Pourquoi « Telefone » de Noname est mon disque préféré de 2016

Une ode à Chicago et un gros doigt à « Chiraq ».
12.12.16

Le timbre de Noname ne ressemble à aucun autre. C'était déjà très clair la première fois que je l'ai entendu sur « Lost », son duo de 2013 avec Chance The Rapper, narrant une histoire d'amour sous fond d'addiction avec délicatesse et candeur. Fatima Warner est une poète, ses mots transpercent et c'est sa présence qui rend le moment inoubliable. Peu de temps après m'être familiarisée avec sa voix, je la rencontre à une scène ouverte à Chicago où elle présente son titre « Paradise » d'un air hésitant, métamorphosé en assurance dès qu'elle prend le micro.

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Membre active de l'organisation Young Chicago Authors, dédiée à encourager l'expression et l'écriture chez les jeunes, elle est une habituée des scènes ouvertes, des freestyles. D'ailleurs, sur Telefone on a souvent l'impression qu'elle improvise comme sur « Freedom »l'interlude hommage à Nina Simone. Pourtant, il y a trois années qui séparent « Lost » de Telefone, des années à attendre cette première mixtape, marquées par des fausses alertes et des titres prometteurs, aujourd'hui pour la plupart supprimés de son Soundcloud. Ce sont ces doutes qui ont nourri les textes de Telefone, cette soif de réussite au milieu de tous ses potes aux carrières déjà bien avancées mais également son histoire et sa ville natale « Ode to Chicago, Fuck the Chiraq » comme elle le chante sur « Open Apology ».

Telefone donne la sensation d'une ballade un dimanche d'été dans les rues de The Windy City. Sur des titres comme « Sunny Duet », « Diddy Bop » et « All I Need », l'atmosphère intimiste tutoie le scintillant et le mélancolique mais ne s'affranchit jamais d'une réalité plus brutale. Noname ne tente pas de maquiller la violence de sa ville, la preuve sur « Casket Pretty » (Beaux cercueils), de sa condition de jeune femme noire, elle l'offre avec une honnêteté absolue ; « All of my niggas is casket pretty, ain't no one safe in this happy city » (Tous mes négros sont beaux dans leurs tombeaux, personne n'est en sécurité dans cette joyeuse cité). Ainsi dans Telefone, l'amertume et la douceur sont soeurs et les lueurs d'espoir très vives lorsqu'elle scande « Bullet on my time but fuck it I'll live forever » (Les balles menacent ma vie, je m'en tape, je vivrai pour toujours »sur « Forever »probablement inspiré de l'impertinent Kanye West de « We Don't Care» et du rap traditionnel de Chicago : réaliste et résilient.

L'importance de Telefone ne réside pas simplement dans l'authenticité du message mais aussi dans celle de la messagère. Dans un monde où les appels à la positivité et à la foi sans faille comme Coloring Book ont énormément d'échos, Telefone s'inscrit dans une lignée plus terre à terre. Assez aisément, Noname décroche une place dans les meilleurs albums de l'année parce qu'elle n'essaye pas de plaire, elle reste elle-même, telle une jeune femme du Midwest voulant juste vivre, écrire ses poèmes et faire de la musique entourée de sa même bande de potes. Une rareté, une rappeuse comme nous.

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