Illustrations : Ole Tillmann

Horreur INC.

L'histoire du cabinet d'avocats panaméen à l'origine des Panama Papers.

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02 mars 2015, 9:00am

Illustrations : Ole Tillmann

L'un des principes d'une société écran, c'est de ne pas pouvoir retrouver la trace de celui qui y a déposé de l'argent. Imaginez que vous êtes un dictateur et que vous voulez financer le terrorisme, ou voler l'argent de votre nation. Une société écran est cette entité bidon qui vous permet de détenir et de transférer du cash sous le nom d'une entreprise sans que le droit international ou les autorités fiscales ne découvrent que c'est à vous. Une fois l'argent maquillé comme bénéfices de l'entreprise, grâce à un copain qui travaille dans un paradis fiscal offshore, vous pouvez le dépenser pour financer vos abominables projets. C'est la définition même du blanchiment d'argent et les sociétés écrans rendent ce processus possible. Ce sont des « véhicules d'évasion » destinés à des « voleurs de banque », a déclaré l'ancien enquêteur des douanes Keith Prager.

Parfois, les enquêteurs internationaux réussissent à tracer l'argent. Prenez le cas de Rami Makhlouf, l'homme d'affaires le plus puissant de Syrie. Makhlouf est le « grand argentier » qui collecte et gère les biens mal acquis pour le président Bachar Al-Assad, qui, ces trois dernières années, a provoqué la mort de plus de 200 000 de ses citoyens dans un pays en proie à la guerre civile.

À part Assad, peu de gens en Syrie sont plus détestés que Makhlouf. C'est le cousin du président et le frère du chef du service de renseignement syrien. Grâce à ses connexions, Makhlouf a bâti un réseau qui couvre les télécommunications, l'énergie et le secteur bancaire. À 40 ans, il avait accumulé une fortune estimée en milliards.

En 2006, le magazine anglais le New Statesmen avait établi « qu'aucune entreprise étrangère ne pouvait faire du business en Syrie sans l'accord de Makhlouf », et un télégramme de l'ambassade américaine de Damas datant de 2008 révélé par WikiLeaks le décrit comme « l'emblème de la corruption en Syrie ». La même année, le trésor américain a interdit aux entreprises américaines de faire du commerce avec lui, déclarant que « son empire commercial était le fruit de ses relations avec les membres du régime syrien ».

Si Makhlouf était un voleur de banque, son véhicule d'évasion serait une compagnie du nom de Drex Technologies SA. En juillet 2012, le département du trésor a identifié Drex – une entreprise factice domiciliée aux Îles Vierges – comme le vecteur secrètement contrôlé par Makhlouf pour « faciliter et gérer ses propriétés financières internationales ».

Fin octobre, j'ai obtenu plusieurs documents sur Drex de la part du bureau d'enregistrement des entreprises des Îles Vierges britanniques. Je n'ai pas obtenu beaucoup d'informations – le nom de Makhlouf notamment, n'apparaît sur aucun de ces documents. C'est seulement parce que la guerre civile en Syrie a précipité des enquêtes internationales pour retrouver et geler les avoirs de Makhlouf que le Trésor américain a découvert qu'il était le propriétaire, l'agent, et l'actionnaire de sa compagnie. Mais le département du Trésor s'y est pris trop tard, et Drex avait déjà disparu du registre des Îles Vierges britanniques ; Makhlouf avait eu tout le temps pour transférer ses biens vers d'autres juridictions offshore.

Mais, qui permet l'existence de ces fausses entités ? Pour faire du business, les sociétés écrans telles que Drex ont besoin d'un agent statutaire, parfois d'un avocat, dont les bureaux servent d'adresse à ladite société écran. Cela permet de créer une strate entre la société et son propriétaire, surtout si l'entreprise factice est située dans un paradis fiscal où la propriété est garantie par une montagne de régulations impénétrables. Dans le cas de Makhlouf, l'organisation qui aide à construire et protéger ses sociétés écrans de la surveillance internationale est un cabinet d'avocats nommé Mossack Fonseca. Ce cabinet a servi d'agent d'enregistrement pour Drex du 4 juillet 2000 à fin 2011.

Fondé au Panama en 1977 par l'Allemand Jurgen Mossack et le Panaméen Ramón Fonseca, vice président du parti actuellement au pouvoir, le cabinet a plus tard nommé un troisième directeur, l'avocat suisse Christoph Zollinger. Depuis les années 1970, le cabinet a étendu ses opérations et travaille avec des filiales dans 44 pays : les Bahamas, Chypre, Hong Kong, la Suisse, le Brésil, Jersey, le Luxembourg, les Îles Vierges britanniques et, ce qui est plus troublant, les États-Unis – notamment au Wyoming, en Floride et au Nevada.

Mossack Fonseca n'est bien évidemment pas le seul cabinet à mettre en place des sociétés écrans, utilisées par les bandits et les fraudeurs du monde entier. Partout autour du globe, de nombreuses compagnies enregistrent des sociétés écrans tout aussi véreuses que Drex. En 2010, un homme nommé Khalid Ouazzani a avoué avoir utilisé une entreprise basée à Kansas City du nom de Truman Used Auto Parts pour transférer de l'argent à Al-Qaïda.

Plusieurs enquêtes internationales ont désigné Mossack Fonseca comme le plus gros facilitateur de création de sociétés écrans dans le monde, mais jusqu'à présent, un éventail de techniques juridiques et comptables lui ont permis, ainsi qu'à ses clients, de ne pas se faire repérer.

Mais une enquête longue d'un an révèle que Mossack Fonseca – décrit par The Economist comme une société de comptes offshore « remarquablement discrète » – a servi d'agent pour enregistrer des entreprises liées à de nombreux gangsters. En plus de Makhlouf, on trouve dans ce réseau des collaborateurs de Mouammar Kadhafi et de Robert Mugabe et une entreprise oligarque du nom de Lázaro Báez, qui, selon les dossiers de la cour fédérale américaine, aurait blanchi des dizaines de millions de dollars à travers un réseau de sociétés écran. Mossack Fonseca avait aidé l'établissement de certaines d'entre elles à Las Vegas.






En mars dernier, je suis allé à Panama City, le siège de Mossack Fonseca. Victor, un journaliste local, m'a conduit dans la ville. Nous sommes passés devant des terrains de golf luxuriants de l'ancien quartier du canal contrôlé par les États-Unis, devant des immeubles miteux dans le bidonville d'El Chorrillo, et enfin, dans le quartier d'affaires. Tandis que je visitais le pays, le Panama organisait ses élections nationales, et des affiches de campagne étaient collées partout sur les cabines téléphoniques et les murs blanchis à la chaux. « Ce mec est un connard, » m'a dit Victor, pointant du doigt l'affiche d'un candidat qui, selon lui, était en lien avec le trafic de drogue. « Ce sont tous des connards. Mais lui, là, c'est un vrai connard. »

Le Panama est gouverné par des connards depuis plus d'un siècle. En 1903, l'administration de Théodore Roosevelt a créé le pays après avoir intimidé la Colombie pour qu'elle lui remette ce qui était alors l'une de ses provinces. Roosevelt a agi à la demande de divers groupes bancaires, parmi lesquels J.P. Morgan & Co., qui a été nommé « agent financier » officiel du pays et en charge de la gestion de 10 millions de dollars d'aide alloués par les États-Unis pour la construction de la nouvelle nation.

Le Panama est devenu un paradis fiscal dans les années 1970, après la signature par le gouvernement de plusieurs lois garantissant aux clients des banques la discrétion la plus totale. C'est sans doute ce qui a encouragé Mossack Fonseca à s'y établir en 1977. Les règles de secret bancaire ne garantissent pas seulement la confidentialité aux investisseurs étrangers, mais elles criminalisent la divulgation par les banques de toute information concernant leurs clients à moins qu'elles aient reçu l'ordre d'un tribunal. Ces lois ont attiré une longue lignée d'ordures et de dictateurs qui ont utilisé le Panama pour cacher leur butin volé, parmi lesquels Ferdinand Marcos, « Baby Doc » Duvalier ou Augusto Pinochet.

Lorsque Manuel Noriega, a pris le pouvoir au Panama en 1983, il a pour ainsi dire nationalisé le business de blanchiment d'argent en s'associant au cartel de drogue de Medellín et leur laissant libre cours pour opérer dans le pays. Noriega a été un soutien fiable pour la politique étrangère américaine dans la région, et pendant des années, la CIA l'a rémunéré. Les États-Unis ont finalement perdu patience quand il s'est opposé à leur tentative de renverser le Front sandiniste de libération nationale (de gauche) au Nicaragua voisin. Cet événement a mené à l'invasion du Panama en 1989, qui a chassé Noriega du pouvoir pour y remettre les vieilles élites bancaires, héritières de J.P. Morgan.

Le nouveau gouvernement du président Guillermo Endara, ancien avocat d'affaires, a offert un visage plus doux que le régime de Noriega. Mais depuis, lui et ses successeurs démocratiquement élus n'ont pas fait grand-chose pour s'attaquer aux problèmes les plus évidents du pays : la corruption et la pauvreté. Un rapport récemment publié par le gouvernement américain rapporte que le Panama est gangrené par la fraude et l'évasion fiscale internationale.

Aujourd'hui, les lois bancaires du Panama demeurent extraordinairement complaisantes. Le FMI a rapporté plus tôt cette année que parmi les 40 recommandations faites dans la lutte contre le blanchiment d'argent, le Panama n'en avait implanté qu'une. En septembre, le New York Times a rapporté que des proches du président russe Vladimir Poutine avaient fait passer de l'argent offshore à travers des sociétés écrans du Panama. « Quand il s'agit de blanchiment d'argent, nous offrons un service complet : rinçage, lavage et séchage », a déclaré Miguel Antonio Bernal, avocat local de premier plan et analyste politique.

À Panama City, j'étais confortablement installé dans une immense suite au 16e étage du Waldorf Astoria Hotel, une tour étincelante avec vue panoramique sur la baie de Panama. J'avais prévu mon arrivée pour qu'elle coïncide avec une conférence de deux jours à l'hôtel tenue par 70 consultants financiers internationaux, et j'avais découvert que l'un des conférenciers invités était Ramsès Owens, avocat et conseiller financier ayant notamment travaillé pour Mossack Fonseca.

Le jour qui a suivi mon arrivée, je me suis extirpé des plumes duveteuses de mon lit king-size pour me rendre à la salle de conférences de l'hôtel.

Bien qu'elle soit privée, je trouvais le moyen de fouiner et d'obtenir la liste des participants, ainsi que des copies des discours et des présentations. Assis à une table couverte de vases fleuris, les participants étaient tous des hommes d'âge moyen, aux cheveux grisonnants et aux ventres rebondis.

Il y avait des avocats d'affaire, des comptables, des banquiers, des administrateurs de biens fiduciaires, et ils faisaient face à un étrange petit podium pour les intervenants et à un écran qui montrait les exposés sur PowerPoint. Près de la moitié des participants étaient des Panaméens ; un quart était venu des États-Unis, d'Europe et d'Amérique du Sud, et un autre quart des traditionnels paradis fiscaux comme les îles Turques-et-Caïques, les Bahamas et Belize. Avant que je parte, Jack Blum, un ancien enquêteur du Sénat aujourd'hui avocat spécialisé dans le blanchiment d'argent, m'avait dit : « ce sont des sales types. Et ils veulent apprendre à devenir pires encore. »

« Je vois que vous jouez au Lone Ranger », m'a dit Edward Brendan Lynch, un conseiller financier au visage rougeaud, basé aux Bahamas, pendant une pause. Je m'étais assis au bar pour espionner les participants, et il attendait son scotch on the rocks. « D'où venez-vous ? »

Quand je lui ai dit que je venais de Washington DC, Lynch m'a répondu qu'il avait visité la ville il y a des années. « J'ai vu les cerisiers en fleurs », il s'est souvenu. « J'ai mangé au Jockey Club. C'est un endroit charmant. »

De retour dans la salle de bal, Ramses Owens est monté sur le podium. Propre sur lui, ses cheveux parfaitement coiffés, il personnifiait la banalité du mal financier. Owens, estampillé par le programme de la conférence comme le professionnel de la « planification fiscale » a plaisanté avec le public, disant qu'il préférait décrire son travail comme une « optimisation des actifs » de ses clients.

À Mossack Fonseca, Owens travaillait sur les avantages concurrentiels de l'intégration de sociétés sur l'île du Pacifique Sud de Niue. En 1996, l'entreprise a remporté les droits exclusifs de créer des sociétés écran sur l'île, et dans les quatre ans, 6 000 sociétés écran y ont été enregistrées, dont certaines seraient contrôlées par des criminels d'Europe de l'Est et plusieurs cartels internationaux de la drogue. En 2001, des sanctions internationales sont tombées et ont forcé l'île à cesser cette activité cinq ans plus tard. Mossack Fonseca s'est débrouillé pour transférer les comptes de ses clients depuis Niue vers d'autres paradis fiscaux, comme l'ont prouvé des comptes rendus de tribunaux que Mossack Fonseca a été obligé de livrer au Nevada.

Les mesures répressives contre Niue faisaient partie d'un effort international plus large à l'initiative des États-Unis, de l'Angleterre et d'autres pays occidentaux. La lutte contre le terrorisme était à l'origine de cette initiative. Elle s'est intensifiée en raison de l'hémorragie des déficits budgétaires, qui ont gonflé à cause d'une évasion fiscale généralisée. En 2010, le gouvernement américain a commencé la mise en place d'une loi intitulée « Foreign Account Tax Compliance » (FATCA) après avoir demandé au géant suisse UBS de payer une amende de 780 000 000 dollars pour avoir aidé plusieurs milliers de contribuables américains à cacher leurs avoirs (un banquier d'UBS avait même caché les diamants d'un client dans plusieurs tubes de dentifrice).

Le matin qui suivit le discours d'Owens, je me rendais aux bureaux de Mossack Fonseca. Je ne m'attendais pas à rencontrer quiconque de la compagnie, car j'avais fait de nombreuses requêtes pour avoir un entretien, qu'on m'avait poliment mais fermement refusées. « Nous avons décidé de ne pas participer à cette interview », m'avait envoyé balader la porte-parole Lexa de Wittgreen par e-mail.

Je me suis vite perdu dans le quartier financier bondé de Panama City, une sorte de mini-Hong Kong en plus tropical. Tandis que je regardais autour de moi pour me diriger, j'ai vu un jeune homme en pantalon foncé et chemise à rayures vertes sortir à grands pas d'un bureau, l'Edificio Omega, et ouvrir la porte d'une camionnette Mitsubishi Sportero noire.

« Ce n'est pas tout près », a-t-il répondu dans un anglais parfait lorsque je lui demandai comment me rendre aux bureaux de Mossack Fonseca. « Vous avez rendez-vous avec eux ? Je fais le même genre de travail, et je peux peut-être vous aider. »

Il a sorti une carte de visite de sa poche et me l'a tendue avec un sourire jusqu'aux oreilles.

Il s'avère qu'il s'agissait d'Alejandro Watson J.-R., qui travaillait pour Owens & Watson, compagnie partenaire de Ramses Owens. « Je travaille juste ici », m'a-t-il dit, pointant du doigt les bureaux du deuxième étage. Je suis en retard pour un rendez-vous, mais je peux vous recevoir plus tard ou vous emmener maintenant et vous présenter à l'un de mes collègues. »

Avant mon voyage, je m'étais demandé si je ne devrais pas contacter un cabinet d'avocats pour voir à quel point il serait facile de mettre en place une société écran. L'opportunité était trop bonne pour la laisser passer.

« Je suis descendu des États-Unis parce que je m'intéresse à l'immobilier », j'ai improvisé tandis que les klaxons hurlaient autour de nous. « J'ai besoin de créer une entreprise ici pour réaliser mon achat. De quelle information avez-vous besoin ? »

« Tout ce dont j'ai besoin, c'est de votre passeport, ou de n'importe quelle pièce d'identité qui serve de justificatif de domicile, et la lettre de recommandation d'une banque », me répondit Watson. « On ne demande pas plus d'information sur la nature de votre business. On veut simplement vous aider pour que vous continuiez à travailler avec nous. »

« Mon nom va-t-il apparaître sur les documents ? » je demandai.

Je me dis que mon franc-parler éveillerait quelques soupçons chez lui – après tout, c'est la même recherche d'anonymat qui attirait les clients véreux à Niue lorsque le nouveau patron de Watson était employé par Mossack Fonseca. Mais il demeurait enjoué. « Vous avez un problème avec FATCA », dit Watson avec un sourire et l'air entendu. « On peut travailler là dessus. Je vous recommanderais de mettre en place une fiducie, parce qu'elle pourrait être légalement possédée par quelqu'un d'autre. »

Je demandai s'il me serait possible d'ouvrir un compte en banque pour ma société écran afin d'avoir accès à mon argent. Après tout, il n'y a pas d'intérêt à cacher de l'argent dans un paradis fiscal si on ne peut pas le dépenser.

« Absolument », répondit Watson avec enthousiasme. Il se dirigea vers le Sportero et sortit un prospectus d'un petit tas niché entre les deux sièges avant. « Nous disposons d'un réseau bancaire mondial », dit-il, montrant du doigt une page faisant la liste d'une douzaine d'institutions financières avec lesquelles son entreprise avait travaillé.

Ce réseau comprenait de petites banques au Panama, dans les Îles Caïman, à Monaco et Andorre, mais des noms réputés tels que HSBC et les trafiquants de diamants d'UBS. Un comité du sénat américain a décrit ce premier comme un intermédiaire capital pour les « barons de la drogue et les États voyous », tandis que l'an dernier, la banque a signé un règlement d'1,92 million de dollars avec le département de justice après avoir admis avoir aidé à blanchir des millions de dollars via des sociétés écrans pour les cartels colombiens et mexicains. Il y avait même un élément américain dans le réseau d'Owens & Watson : la Helm Bank de Miami. En 2012, les législateurs américains ont frappé la banque d'une décision juridique pour de multiples violations de l'acte sur le secret bancaire et de lois contre le blanchiment d'argent.

Cette liste m'aurait certainement inspiré confiance si j'avais été un escroc cherchant à dissimuler mon argent.

Ce processus ne prendrait que quelques jours, selon Watson, et mes frais seraient négligeables : à peine 1 200 dollars pour ma société écran, 300 dollars pour le gouvernement, et quelques centaines de dollars pour qu'Owens & Watson fournisse des directeurs si nécessaire. Si je voulais acheter une coquille vide, en revanche, cela me coûterait un peu plus cher.

« Et mon nom n'apparaîtra pas, c'est bon ? » je demandai, décidé à le pousser aussi loin que possible.

Peu de temps après ma discussion avec Watson, je trouvai les bureaux de Mossack Fonseca. Ils occupent les trois derniers étages d'un immeuble de verre de quatre étages – une clinique dentaire est implantée au premier étage. J'abandonnai l'espoir de rentrer lorsque je repérai un garde posté à l'entrée, contrôlant tous les visiteurs.

Au moins, je me dis, je pourrais prendre une photo des bureaux, dont le revêtement en verre reflétait la tour de la révolution, le fameux bâtiment symbolique en forme de tire-bouchon. Mais les vigiles de Mossack Fonseca sont aussi zélés que l'entreprise envers ses clients. « Il prend une photo ! » s'est exclamée une femme qui rentrait dans le bâtiment lorsqu'elle m'a vu prendre une photo avec mon téléphone. « Il prend une photo ! » hurla-t-elle à nouveau en me pointant du doigt.

Peu de temps après, je décidai de retenter ma chance, cette fois à Las Vegas. Mossack Fonseca décrit le Nevada comme « l'une des meilleures juridictions » aux États-Unis pour mettre en place une société écran grâce aux « coûts avantageux et aux services rapides de l'État ». Comme les États-Unis sont le deuxième pays au monde où il est le plus facile d'enregistrer des sociétés fictives derrière le Kenya, il s'agit d'un terrain de jeu idéal pour Mossack Fonseca. Et les escrocs aiment particulièrement y enregistrer des entreprises, parce que posséder une entreprise américaine leur confère un semblant bidon de respectabilité, lequel leur permet ensuite de détourner l'attention de leurs activités criminelles, comme me l'a expliqué Heather Lowe, le directeur des affaires gouvernementales du groupe.

Comme Mossack Fonseca a commencé à prodiguer ses services dans l'État il y a plus d'une décennie, le groupe est passé par une entreprise locale nommée MF Corporate Services pour enregistrer plus de mille compagnies du Nevada, dont la plupart sont gérées par des locations offshore comme Genève, Bangkok et les Îles Vierges britanniques. Sous les lois du Nevada, les seuls noms qui doivent apparaître sur les registres d'une compagne fictive sont ceux de l'agent résidant et du « manager » – mais aucun des deux n'est tenu d'être une véritable personne. L'agent résident est en général la compagnie qui enregistre la société fictive, et le manager peut être une autre compagnie anonyme. Ceci rend donc à peu près impossible de découvrir qui contrôle une coquille vide au Nevada, à moins que la justice n'exige des clarifications.

Techniquement, MF Corporate Services est indépendant de Mossack Fonseca. Mais en pratique, plusieurs documents judiciaires, des dossiers de constitution et d'autres documents confidentiels montrent que le groupe fonctionne comme un bureau local de Mossack Fonseca. La plupart de ses employés sont directement sous les ordres des bureaux de Panama City.

Ce genre de séparation bidon est une technique employée par beaucoup de créateurs de sociétés écran, parce que ça permet à la compagnie parente de désavouer toute connexion avec ses bureaux locaux si les choses partaient en couille d'un point de vue légal. C'est un peu la façon dont Walmart opère au Bangladesh, prenant ses distances avec les « sweatshops » par le biais de longues et complexes chaînes d'approvisionnement. (Tout comme Walmart, Mossack Fonseca n'a jamais été directement poursuivi pour les activités de ses filiales.) « Il s'agit d'organisations homogènes, avec une intégration verticale et hiérarchique jusqu'à ce qu'un flic ou un enquêteur débarque », explique Jack Blum, l'expert en blanchiment d'argent. « Ensuite, elles se désintègrent en une série d'entités déconnectées les unes des autres, et tout le monde jure qu'ils ne savent rien des autres personnes impliquées. C'est comme un puzzle qui se désintégrerait à la première enquête venue. »

En effet, c'est exactement la façon dont Mossack Fonseca a répondu aux questions sur les activités louches auxquelles le groupe est connecté à Las Vegas. Bien qu'il n'y ait aucun moyen de savoir qui est vraiment derrière toutes ces sociétés fictives que l'entreprise a contribué à créer là, une enquête criminelle en cours en Argentine, et une affaire liée, portée devant la Cour de Justice du Nevada et impliquant l'oligarque Lázaro Báez peuvent nous en donner une idée. L'enquête et les dossiers judiciaires soupçonnent Báez d'être le propriétaire secret de plus de cent sociétés fictives que Mossack Fonseca a aidé à mettre en place au Nevada. Elles étaient toutes gérées par Aldyne Ltd., une compagne anonyme enregistrée par Mossack Fonseca aux Seychelles, selon les procureurs. (Mossack Fonseca n'a pas été inculpé à ce jour, ni en Argentine ni dans le Nevada, mais l'un de ses agents de Las Vegas a été déchu, et le tribunal de district a demandé à l'entreprise de remettre les documents relatifs aux sociétés fictives de Báez, ordre auquel il a refusé d'obtempérer.)

Autrefois simple employé de banque, Báez a bâti un immense empire commercial, notamment grâce à des contrats octroyés par Cristina and Néstor Kirchner, ses amis proches, respectivement l'actuelle et le précédent président d'Argentine, ainsi que par leurs alliés dans sa province, d'après divers articles et enquêtes. Terriblement endeuillé à la mort de son mécène Néstor en 2010, Báez a érigé un mausolée afin d'accueillir sa dépouille. Les procureurs allèguent que les sociétés fictives du Nevada ont permis à Báez de déplacer offshore plus de 65 millions de dollars de fonds détournés de projets d'infrastructure publique.

Les entreprises liées à Báez dans le Nevada étaient enregistrées par MF Corporate Services, dont la directrice adjointe, Patricia Amunategui, a été nommée secrétaire d'Aldyne Ltd., d'après une source proche du dossier. Interrogé à propos des activités illégales de ses anciennes entreprises clientes, la réponse de Mossack Fonseca, sous forme de mail, a été de me rappeler que « les agents enregistrés n'[étaient] aucunement responsables des transactions d'affaires, pas plus que de toute autre opération des entreprises qu'ils ont constituées. »

« Votre voiture est à la place B-15 », me dit la femme d'une vingtaine d'années d'Avis après mon arrivée à l'aéroport international McCarran. « B, comme bordel. »

Son visage sans expression m'a forcé à me demander si je devais me sentir insulté ou juste en sourire. Le truc, c'est que mon voyage depuis Washington avait duré toute la journée ; deux longs vols en classe éco, j'avais donc moyen envie de me marrer. J'étais content d'avoir atterri à Vegas, même si l'aéroport porte le nom de Pat McCarran, ce feu amoureux des casinos, antisémite notoire et politicien véreux qui aurait inspiré le personnage du sénateur du Nevada corrompu dans Le Parrain 2.

En 2001, le Nevada a étudié un projet de loi encourageant les entreprises à s'installer dans l'État en les protégeant des lois de responsabilité et de transparence. « On est en train de brandir un panneau avec écrit "Ordures de tous poils : vous êtes les bienvenus" » avait déclaré Dina Titus, la sénatrice d'alors, au cours d'un débat sur la loi, dont les supporters disaient qu'elle apporterait des recettes sérieusement nécessaires à l'État.

Titus, qui officie à présent à la Chambre des représentants a, étrangement, voté en faveur de la loi, et sa prophétie s'est réalisée. En quelques années, le Nevada est devenu le quartier général des adeptes du système de Ponzi, des escrocs en col blanc, des diffuseurs de fausses informations boursières, des arnaqueurs du web et des évadés fiscaux. Parmi eux, on trouve Donald McGhan, condamné en 2009 à une peine de dix ans pour avoir escroqué ses investisseurs de près de 100 millions de dollars à travers une arnaque immobilière nommée le Southwest Exchange, ou encore Mitchell Wade, une sorte de mercenaire qui s'est servi d'une société fictive du Nevada pour faire passer un pot-de-vin à Randy Cunningham, alors membre du Congrès. (Les deux ont été arrêtés à l'issue d'un déjeuner au cours duquel Cunningham avait dressé la liste des pots vin qu'il avait reçus de la part de Wade et les contrats fédéraux qu'il avait fait passer en échange.)

Le site internet du secrétaire d'État offre une multitude de raisons aux entreprises de s'implanter dans le Nevada, mettant en avant l'absence d'impôt sur les sociétés et la quasi-impossibilité de percer le « voile corporatif ». Ces lois ont attiré 300 000 entreprises dans l'État, où l'on compte une société pour neuf habitants et une somme de revenus nets égale à 133 millions de dollars pour la seule année 2012. Une grande partie de cette activité est probablement criminelle, si bien que le secrétaire d'État adjoint Scott Anderson a déclaré qu'il avait pris un certain nombre de mesures afin de freiner les abus, notamment une règle interdisant à toute personne créant une entreprise au Nevada de commettre un crime. « Il est vrai que si quelqu'un commet quelque chose d'illégal, il ne va pas forcément le dévoiler », reconnaît cependant Anderson.

Pendant mon voyage, j'ai eu l'occasion de parler avec Cort Christie, à la tête du Nevada Corporate Headquarters, l'une des sociétés écrans les plus prolifiques du Nevada. Son entreprise est située dans un gigantesque bâtiment de bureaux dans le quartier de Spring Valley. Christie est un ancien membre du conseil d'administration des puissants et politiquement connectés Nevada Registered Agent Association (dont MF Corporate Services est membre), qui travaille à « assurer le futur de l'État en tant que centre des sièges sociaux des États-Unis », d'après le site internet du groupe. Le site met également en garde que si « la fiscalité avantageuse et pro-business de l'état se perd, sa réputation en pâtira forcément. »

L'an dernier, le NRAA a fait pression contre une proposition du secrétaire d'État visant à renforcer les lois contre le secret des entreprises. Christie m'a dit que cette loi « aurait bridé l'impression que les gens peuvent venir ici et se cacher. » Elle a donc été largement rejetée.

Le matin du 4 novembre, je roulais sur S. Casino Center Boulevard dans le centre de Las Vegas, et dépassais le Golden Nugget et El Cortez (les casinos tenus autrefois par la mafia) puis la plus grande concentration de restaurants aux États-Unis offrant des côtes de bœuf à 9,99 dollars. Puis j'ai pris l'Interstate 15 et me suis dirigé vers le Sud en direction d'Henderson, une banlieue où d'immenses centres commerciaux côtoient une étendue floue et homogène de maisons en stuc.

MF Corporate Services est situé dans le Parc Place Professional Complex, où tous les immeubles sont identiques : hauts d'un étage et à briques rouges. Il n'y avait que quelques voitures garées dans le parking, et personne dehors. Un signe MF Corporate Services, en métal rouge et blanc, planté dans un tas de cailloux et de cactus, était tristement balayé par l'air chaud.

D'après ce que j'ai compris des documents publics et judiciaires mis à ma disposition, le seul but de MF Corporate Services, c'est de mettre en place des sociétés fictives au Nevada pour les clients de Mossack Fonseca. Bien entendu, le fait qu'ils soient implantés loin de tout a confirmé ma première impression. Amunategui dirige les opérations de tous les jours de l'entreprise, mais des documents internes auxquels j'ai eu accès dans les dossiers de la Cour témoignent du fait qu'elle travaille en étroite collaboration avec les employés Mossack Fonseca au Panama, notamment Leticia Montoya, qui détient le record d'établissement de sociétés fictives liées à Lázaro Báez.

Montoya a eu une carrière en dents de scie. Elle a servi de directrice à six sociétés anonymes impliquées dans des scandales de corruption d'ampleur internationale. Parmi elles, une société écran appelé Nicstate, dont l'un des véritables propriétaires s'est avéré être l'ancien président du Nicaragua Arnoldo « Fat Man » Alemán. Celui-ci a utilisé Nicstate et d'autres véhicules offshore pour détourner près de 100 millions d'argent appartenant à l'État, qui ont ensuite atterri dans sa poche. Montoya a aussi aidé à mettre en place Mirror Development Inc., que la compagnie allemande Siemens a utilisé pour faire passer de multiples pots-de-vin au gouvernement argentin, lesquels l'ont aidé à emporter un contrat d'un million de dollars afin de produire des cartes d'identité. Ceci n'était qu'une partie d'un montage plus général mis en place par Siemens, qui a aussi utilisé des parts de l'entreprise pour payer des responsables du gouvernement au Bangladesh, au Venezuela et en Irak, et dont les récipiendaires incluaient Saddam Hussein lui-même.

Je me suis dit que le moyen le plus sûr de parler à Amunategui serait de passer sans prévenir, c'est pourquoi je n'ai pas téléphoné pour annoncer ma venue. Quand j'ai frappé à la porte de verre de MF Corporate Services, un homme, un presse-papiers à la main, assis sur une chaise bleue installée à un endroit aléatoire du bureau, m'a fait signe. Un sac plastique blanc rempli de documents déchiquetés était posé juste derrière la porte, et une carte du monde encadrée accrochée sur le mur. Il y avait quatre horloges au-dessus, lesquelles indiquaient l'heure à Las Vegas, à Hong Kong, en Suisse et au Panama.

L'homme sur la chaise – un serrurier, s'est-il avéré – a appelé Amunategui quand j'ai demandé à lui parler, et elle est apparue d'une pièce dans le fond. Son visage était couvert de taches de rousseurs, et elle portait ses longs cheveux bruns en chignon. Elle fronça délicatement des sourcils et refusa de me parler lorsque je lui dis que j'étais journaliste et que je m'intéressais aux services rendus par MF Corporate Services pour Báez.

« Donnez-moi votre nom, et je vais voir si notre avocat peut vous parler, » m'a-t-elle dit en faisant non du doigt.

« L'avocat de Mossack Fonseca ? » je demandais.

« Non, l'avocat de ma société », répondit-elle, se référant à MF Corporate Services. « Ce sont deux entreprises distinctes. »

Je me tenais là pendant un moment, sous la lumière claire des plafonniers, désespéré de trouver un moyen de continuer la conversation. Il me restait tant de choses à savoir, et Amunategui était la personne la plus proche de Mossack Fonseca avec qui j'avais jamais eu l'occasion de parler.

Je voulais lui demander les personnes qui avaient été liées aux sociétés fictives de Mossack Fonseca mises en place par le gouvernement américain, les rapports de justice, les enquêtes internationales, et parler de mon année d'enquête : Billy Rautenbach, un collecteur de fonds présumé pour Robert Mugabe, le dictateur du Zimbabwe ; Yulia Tymoshenko, ancienne Première ministre ukrainienne et oligarque surnommée « la princesse du pétrole » ; Beny Steinmetz, milliardaire israélien qui aurait utilisé une société fictive mise en place par Mossack Fonseca dans les Îles Vierges britanniques pour payer un pot-de-vin au dictateur de Guinée, où Steinmetz cherchait à obtenir (et a obtenu) une énorme concession minière. Je voulais même poser des questions au sujet de la page Facebook de la société, pleine de bons sentiments et parler du compte Twitter, lequel montre des photos d'heureux bénéficiaires des contributions charitables de la société ainsi que des platitudes comme des likes à des personnalités de type Thomas Edison ou le Dr Seuss (« Aujourd'hui vous êtes vous-même ! C'est plus vrai que vrai ! »)

Mais Amunategui n'a pas dit un mot après avoir pris mes coordonnées. Elle m'a promis qu'elle les « ferait passer à son avocat ». Elle n'a même pas fait l'effort de me ramener à la porte et s'est engouffrée dans son bureau, s'est assise devant une table parsemée de classeurs et de paquets FedEx, et a décroché son téléphone. Je n'arrivais pas à l'entendre parler depuis le couloir, mais j'ai réussi à deviner son agitation. Je me suis douté qu'elle devait être en train de parler à l'avocat de la société précédemment mentionnée, dont je n'eus jamais la moindre nouvelle.

Le refus d'Amunategui de me répondre fut frustrant, mais je n'ai pas été surpris. Quand vous travaillez avec Mossack Fonseca, vous avez de nombreux secrets à garder. En fait, rester bouche cousue est même le meilleur truc qu'il vous reste de mieux à faire.

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