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LE NUMÉRO DU VILAIN BOUC

Suis le GPS, José

Ces vingt dernières années, Ricardo Dominguez a fait usage de l’électronique et d’Internet pour emmerder à peu près toutes les hautes autorités administratives des États-Unis. À la fin des années 1990, son organisation d’artistes-performeurs-activistes...
10.12.09

INTERVIEW : ALEX DUNBAR

Le Transborder Immigrant Tool : comme ça, ça n’a l’air de rien, mais ça peut guider les travailleurs migrants de Mexico aux États-Unis, aller-retour, en toute sécurité (photo de Ricardo Dominguez)

Ces vingt dernières années, Ricardo Dominguez a fait usage de l’électronique et d’Internet pour emmerder à peu près toutes les hautes autorités administratives des États-Unis. À la fin des années 1990, son organisation d’artistes-performeurs-activistes, le Electronic Disturbance Theater (

n.d.l.r. : EDT, « théâtre des perturbations électroniques ») a lancé un site web participatif, appelé le système FloodNet, qui permettait à n’importe quel individu doté d’une connexion Internet de saboter le site officiel de la patrouille frontalière des États-Unis, de la Maison Blanche, du G8, de l’ambassade mexicaine et d’autres, les rendant inaccessibles. Le département de Justice a, en représailles, mené une attaque électronique contre l’EDT, qui visait à déstabiliser le groupe et à interrompre leurs activités online. Comme n’importe lequel des adeptes de la théorie de la conspiration pourrait vous le dire, il est illégal pour le Gouvernement d’user de la force militaire contre des civils sans que soit déclarée la loi martiale ; c’est aux flics et aux agents du FBI de s’en occuper. Dominguez, un sympathisant de Zapatista et un ami proche du sous-commandant Marcos, soutient que les espiègleries variées conduites sur le Net par l’EDT étaient des expériences de désobéissance civile plus que de véritables actes de sabotage. Leur travail a abouti à d’immenses sit-in virtuels et réels de protestation contre le gouvernement mexicain entre 1998 et 1999, attirant plus de 100 000 participants. Mais son projet actuel – le Transborder Immigrant Tool (n.d.l.r. : TIT ! « outil transfrontalier de l’immigrant ») – est sur le point de rendre furieux un spectre encore plus large de Nord-Américains. En améliorant un Motorola de base avec un GPS et une batterie d’applications, l’objectif de Dominguez est d’aider les immigrants illégaux à franchir la frontière sans encombres, sans se faire éjecter par la patrouille aux frontières ou se faire tirer dans la tête par de braves « patriotes » américains. Le but premier du TIT, c’est d’assurer la sécurité du voyageur transfrontalier en le guidant vers des routes sûres, des refuges, de la nourriture, de l’eau, et des sympathisants amicaux. Avec la hausse récente de miliciens et l’annonce faite par ­l’administration d’Obama, selon laquelle le nombre d’agents qui patrouillent aux frontières diminuera l’année prochaine, on se prépare à être témoins d’une confrontation qui restera dans les annales. Et Dominguez ne pourrait pas être plus satisfait du niveau d’embrouilles qu’il va provoquer. Vice : Qu’est-ce qui vous a poussé à vous lancer dans la désobéissance civile électronique ?
Ricardo Dominguez : Dans les années 1980, j’étais membre d’une organisation appelée le Critical Art Ensemble. On a écrit une série de bouquins publiés dans les années 1990 qui conjecturaient sur ce que le futur, et particulièrement les ordinateurs, pourraient apporter. Le noyau dur de nos hypothèses était que nous verrions émerger trois différents arcs du capitalisme dans les années 1990 : le capitalisme digital, le capitalisme génétique ou capitalisme « du clonage », et le capitalisme de la parti­cule ou des nanotechnologies. On avait décidé de spéculer non seulement sur l’aspect artistique de ces capitalismes émergents, mais aussi sur la façon dont nous pourrions intervenir, en tant qu’artistes activistes, dans chacun de ces domaines. On a mis au point l’idée de la désobéissance civile électronique comme une façon de négocier l’émergence du capitalisme digital. Des membres du Critical Art Ensemble ont été arrêtés pour leur travail. L’un d’eux en particulier, Steve Kurtz, est passé devant un jury d’accusation en 2004. Le département US de la Sécurité intérieure a estimé que l’usage que Steve faisait de bactéries non pathogènes dans certaines de ses installations muséales constituait une menace bioterroriste. C’est d’un sinistre !
Mais du bien en est sorti aussi. En 2000, j’ai été invité à rejoindre l’équipe de chercheurs de Calit2 (l’Institut californien des télécommunications et des technologies de l’information) à l’Université de Californie à San Diego, et j’y suis toujours.

Ricardo Dominguez se gausse d’être considéré comme un nuisible par la patrouille aux frontières (photo de Brett Stalbaum)

Quelle action avez-vous menée pour que le département de Justice décide d’attaques infoguerrières contre l’EDT ?
Le point nodal de l’histoire, c’est quand on a conduit notre projet de grande envergure, la Swarm Action (n.d.l.r. : l’action d’essaim), qui consiste en une attaque par déni de service, participative et continue, et qui a principalement eu lieu sur notre site web thing.net. Ça permettait à n’importe quelle personne possédant un accès Internet de surcharger les sites web de plusieurs entités gouvernementales. On avait créé un JavaScript qui, en gros, cliquait sur le bouton de rafraîchissement de la page d’accueil de ces sites, encore et encore, les rendant inutilisables ou du moins limitant sérieusement leur accès. On avait mis en marche le programme depuis un moment quand le Pentagone a répliqué, le 9 septembre 1998. Ils ont déclenché une « arme d’infoguerre » – enfin, c’est la manière dont ils l’ont appelée – sur nos serveurs civils de New York, qui hébergeaient thing.net. Le principe était simple, ça redirigeait toutes les requêtes qu’on envoyait vers une page vide, faisant s’ouvrir de nombreuses fenêtres pop-up jusqu’à saturation de l’écran de l’ordinateur. Après une telle attaque, on n’avait qu’à redémarrer la machine. Et la réponse du Gouvernement à votre attaque par saturation a été considérée comme illégale ? Pourquoi ?
Ça n’avait pas de précédent. Il existe une loi datant de 1878, le Posse Comitatus Act, qui dit que le gouvernement US ne peut pas user directement de la force militaire contre des manifestations émanant de la population civile. Toute intervention doit être menée par la police locale ou le FBI. On a mis cette zone grise à l’épreuve et on a perdu, mais on a aussi gagné, parce que lancer ce type d’attaque sur un serveur civil, c’était l’équivalent de faire balancer à des B-52 des bombes sur un groupe de manifestants à Wall Street – au moins d’un point de vue légal. Le Centre Berkman pour Internet et la société d’Harvard nous a contactés, ils voulaient savoir si nous comptions faire un procès au Pentagone. On a pensé que ça pourrait être intéressant, mais on a décidé, à la place, de développer et de distribuer notre kit de dérangement afin que tout le monde puisse l’utiliser. Ces dernières années, vous avez travaillé sur le Transborder Immigrant Tool, et il semblerait bien que ça aura la capacité d’irriter les fesses de millions de gens – à la fois des entités civiles et gouvernementales. Qu’est-ce qui a donné l’impulsion à votre projet ?
Mon laboratoire de recherches à Calit2 s’appelle le BANG Lab, pour bits, atomes, neurones et gènes. Un des domaines sur lesquels je me suis concentré depuis que je suis à San Diego est le développement de ce qu’on appelle les technologies de parasitage des frontières. Un autre professeur à l’USCD, Brett Stalbaum, qui adore voyager dans le désert mais n’a aucun sens de l’orientation, avait développé l’outil du randonneur virtuel : un GPS que vous pouvez porter au poignet, et qui coordonne la plus belle vue avec le plus beau chemin. En tant qu’artiste activiste qui souhaite perturber le protocole standard de traversée de la frontière entre les États-Unis et le Mexique, vous avez tout de suite perçu le potentiel de l’outil du randonneur virtuel ?
J’ai pensé que c’était très intéressant, dans la mesure où ça déplaçait le champ d’action du GPS : cette application urbaine s’utilisait pour les frontières naturelles. Ça me passionne toujours de voir comment détourner des technologies omniprésentes et les configurer afin d’en faire des outils de perturbation, comme j’aime à les nommer. Et évidemment, la frontière est juste là, derrière. On sait que beaucoup meurent en essayant de traverser, ils se perdent, ils n’ont plus d’eau. C’est l’autoroute du diable, et ce depuis cinq cents ans. Vous pouvez me décrire précisément l’appareil en question ?
On a pris le Motorola i455, parce qu’il coûte moins de 30 dollars, et encore moins sur eBay, et qu’il contient un applet GPS gratuit. On a réussi à le cracker et à créer un système de navigation simple, à la manière d’une boussole. On a pu ajouter d’autres infos, comme où trouver l’eau que les Anges des frontières déposent, où trouver les centres d’aide des Quakers qui vont réconforter vos pieds, à quelle distance vous vous trouvez de l’autoroute – des choses qui aident véritablement les gens qui cherchent à passer.

Chris Head et Elle Mehrmand, deux des nombreux doctorants de l’USCD qui ont aidé au développement du projet de la cabine téléphonique gratuite avec Brett Stalbaum, installent Skype sur un téléphone public avant de le disposer à Tijuana, juste à la frontière ; ils guideront les migrants vers ce téléphone avec un panneau fait à la main (photos de Micha Cardenaz)

Quand est-ce que ce sera disponible ?
On est en train de finir la version alpha en ce qui concerne la technologie, et la prochaine étape, qui sera la plus difficile, est de se connecter aux communautés au sud de la frontière : les ONG, les Églises, et d’autres organisations qui s’occupent des gens qui s’apprêtent à traverser. Comment les former à faire usage de cet outil ? Quelle est la méthodologie à adopter ? Ça, l’aspect sociologique du projet, appelons-le ainsi, ça sera vraiment la phase la plus difficile et subtile. Vous n’avez pas peur d’irriter sérieusement les milices anti-immigration ?
Une des premières choses que nous ayons réalisée à BANG Lab, c’est d’empiéter sur le projet Minuteman en 2005. Ils étaient plutôt en colère parce que non seulement on menait des actions publiques contre eux, mais Calit2 et l’administration d’USCD nous soutenaient. Ils savent très bien qui nous sommes et ce que nous faisons. Une fois qu’ils sauront exactement ce qu’est l’outil que nous développons – et nous tenons à être parfaitement transparents sur ce que l’on fait – je suis certain qu’ils se montreront plutôt critiques. C’est un des mots qu’on peut utiliser, oui. À vous entendre, vous êtes leur pire cauchemar.
J’imagine qu’ils ne vont pas être très contents, mais encore une fois, on n’est pas dans la dissimulation. C’est un outil de sécurité. On ne vise pas à apaiser l’anxiété politique de ces communautés ou à résoudre le côté inadéquat d’une frontière fictive d’un groupe de gens qui applique soi-disant le libre-échange. Notre position, c’est qu’on ne fait pas de la politique. On fait dans la sécurité. C’est ce à quoi nous nous attachons. Vous travaillez sur d’autres projets ?
On travaille sur des applications similaires, mais qui utilisent les nanotechnologies, et aussi on forme des professeurs à la désobéissance civile électronique et aux technologies de dérangement des frontières. Par exemple, un de nos chercheurs a récemment développé un téléphone public qui se connecte à un système Skype gratuit. Quand la Sécurité intérieure dépose les immigrés mexicains de l’autre côté de la frontière, ils vont trouver ce téléphone juste à l’endroit où ils seront largués pour pouvoir appeler chez eux, ou où ils veulent. Tout est connecté – du Critical Art Ensemble à la perturbation électronique, en passant par le travail que j’effectue au BANG Lab. Tout fait partie d’une matrice unique de recherches et de performances, plutôt fructueuse dans les horizons qu’elle ouvre, et ce d’une manière inattendue. Est-ce qu’il vous arrive de vous dire : « Oh, je ne peux pas croire que le travail de toute ma vie est passé du statut d’empêcheur de tourner en rond gouvernemental à une entreprise académiquement légitime » ?
Je pense, ouais. Je ne sais pas vraiment comment l’interpréter, mais ce que je peux dire c’est que ma position est établie. Je suis professeur associé, ce qui était loin d’être évident vu ce que j’ai accompli pendant des années. Je suppose qu’on pourrait dire : « Eh bien, quelque chose d’étrange se passe, mais je ne suis pas sûr de ce que c’est », mais j’espère sincèrement que ça montre un déplacement positif de la façon dont on pense la frontière et les communautés en dehors de notre propre territoire. Il ne s’agit pas de faire sans frontières, ou de les altérer, mais plutôt d’ouvrir la voie à de nouvelles formes de communication et de compréhension des choses.