Un expert explique pourquoi certains n'arrivent pas à pisser en public

Vous n'arrivez pas à pisser dès que quelqu'un se colle à vous à l'urinoir ? Bienvenue au club.

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05 Avril 2017, 6:00am

Le film s'achève, les lumières du cinéma se rallument, et je me dirige rapidement vers les toilettes. Après deux heures passées assis et 3 Duvel, j'ai vraiment envie de pisser. Pendant que je fais la queue dans les toilettes des hommes, je sens la tension monter.

L'urinoir du milieu se libère. Je retiens mon souffle et j'ouvre ma braguette. Mais il ne se passe rien : la tension empêche le moindre jet de se produire. Les secondes passent, et pas une goutte ne vient maculer la porcelaine. La vessie toujours pleine, je finis par abandonner et me diriger vers le lavabo, où je me rince les mains pour faire bonne figure.

Vous avez déjà vécu ça ? Alors vous souffrez de parurésie, ou syndrome de la "vessie timide" : vous avez de sérieuses difficultés à uriner en public. Les cas sont plus ou moins sévères en fonction des individus. Certaines personnes sont incapables d'uriner en dehors de chez elles. D'autres ont juste un peu de mal à l'urinoir, quand la proximité leur semble excessive. J'appartiens à cette dernière catégorie : parfois ça marche, parfois rien ne sort, parfois j'y arrive à moitié.

Est-ce que ça me gâche la vie ? Non, mais c'est chiant. Et même si je me soucie peu des normes de la masculinité, j'ai toujours un sentiment d'échec quand je n'arrive pas à pisser devant mes pairs.

"Quand on parle de parurésie, on s'entend souvent répondre des trucs du genre 'Porte tes couilles', on se fait traiter de tarlouze, ce genre de choses, dit Steven Soifer. "La plupart des gens ne comprennent pas. Alors qu'en fait, ça arrive à beaucoup de personnes, au moins une fois."

On peut dire que Steven Soifer s'y connaît. Il est professeur d'action sociale à l'Université de Memphis, et directeur de l'International Paruresis Association (IPA, un truc qui fait pisser donc). Soifer a écrit des livres sur la parurésie, il aide des personnes qui en sont atteintes, et il en souffre lui-même. Je lui ai donc demandé par Skype ce que je pouvais faire.

La parurésie est une forme de peur d'autrui, dit-il. "Concrètement, si vous ne pouvez pas voir ou entendre l'autre, même s'il est là, ça ne vous dérange pas. Les études le montrent : plus la personne est proche de vous, plus il est difficile d'uriner."

Les hommes sont plus souvent atteints que les femmes, sans doute parce que les femmes n'ont pas à affronter les urinoirs. La phobie se développe souvent à l'adolescence, et persiste ensuite : certains des patients auxquels Soifer a affaire sont très âgés, et ont évité les toilettes publiques toute leur vie.

D'après les estimations, le nombre de Français souffrant de parurésie est équivalent à plus de deux fois la population de Paris.

Je sais par expérience que la parurésie n'a rien d'exceptionnel : je vois souvent d'autres hommes incapables d'émettre la moindre miction à côté de moi à l'urinoir. Pour cet article, j'ai demandé à sept amis, via Whatsapp, s'ils avaient déjà été concernés. Presque tous m'ont répondu par l'affirmative ; ils évitent quasi systématiquement les urinoirs.

Selon les estimations officielles, entre 1% et 25% des hommes sont concernés, dit Soifer. "Personnellement, j'estime ce nombre à 7%. Je vois la parurésie comme un spectre, à l'instar de l'autisme. Certains ne sont affectés qu'à certaines occasions ponctuelles, tandis que d'autres sont incapables de prendre l'avion à cause de ça."

Si l'on rapporte ce chiffre à celui de la population française, on en déduit que 4,6 millions de Français en souffrent, soit plus de deux fois la population de Paris. Pas mal pour une pathologie dont on ne parle presque jamais.

La parurésie est en partie biologique, mais elle trouve avant tout ses racines dans l'éducation, affirme Soifer. Les pères n'apprennent pas à leurs fils à utiliser les urinoirs. "Ce qui se passe souvent, c'est quand quand vous êtes petit garçon, votre mère vous emmène aux toilettes avec elle. Et puis d'un coup, vous êtes trop vieux pour aller dans les toilettes des femmes avec votre maman, donc vous vous retrouvez seul dans les toilettes des hommes, à 7 ou 8 ans. Ce nouvel environnement peut être très intimidant."

Avoir une vessie timide peut être un peu ennuyeux, mais c'est parfois une grande souffrance. "Il arrive que des gens se suicident, affirme Soifer. Je suis actuellement en contact avec deux jeunes hommes d'Inde et du Brésil, et ils ont des pensées suicidaires. Dans leurs pays, c'est un sujet tabou, et ils ont l'impression d'être des monstres."

La parurésie ayant avant tout une origine psychologique, il est difficile d'en venir à bout. Parfois, Soifer ne sait pas quoi faire, malgré ses 22 années d'expérience et de recherches. "Je fais 1,92m, mais parfois, ça ne vient pas, c'est comme ça." Mais il a appris à vivre avec. "Je ne suis pas guéri à 100%, mais ce n'est pas vraiment un problème. Ce qui peut être dangereux, c'est le cercle vicieux engendré par l'angoisse et la honte."

Les toilettes des hommes proposent rarement des cabines correctement isolées, et les urinoirs sont souvent très rapprochés. Le pire, ce sont ces sortes de pissotières collectives en métal qu'on trouve souvent dans les stades, les clubs ou les salles de concerts. Une invention carrément cruelle pour ceux qui souffrent de parurésie. "Je ne connais personne qui aime ça, dit Soifer. Peut-être les gros machos, et encore."

Pour Soifer, les toilettes du futur devront être espacées, et les deux sexes devront avoir droit à des cabines privées. À défaut, il faudrait au moins séparer davantage les urinoirs (en les dotant par exemple de parois plus élevées). "Malheureusement, la plupart des fabricants du secteur pensent avant tout à minimiser les coûts, donc on se retrouve avec des toilettes merdiques."

Il y a quelques jours, j'étais au pub avec deux amis. Ils connaissaient le problème, mais affirmaient avoir réussi à s'en débarrasser grâce à des astuces simples. "Il faut que tu te concentres sur d'autres trucs, pour moins penser à ce qui t'entoure", disait le premier. "Quand tu es stressé, il faut attendre un peu", conseillait l'autre.J'ai décidé de suivre leur deux opinions quelques minutes plus tard. Une fois aux toilettes, j'y reste ; plus question de ressortir tout penaud en n'ayant pas pissé. Et une fois à l'intérieur, je me suis concentré sur une affiche quelconque accrochée au mur. Et ça a marché : les digues ont fini par céder ! Bon, j'ai sans doute été aidé par le fait que c'était l'un de mes potes qui se trouvait à côté de moi - avec lui, je suis à l'aise.

L'amitié fait d'ailleurs partie de la méthode de Soifers. Il procède par étapes avec les patients atteintes de parurésie : d'abord, il emmène le patient uriner, seul, dans des toilettes publiques. Puis il reproduit l'exercice avec un ami qui se tient quelques mètres derrière lui, puis avec un ami juste à côté. À chaque succès, la confiance en soi grandit. La dernière étape, c'est évidemment d'uriner à côté d'inconnus.

Pour moi, pas besoin de tout ça. Depuis ma discussion avec Soifer, les choses sont nettement plus simples. Le simple fait d'en parler s'est avéré cathartique. Surtout avec quelqu'un d'aussi ouvert.

J'espère que cet article soulagera aussi un peu les souffrances de 7% de nos lecteurs. Ce qui vous arrive est normal, et ça ne fait pas de vous quelqu'un de plus faible. Et si vous en souffrez beaucoup, n'hésitez pas à prendre contact avec la branche locale d'une association spécialisée, ou commander le livre de Steven Soifer.

Au passage, j'aimerais glisser un petit mot pour tous les patrons, architectes de bâtiments publics et autres organisateurs de festivals qui semblent se moquer totalement de ce problème. Par pitié, arrêtez d'économiser des sommes dérisoires et investissez dans des toilettes correctes. Vous n'avez pas idée de la souffrance que cela peut être pour certains de vos visiteurs de ne pas pouvoir aller aux toilettes pendant un long moment.

Ce soir, je retourne au pub avec des potes. Je vais essayer de ne pas avoir de panne. Et si ça arrive ? Pas grave. De toute façon, j'ai toute ma vie pour m'entraîner.