Société

Des interventions policières aux chutes Sainte-Marguerite inquiètent la communauté LGBTQ

Cette fin de semaine la Sûreté du Québec (SQ) a procédé à l’arrestation d’au moins quatre personnes pour des raisons de nudité, une rafle dénoncée par plusieurs adeptes du site.
19.9.17
Photo des chutes Sainte-Marguerite prise par un baigneur dimanche dernier.

Une série d'arrestations près d'une chute d'eau isolée prisée par la communauté LGBTQ inquiète plusieurs membres de cette dernière, qui se disent victimes de profilage.

À une heure de Montréal, les chutes Sainte-Marguerite à Sainte-Adèle sont depuis des décennies un lieu de prédilection pour les personnes queers et naturistes désirant se prélasser au soleil, à l'écart du grand public.

« [C'est] un espace de liberté pour la communauté LGBTQ, mais aussi des hétérosexuels ouverts d'esprit aimant s'y retrouver afin de profiter de la nature, se baigner, passer du bon temps entre amis et être ce qu'ils sont, loin des regards d'une société parfois moralisatrice et oppressante », écrit Étienne Pineault dans un billet sur Facebook dénonçant l'incident.

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« Ce bout de rivière, en plein milieu de la forêt, est une oasis, cachée du regard de la masse hétéronormative, enchaîne-t-il. Ce lieu joue un rôle majeur pour beaucoup de nos citoyens qui n'ont malheureusement pas la possibilité d'être et de vivre ce qu'ils sont dans la majorité des endroits publics de baignade du Québec. »

Joint par téléphone, M. Pineault a expliqué à VICE qu'il a été témoin de l'intervention policière de samedi et qu'il s'était entretenu avec une des agentes de la SQ. « Elle m'a dit : "C'est le maire de Saint-Adèle, il ne veut plus de gens nus ici, les gais viennent depuis longtemps." Ça m'a choqué », dit-il, inquiet qu'il s'agisse d'une commande politique visant expressément la communauté LGBTQ.

Crédit photo | Étienne Pineault

Robert Milot, le maire de Sainte-Adèle, n'a pas répondu aux appels de VICE, mais a dit à Radio-Canada qu'une jeune famille aurait été témoin d'un « film pornographique » qui se déroulait près des chutes. Selon Marc Tessier, le porte-parole de la SQ dans les Laurentides, les arrestations font suite à « des plaintes de citoyens ainsi que de la municipalité ». Depuis le début de l'été, il estime qu'environ huit ou neuf personnes auraient été arrêtées et accusées de grossière indécence ou de nudité.

Cependant, les baigneurs de Sainte-Marguerite avec qui VICE s'est entretenu disent qu'ils faisaient tout simplement se dorer la couenne, quoique nus. Selon leurs interactions avec les policiers, on a procédé à ces arrestations en vertu de l'article 174 du Code criminel, auquel on recourt quand « la nudité est totale dans un endroit public qui n'a aucun caractère d'intimité et il y a absence d'excuse légitime ». Selon l'avocate Véronique Robert, qui a défendu entre autres la militante aux seins nus Neda Topaloski de Femen, ces accusations seraient potentiellement anticonstitutionnelles.

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« En principe, la nudité en soi n'est pas un crime au Canada, donc le Code criminel ne permet pas d'arrêter quelqu'un pour avoir été nu, ça prend une intention derrière la nudité, des intentions souvent à des fins d'ordre sexuel, a-t-elle confié à VICE. Si tu sors nu pour exciter quelqu'un, pour faire peur à un enfant ou pour te masturber en public, là ton intention est sexuelle. »

Une des quatre personnes arrêtées par la SQ lors d'une deuxième intervention dimanche, qui a refusé de donner son nom par crainte de répercussions, raconte qu'il en était à sa première visite des chutes. « Ça avait l'air acceptable, c'est une place cachée, il n'y avait pas de familles, pas de contre-indications, dit-il à propos de la nudité. Il dit s'être déshabillé avec le sentiment d'être dans un endroit sécuritaire prônant la liberté et l'acceptation. « Je suis resté seul dans mon coin, sur ma roche, les jambes croisées. Entre amis, on était vraiment très discrets. »

L'homme, qui se dit traumatisé par les événements, doit maintenant comparaître en cour le 27 octobre avec tous les autres accusés. Il dit qu'il aurait apprécié un simple avertissement et que son groupe aurait été réceptif si les policiers leur avaient demandé de se revêtir.

Une disposition d'une directive du Directeur des poursuites criminelles et pénales concernant l'article 174 du Code criminel recommande au procureur vérifiant le dossier de « considérer si un avis de se vêtir a été donné au contrevenant et si ce dernier s'y est conformé ».

Me Robert souligne que les dernières décisions concernant cette section du Code criminel datent de 1980. « Il n'y a pas eu d'accusations en vertu de cet article-là depuis des années, des années et des années, dit-elle. C'est un peu un crime contre la moralité et on a plus ça dans notre code criminel. »

Pour Étienne Pineault, ces arrestations rappellent les interventions policières des années 70 dans les bars et saunas gais de Montréal et Toronto. Ces centaines d'arrestations, jugées discriminatoires et injustes, avaient mené à une révolte populaire et à une modification de la Charte québécoise des droits de la personne pour y ajouter des protections contre la discrimination basée sur l'orientation sexuelle.

« Je me sens attaqué au niveau de mes valeurs, je me sens attaqué au niveau du fait que c'est un lieu de liberté qui est super important pour notre communauté », ajoute-t-il, qui a depuis créé un groupe Facebook pour sanctuariser le site et préserver son patrimoine LGBTQ. « On a besoin de lieux comme ça pour pouvoir être ce qu'on est sans avoir peur, sans arrière-pensée. »