1975 et pouvait compter sur plusieurs champions de muay thaï, comme Ronnie Greene et Anne Quinlain. Ceux-ci avaient participé à faire connaître cette usine à gnons du nord de l'Angleterre. En dehors de la Thaïlande, ou des gymnases de Hollande, le nord-ouest de l'Angleterre était le meilleur endroit pour apprendre le noble art de la boxe à coups de pied.

Un des combattants, un coiffeur dénommé Tim, s'y rendait tout le temps. J'ai remarqué une fois qu'il avait pour habitude de positionner ses mains d'une certaine manière, une technique que je n'avais jamais vue auparavant. « Où est-ce que t'as appris à faire ça ? », lui ai-je demandé. Avec un air dédaigneux, il m'a regardé : « J'ai appris à faire ça chez T. » « T » signifiait, pour ce gros prétentieux de Tim, l'école à KO de Toddy. Le pire, c'est qu'on voyait ses progrès. A chaque fois que Tim le coiffeur, ce fan inavoué de Jean-Claude Van Damme, se rendait là-bas, il revenait toujours avec des nouveaux tricks à l'entraînement. Il fallait que j'y aille mais j'avais un problème. Je viens de Liverpool. Et nous, les gars de Liverpool, on n'aime pas trop Manchester et les Mancuniens.

A l'époque, et comme aujourd'hui d'ailleurs, quand vous quittez Londres pour aller vers le nord, vous vous rendez vite compte que l'Angleterre est un tout autre pays. Le nord est pauvre, déprimé et post-industriel ; Londres et tout le sud-est de l'Angleterre sont riches et remplis d'entrepreneurs et de petits commerces. Durant ce voyage en train de deux heures et quelques vers Manchester, en voyant ce ciel gris, ces paysages de cheminées d'usines et de maisons mitoyennes, je me suis demandé : pourquoi les Thaïs avaient-ils choisi d'aller s'installer dans la partie la plus déprimante et brumeuse du pays ? Plus tard, j'ai appris que c'était à cause du foot. C'était Manchester, le lieu de résidence du Manchester United Football Club, et les Thaïs étaient venus pour suivre leur équipe de foot préférée tout en gagnant leur croûte en enseignant aux farangs [les étrangers d'origine européenne, ndlr] une ou deux choses sur la boxe siamoise.

Le pèlerin que j'étais était arrivé à la Mecque en avance pour le cours. Le gymnase était fermé et j'attendais donc sur les marches en béton. C'était un jour pluvieux : il pleuvait toujours à Manchester, cette ville de fond d'évier sale. Soudain, une rutilante BMW bleu marine s'arrête à côté de la salle. Trois personnages chevelus, Maître Ae, Maître Chana et Maître Toddy émergent, l'air lugubre et déterminé, comme des gangsters badass tout droit sortis d'un film d'action hongkongais. J'étais nerveux. Je tremblais. J'étais pas à l'aise. J'avais quand même fait un bout de route. Qu'allait donc bien pouvoir apprendre le pèlerin ? Et, plus important, le pèlerin venu de Liverpool via Londres était-il assez bon pour avoir sa place ici ?

Une fois passé l'accueil exigu (qui vendait de l'huile de boxe namman muay, des bandes et des protège-dents), on accédait à la salle d'entraînement remplie de sacs de frappe, et décorée d'une moquette industrielle effilochée, de murs jaune nicotine et de beaucoup de tuyaux apparents. A côté, il y avait une autre pièce avec un ring. Toddy l'utilisait pour des combats interclubs à guichets fermés, et beaucoup de mecs et de filles ont connu leurs KO de dépucelage sur ce ring minuscule où il était impossible de se cacher.

Dans un coin, une chaîne stéréo joue à fond un morceau de Luther Vandross et Janet Jackson. Après trois enchaînements corde à sauter-sac de frappe, Maître Ae me fait venir un autre kickboxer, un comptable de 42 ans avec des lunettes à grosse monture et des cheveux blancs. Comme moi, il pratiquait le muay thaï depuis quelques années et combattait désormais sur le circuit super compétitif du nord de l'Angleterre. Au début, j'ai pris ce mec pour un geek en pleine crise de la quarantaine. Mais cet a priori a bien évolué au moment où j'ai tenté d'aller au corps-à-corps. Il était fort comme un Thaï, et m'a coupé le souffle avec un khao la (un coup de genou) bien costaud à l'estomac. Je suis tombé par terre. Une voix s'est faite entendre sur le côté. C'était le vénérable et énigmatique Maître Toddy. « Relève-toi ».

Ce moment a lancé la phase suivante de mon apprentissage de nak muay et a marqué le début de mon pèlerinage annuel chez Maître Toddy au début des années 1990. Ce n'était jamais un séjour improductif. Les mêmes Thaïs qui avaient entraîné mes maîtres étaient désormais mes entraîneurs. Il n'y avait pas de dérapages dans mon apprentissage. Juste de nouvelles armes dans l'armurerie à tester sur Tim le coiffeur, ou sur tout autre combattant qui se mettait en travers de mon chemin. En plus de Maître Toddy, la majorité de mon éducation est venue des trois autres coaches thaïs au gymnase, Maîtres Ae, Chana et Paisari.

Commençons par le petit frère de Toddy, Maître Ae, le « cobra de Bangkok », que j'avais rencontré à Londres quelques années plus tôt. Difficile d'oublier le souvenir d'un Thaï minuscule en train de prendre appui sur la cuisse d'un farang ultra-musclé pour ensuite lui délivrer un coup de genou monstrueux en plein visage. C'était quelque chose d'assez mémorable. Comme coach, Ae était patient, consciencieux, et vous apprenait rapidement des armes prêtes à l'emploi. Il m'a montré comment armer un coup de pied circulaire pour avoir un impact maximum et à utiliser le coude comme un poignard. « Le coude, m'a-t-il dit, c'est plus que de l'os. C'est une lame. Ça coupe. » Il voulait aussi m'apprendre à faire le poirier sur un tas de verre brisé. « Tu veux apprendre ? C'est très facile. » Non merci, Master Ae. Je passe mon tour cette fois-ci.

Maître Chana, comme tout bon entraîneur qui se respecte, vous poussait toujours à faire plus de cardio et à être plus fit. Ce n'était pas la seule chose qu'il souhaitait régler dans mon entraînement. Comme la plupart des combattants occidentaux à l'époque, et des strikers actuels de MMA, j'étais plus porté sur les coups de pied que sur les subtilités des coups de genoux ou du corps-à-corps. Sous la tutelle de Chana, tout cela a évolué et je suis rapidement devenu un muay khao (spécialiste du corps-à-corps). « L'os de la jambe est plus gros que tout autre os du corps, disait-il avec un accent anglais qui détachait les mots, tu dois utiliser le genou, tu dois devenir assez courageux pour combattre avec ! » Chana vous donnait la confiance nécessaire pour déployer votre genou et m'avait montré comment faire un coup de genou sauté, une technique que j'ai utilisé plus d'une fois sur des adversaires et des sparring-partners.

Et puis il y avait Maître Paisai, un nak muay taciturne de Bangkok, qui avait gagné 100 combats sur 100 et avait pris sa retraite à Manchester pour enseigner son savoir aux Occidentaux. Je me souviens de mecs à Londres qui se plaignait de Paisari en le qualifiant de vieux con grincheux. Qui pouvait bien reprocher à ce champion invaincu d'être dépressif ? Le mec vivait à Manchester, la ville aux milles ciels gris et à la pluie perpétuelle et avait sûrement le mal de pays quand il pensait à la bouffe thaïe. De Paisari, j'ai appris à préparer un coup de pied circulaire et à utiliser ma jambe principale pour contrer les coups de pieds et de genoux.

Maître Toddy, « le père du muay thaï anglais », était toujours là, dans le gymnase, à observer vos progrès. Il instillait une confiance surnaturelle aux gens qui se battaient et qui s'entraînaient avec lui. Même maintenant, alors que je suis bien loin de ma jeunesse, sa sagesse hante encore mes pensées et mon entraînement quotidiens. « S'il est meilleur que toi avec les pieds, bats-le avec un coup de poing, s'il est meilleur que toi avec les coudes, utilise tes genoux et vice-versa. En regardant, en écoutant, tu apprendras, et tu comprendras. » Je ne pense pas qu'il se souvienne de moi. Tant de gens sont passés dans son gymnase mais je n'oublierai jamais ses mots, ou ces longues journées pluvieuses à m'entraîner dans sa salle poussiéreuse.

Pour moi et quelques autres il y a 25 ans, Manchester et le nord-ouest de l'Angleterre, c'était vraiment le meilleur endroit pour les combattants britanniques qui souhaitaient s'améliorer. Pour d'autres, cela représentait quelque chose de complètement différent. Manchester était « Madchester », la ville de la fête, et tout le pays parlait de sa scène de rock indépendant et de ses nightclubs. Beaucoup de jeunes gens montaient étudier à Manchester University pour aller gober des drogues pas chères à l'Hacienda et boire des bières encore moins chères au bar des étudiants du bâtiment Winnie Mandela. Pas moi. J'avais demandé à rejoindre le cursus de sciences politiques à l'université de Manchester pour aller étudier méthodiquement le muay thaï au gymnase de Maître Todd pas loin de là. En solution de secours, j'avais également postulé au Bolton Institute of Education pour apprendre le muay thaï en catimini chez Maître Sken.

Ma famille ne savait rien de mes priorités. « Pourquoi Manchester ? Pourquoi ne postules-tu pas à Oxford ou Cambridge ? » La raison, celle que je ne leur ai jamais donnée, était toute simple. Oxford et Cambridge étaient bien placées si on voulait étudier les sciences politique, la philosophie ou l'économie, mais elles étaient nulles à chier en termes d'enseignement du muay thaï. Si j'avais plutôt aimé des sports inutiles comme le rugby ou l'aviron, j'aurais certainement bossé comme un dingue pour essayer de rentrer dans les universités d'Oxford ou de Cambridge.

Au final, j'étais un peu trop con. L'université de Manchester ne voulait pas de moi. Et le Bolton Institute of Education non plus. Le seul endroit qui a bien voulu de moi, c'était l'Université de hautes études d'Edge Hill à Ormskirk, dans un bled près de Liverpool. J'ai rapidement eu des problèmes avec mes profs à cause des voyages incessants en train vers Manchester pour voir Maître Toddy. Quand un directeur d'études inquiet m'a pris à part pour parler de mes absences, j'ai craché le morceau. A ma grande surprise, il s'est mis à rire. « C'est une première, a-t-il dit. Je pensais que ce serait à cause du sexe, de la boisson ou des drogues. »

Le plus drôle, c'est que, ce que j'ai appris chez Toddy au début des années 1990, j'ai dû le réapprendre au Rompo Gym de Bangkok entre 2003 et 2012. Ces derniers temps, pas mal de combattants de canapés sur les forums et sur Facebook se foutent de la gueule de Maître Toddy, disent qu'il n'est bon qu'à tenir des pads. Mais dans le sinistre Manchester de l'époque, c'était la même sensation que de manger de l'authentique nourriture thaïe cuisinée par des Thaïs dans un vrai restaurant thaï. Ce n'était pas plein d'eau. Ce n'était pas sans goût. C'était une bonne salade de papaye verte bien épicée quand t'allais en pèlerinage au gymnase de Maître Toddy à Manchester. A chaque fois.