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Dans l'ombre de Roland-Garros, il y a les galériens du tennis

Loin des chapeaux blancs de la Porte d'Auteuil et des cadors du circuit, il y a des joueurs qui enchaînent des petits tournois, peu rémunérateurs, pour, un jour, intégrer le top 250.
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Ils reviennent de Thaïlande, d'Espagne et d'Italie. Et s'ils y sont allés pour le travail davantage que pour le plaisir, ils y ont quand même dépensé de l'argent. Plus qu'ils n'en ont gagné. « Dans les touts petits tournois Future – le plus bas niveau du tennis professionnel – il y a 10 000 dollars à redistribuer. Et quand tu gagnes ces tournois, t'empoches 900 euros, ce qui te permet d'être à l'équilibre. Par contre si tu gagnes un ou deux matches, tu repars avec 100 à 200 euros de gains et tu creuses un peu plus ton déficit », explique Rémi Boutiller, 26 ans, 579ème au classement ATP et originaire de Grenoble.

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Il y a quelques jours, il était encore à Bangkok, en Thaïlande, et tapait la balle sous une chaleur étouffante. Entre les billets d'avion, l'hôtel et la nourriture, difficile pour lui de rentrer dans ses frais pour ce genre de voyage. Mais l'objectif, cette fois-ci, n'était pas de se remplir les poches, mais plutôt de grappiller des points au classement ATP. Et sortir le plus vite possible de ce monde difficile qu'est celui des anonymes du circuit, pour rejoindre le gratin du tennis mondial. Mais les places sont chères.

Samuel Bensoussan.

« Pour intégrer le Top 100, l'idéal c'est d'avoir déjà autour de soi une structure de joueur du Top 100. A savoir, un coach qui te suit partout, un kiné à ta disposition, et surtout aucune restriction dans le choix des tournois. Et ça, ça coûte 75 000 euros par an », raconte Samuel Bensoussan, 747ème mondial et sponsorisé par Tacchini. Une somme colossale, que les mal classés ne peuvent pas débourser sans une aide extérieure : sponsors, entreprises ou parents. Et pour cause, ils gagnent en moyenne 20 à 30 000 euros, avec lesquels ils doivent payer leurs frais liés au tennis, mais aussi parfois leur loyer, leur nourriture et leurs loisirs. Et ça, c'est quand ils ne se blessent pas. Car dans ce cas, c'est zéro. Ce qui peut parfois signifier la fin de la carrière d'un joueur.

Du coup, la plupart limitent les déplacements et essayent de regrouper plusieurs tournois dans un même pays s'ils voyagent. Et pour compléter leur budget, ils jouent en club. Des matches qui ne rapportent pas de points pour le classement ATP et qui les épuisent physiquement. Le tout est donc de trouver le bon équilibre tout en perpétuant leur système de débrouille pour réduire les frais.

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« On essaye de s'arranger entre joueurs. On partage les chambres d'hôtel, les taxis, parfois le carburant si on y va en voiture. Le but c'est que ça ne coûte pas trop cher mais que ça ne soit pas trop galère non plus », dit Rémi. On est donc bien loin des gros vans noirs aux vitres teintées qui traversent Paris pour emmener les joueurs de leurs hôtels 5 étoiles à la Porte d'Auteuil et inversement. Et ces galères pèsent forcément sur les organismes et donc sur les performances. Sans compter l'état des terrains ou l'organisation de certains tournois qui laisse à désirer.

Rémi Boutiller.

« Parfois, on arrive et il n'y a même pas de vestiaires. On doit se débrouiller pour se changer, et une fois qu'on arrive sur les courts, on découvre à quel point ils sont mal entretenus. Et puis on prend les balles qui ne sont pas toujours bien gonflées. On se demande si on se moque pas un peu de nous. » Adrien Puget, 25 ans, est amer. Plus d'une fois, le Bordelais s'est senti déconsidéré, même s'il reconnaît qu'il ne peut pas aspirer aux mêmes conditions que dans les tournois majeurs. Ces mêmes tournois dont il rêve de jouer les qualifications d'ici un an ou deux. Un objectif réalisable pour le 370ème mondial.

Pour participer aux qualif' il faut être classé dans le top 250, « ce qui peut venir assez vite », ajoute celui qui vit actuellement chez ses parents pour économiser un loyer. « J'ai juste besoin de temps et d'expérience sur le circuit, ça ne fait qu'un an que je suis là. » Et pour cause, les quatre années précédentes, Adrien les a passées sous le soleil de Californie. Il a bénéficié d'une bourse d'études de la prestigieuse université UCLA (L'université de Californie à Los Angeles, ndlr). En échange, il a du représenter son college au championnat universitaire. Une expérience qui lui a permis de gagner en maturité, mais aussi en physique. Car avant de partir outre-Atlantique, il avait déjà tenté sa chance une première fois. Après une scolarité passée au pôle France puis à l'INSEP, il se lance sur le circuit. Mais trop souvent blessé, il décide d'abandonner. Ses parents veulent alors qu'il passe un diplôme et il trouve donc ce compromis. Sans regret. « J'aurais même dû y aller plus tôt, directement après le bac. J'ai amélioré mon jeu, j'ai étudié, et aujourd'hui en même pas six mois je suis déjà sous les 400. »

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Une bonne expérience qui ressemble à celle de Rémi Boutiller, également parti vivre le rêve américain du côté de Fresno State, en Californie toujours. Et aujourd'hui, c'est notamment grâce à ce qu'il a appris durant ses études qu'il gère sa comptabilité et son budget. « On est obligé de tout faire tout seul, admet-il avnt d'ajouter : On s'occupe aussi des réservations d'hôtel, des avions, de la programmation des tournois, ça prend du temps. »

Et ça représente du temps qu'ils ne peuvent pas consacrer pleinement au tennis. Un désavantage, quand on sait que, bien souvent, ce sont les détails qui font la différence. Pour autant, tous essayent de s'accrocher. « Tous les ans j'essaie de faire un petit bilan pour savoir si ça me plaît toujours, si je suis toujours motivé, si je pense que je peux y arriver. Je me vois continuer encore quelques années parce que j'aime ce que je fais et je ne me vois pas faire autre chose », raconte Rémi qui vise lui aussi le Top 100 à terme.

Adrien Puget.

D'autant que l'avenir pourrait s'éclaircir pour les joueurs. En mai dernier, l'ITF, la fédé internationale de tennis, qui gère notamment les tournois Future et Challenger, a annoncé l'augmentation de la dotation dans ces tournois. D'ici 2017 les plus petits tournois seront dotés de 15 000 euros quand d'autres passeront à 25 000 euros. Ce qui explique pourquoi les joueurs les moins bien classés ne s'estiment pas trop lésés par rapport aux millionnaires de la balle jaune.

Même si dans un grand moment d'intelligence et d'auto-congratulation, l'ATP a fièrement annoncé que Novak Djokovic était devenu, pendant Roland-Garros, le premier tennisman à avoir empoché 100 millions d'euros de gain en carrière. Une faute directe pour la fédération, quand on sait que seuls 15% des joueurs arrivent à vivre de leur sport. Soit environ 300 tennismen. Une différence immense avec les autres sports, et notamment le football où le plus mauvais joueur du championnat – Florian Thauvin – roule en Ferrari.

Mais malgré le manque de respect ostentatoire de l'ATP, il n'y a pas de rancoeur. « On rapporte moins d'argent que les stars, donc c'est normal de gagner moins d'argent. Ce n'est qu'un business au final », dit Adrien Puget. « Il faut savoir que dans 95% des matches des tournois Future il n'y a personne au stade. Et aucun média qui couvre le tournoi. Donc c'est déjà bien de pouvoir gagner de l'argent quand on n'en génère pas », complète Rémi Boutiller.

Alors qu'est-ce qui leur manque aujourd'hui pour tutoyer les sommets du tennis ? « En termes de niveau de jeu, il ne manque pas grand-chose. Il faut de la patience, de la constance, de la persévérance. Et l'opportunité de faire une saison pleine en multipliant les tournois », résume Samuel Bensoussan.

Et si les trois ont commencé relativement tard leur carrière à cause des études, ils n'ont aucun regret. Et promettent qu'ils continueront à faire tous les sacrifices pour toucher leur rêve du bout des doigts : celui de jouer un jour à Roland-Garros. Avant d'être interrompus par la pluie.