Drogue

Dealer de weed, perroquet incontrôlable et France post-attentats : quelques petites histoires de covoiturage


Pourquoi partager sa bagnole avec des inconnus n'est pas toujours une bonne idée.

par Matthieu Beigbeder
25 Avril 2016, 5:00am

Illustration de Pierre Thyss

Il y a quelques jours, je suis tombé sur un article du Monde magazine relatant la plus grosse saisie de stupéfiants du département de la Vienne au cours de l'année 2014 – 10 kilos de cannabis et 500 grammes de coke. L'histoire a cela de particulier que le mec arrêté était le passager d'un covoiturage. Une annonce Blablacar lambda, une Citroën C3 discrète, deux autres passagers étudiants : rien de mieux, à première vue, pour faire transiter une cargaison de dope de la Seine-Saint-Denis jusqu'à Toulouse. C'était sans compter sur « le look baba cool » des compagnons de voyage de la mule, qui a poussé les douaniers à contrôler tout ce petit monde vers Limoges.

En faisant un petit tour du côté de la presse locale, on se rend compte que ce genre d'histoires arrive assez fréquemment. Un réseau de trafiquants vient tout juste d'être démantelé en Haute-Vienne. Ses membres utilisaient le train et le covoiturage pour acheminer leur came.

D'un point de vue légal, c'est plutôt habile. Juridiquement, le conducteur est responsable de tout ce qui se trouve dans sa voiture. Pour les grossistes, il n'y a rien de mieux que de réserver un trajet et de prier pour ne pas tomber sur un conducteur en sarouel coiffé de dreadlocks.

Ces faits divers ont quelque peu modifié la vision assez romantique que je pouvais avoir du covoiturage – sachant qu'il ne m'était jamais rien arrivé d'anormal pendant mes trajets. J'ai donc voulu vérifier si ces choses se produisaient fréquemment en passant un appel à témoins auprès de mes connaissances. Au final, j'ai sélectionné les récits les plus étranges – récits qui impliquent un perroquet, une actrice porno et la France post-attentats.

David-Alexandre, 22 ans, commercial dans la construction
« En septembre 2015, j'ai organisé un covoiturage entre le Luxembourg et Genève. Seul un mec d'une trentaine d'années a réservé. Le rendez-vous était fixé à 6h du matin. J'ai tout de suite remarqué que le type avait un cocard – ce qui la fout mal comme première impression.

La route se passait bien jusqu'à ce qu'on arrive à la douane suisse : le mec était nerveux et ne parlait plus. Au moment de passer la frontière, les douaniers ont contrôlé nos papiers et emmené mon passager dans leurs locaux. Moi, je suis resté au volant à discuter avec l'un des douaniers, un mec plutôt cool.

Au bout d'une demi-heure, j'ai vu débarquer un autre douanier avec des gants bleus qui m'a demandé de le suivre. On m'a posé un tas de questions sans me prévenir que de la drogue avait été retrouvée dans le sac du passager – des champis et de la weed m'a-t-on précisé plus tard. De fil en aiguille, on m'a demandé de vider mes poches, puis ma valise, puis de me foutre à poil.

J'ai commencé à taper un scandale et, ce qui m'a sauvé, c'est le fait d'avoir sympathisé avec le douanier un peu plus tôt. J'ai montré la réservation sur Blablacar et les ai convaincus de ma bonne foi. Après avoir démonté le coffre et pété deux trois trucs dans ma voiture, ils m'ont laissé repartir.

En y repensant, ç'aurait pu être bien pire. J'avais laissé le mec seul dans la voiture lors d'un arrêt à une station essence. Il aurait pu cacher la came n'importe où. Depuis cet incident, je ne fais plus de covoiturage. »

Inès, 25 ans, bosse dans les ressources humaines à Milan
« C'était lors d'un covoiturage Paris-Lyon, un 31 décembre. On était trois à avoir réservé le trajet. Problème : le conducteur ne nous avait pas prévenus qu'il y aurait un animal parmi les passagers, pensant sûrement qu'il s'agissait d'un détail sans importance. Lorsqu'on a débarqué dans la voiture, le mec nous a présenté son perroquet en affirmant qu'il était bien dressé – il était fermement accroché à son épaule.

Une heure après le départ, le perroquet a commencé à se sentir mal ; il devait avoir la gastro. Il a eu la délicatesse de ne pas vomir sur son maître mais de se retourner pour dégueuler sur les passagers de derrière – dont je faisais partie. Il a également chié sur nos chaussures plusieurs fois pendant le trajet, malgré de nombreux arrêts.

À part ça, le voyage était plutôt sympa – surtout grâce aux autres passagers. C'était toujours moins pénible que les 17 heures de voyage pour faire Milan-Lyon à cause d'un chauffeur complètement radin qui refusait de prendre l'autoroute. »

Illustration de Pierre Thyss

Romain, 29 ans, journaliste
« C'était lors d'un Paris-Strasbourg. Je me suis retrouvé assis à l'arrière à côté d'un mec qui m'expliquait qu'il bossait comme travailleur social en aidant des jeunes à se réinsérer. Je lui ai posé quelques questions sur son métier, sur ce qu'il faisait exactement, etc. À un moment, il m'a sorti au milieu de la discussion :

« Ce boulot me fait du bien parce que j'ai vécu un truc un peu dur. »

« Ah bon ? C'est-à-dire ? », lui ai-je répondu naïvement.

« Un jour, je suis rentré à la maison et j'ai retrouvé ma femme pendue. »

Je peux te dire que ça a foutu un putain de malaise dans la voiture. J'ai tendance à considérer qu'il ne faut pas se laisser impressionner par ce genre de discours. Selon moi, si le mec en parlait, c'est que ça ne lui posait pas de problème. J'ai donc creusé un peu plus :

« Ah merde... Il s'est passé quoi ? »

« J'ai jamais trop su, a-t-il répondu. Mais elle était enceinte de notre enfant. »

Il a dit ça comme ça, assez naturellement. On a continué à discuter, et je lui ai demandé comment il avait surmonté ça. Il m'a expliqué que s'occuper des autres lui permettait de se focaliser sur autre chose. Il donnait l'impression d'avoir plutôt bien digéré le truc.

On a dû parler de ça pendant une bonne demi-heure. À l'avant, l'autre passager et le conducteur n'ont plus lâché un mot du trajet. »

Benjamin, 29 ans, ouvrier dans le bâtiment
« C'était en 2011 ou 2012. J'étais dans un covoiturage entre Chessy en Seine-et-Marne et Lyon. On a commencé à discuter avec le conducteur, qui était flic, qui bossait justement à Chessy, et dont la copine vivait à Lyon. Il rentrait tous les week-ends pour la retrouver.

Au départ, il se contentait de me raconter des détails de son boulot – comme le fait qu'il n'emmerdait pas les héroïnomanes car, selon lui, il s'agissait de mecs malades. Par je ne sais quelle pirouette, il en est venu à me raconter que son amie d'enfance était l'actrice porno Yasmine. Évidemment, je la connaissais de réputation, mais sans plus. Et là, il a fini par m'avouer qu'avec sa copine, il lui arrivait d'organiser des plans à trois avec Yasmine et de baiser dans une webcam.

À l'époque – je te parle d'un temps où le porno n'était pas aussi « normalisé » – ça m'avait impressionné, l'idée de baiser devant une webcam comme ça. Sinon, je ne me souviens pas trop du reste du trajet. Ça fait une plombe et j'ai oublié pas mal de détails. »

Vincent, 24 ans, consultant international à l'ONU
« L'année dernière, j'ai pris un covoiturage pour Paris au départ de Genève. Au tout début, on était trois dans la voiture. Au niveau de Bellegarde, dans l'Ain, on a fait un arrêt à une aire d'autoroute pour récupérer un dernier passager – un mec qui parlait à peine français.

10 minutes plus tard, les flics nous ont arrêtés. Après réflexion, je pense qu'ils nous surveillaient et qu'ils nous ont fait un bon vieux délit de faciès – le passager qu'on venait de récupérer était noir. Ils ont pris nos cartes d'identité afin de les examiner dans leur petite fourgonnette. Là, on a capté que le dernier passager n'avait pas ses papiers. Il a dit son nom aux flics : « Lassana Coulibaly ». C'était en mars 2015, soit deux mois après les attentats de Charlie Hebdo et de l'Hypercacher [un certain Amedy Coulibaly était impliqué, NDLR].

À ce moment-là, j'ai vu le visage de notre conducteur se décomposer. Le mec pensait qu'on allait être inculpé pour entreprise terroriste ou un truc dans le genre. On a patienté un long moment et, au final, les flics ont embarqué le mec – qui avait l'air adorable – sans qu'on sache exactement pourquoi. Le plus triste dans cette histoire, c'est que ce type avait payé pour son covoiturage. »

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