Grosse fatigue chez les DJs
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Grosse fatigue chez les DJs

Rythmes de tournée inhumains, fans oppressants, manque de sommeil, alcool, drogues, débauche... Acculés par leur train de vie, ils sont de plus en plus nombreux à jeter l'éponge.
30.5.18

La vie d’un musicien en tournée ressemble fort au fantasme qu’on peut s’en faire : des avions vous catapultent dans des lieux aussi inconnus qu’exotiques, on vous paie pour défendre l’oeuvre de votre vie sur scène et être adulé, et les gens font la queue pour vous dire à quel point vous êtes génial et vous asperger de plus d’alcool, de coke et de sexe que vous n’en auriez jamais rêver.

Mais derrière toutes ces photos Instagram de jets privés, de pool parties et de clubs bondés se cache un train-train usant : l’isolation, les rythmes de sommeil irréguliers, de longues semaines, voire des mois loin de vos amis et de vos proches, une popularité soumise aux caprices du public, et une tradition endémique d’abus de drogues et d’alcool.

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Tous ces facteurs exercent une pression sur la santé mentale des artistes en tournée. Et, ces temps-ci, ils sont de plus en plus nombreux à s’ouvrir et à raconter comment leur boulot rêvé les a amené à se questionner sur le sens de la vie.

Avicii, ‘tit ange parti trop tôt

Le DJ Avicii a fait ses adieux à la scène cette année, à l’âge de 26 ans, renoncant par la même occasion à des concerts outrageusement lucratifs et à une carrière qui avait atteint son climax. Cinq ans de folie qui avaient déjà conduit la star suédoise deux fois à l’hôpital.

Erick Morillo, légende de la house new-yorkaise, a également révélé récemment que sa vie s’était transformée en spirale infernale lorsque sa popularité avait commencé à décliner : l’addiction aux shoots de kétamine qui s’en est suivie a bien failli lui coûter un bras.

Le pionnier du dubstep Benga sort à peine de deux années sabbatiques, prises après qu’on lui ait diagnostiqué des troubles schizophrènes et bipolaires, provoqués, ou au moins occultés, par des années de tournées ininterrompues et de drogues en tous genres.

On continue ? On continue. Deadmau5 a rendu public son propre combat contre des « problèmes de dépression » fin 2015 ; même l’increvable roi de la techno, Carl Cox, a expliqué à Mixmag qu’il allait ralentir son rythme de concerts l’année prochaine, par crainte du « burn out » Cox a arrêté de boire, de fumer et de prendre de la drogue après une grosse frayeur de santé, il y a 14 ans, mais même en respectant un mode de vie sain, il n’arrive pas à gérer le manque de sommeil et les changements de fuseaux horaires constants inhérents aux grandes tournées internationale. Il devient juste vieux.

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Être un DJ ou un producteur célèbre est censé être un des meilleurs tafs du monde… Alors comment expliquer qu’autant d’artistes sur-médiatisés explosent en vol de manière si spectaculaire ?

Depuis qu’il est sobre, Carl Cox a su retrouver le chemin de l’amour.

Des recherches universitaires ont montré que faire de son art un vrai job pouvait générer une pression sur l’équilibre mental de n’importe qui, que vous vous démeniez pour réussir à joindre les deux bouts dans un squat ou que vous encaissiez des chèques à six chiffres dans votre penthouse de Las Vegas. L’année dernière, l’université de Victoria a publié une étude établissant le lien entre la prévalence de troubles mentaux parmi les artisteset les bas salaires, les horaires impossibles et les conditions de travail précaires. Parallèlement, 60 % des musiciens interrogés par l’association caritative britannique Help Musician déclarent avoir déjà traversé des phases de dépression.

Mais même ceux qui évoluent dans les hautes sphères du succès ne sont pas à l’abri de sombrer. Le manque de sommeil, l’isolement que provoque la vie sur la route et les longs mois loin du soutien de sa famille et de ses amis, un environnement professionnel animé par la critique et la compétition, les haters sur Internet, et des carrières caractérisées par des moments d’apogée totale et des crises terribles : tout ça peut contribuer à pourrir la vie du plus populaire des artistes. Ajoutez à ça un mode de vie dont les pierres angulaires sont la junk food, le manque d’exercice, la drogue et l’alcool, et vous obtenez tous les ingrédients du désespoir.

Rêve pour certains, cauchemar pour d’autres

Vijaya Manicavasagar est directeur du service psychologie au Black Dog Institute, une association à but non-lucratif destinée à la recherche et à la prise en charge des maladies mentales. Il explique qu’un rythme de tournée frénétique expose particulièrement les gens à de potentiels troubles mentaux, non seulement parce que le manque de sommeil et une mauvaise hygiène de vie n’aident pas à conserver une « stabilité dans les humeurs et les émotions », mais aussi parce que faire la fête sans arrêt peut masquer les problèmes sous-jacents.

« S’il se sentent déprimés ou anxieux, les gens peuvent attribuer à tort leur état au traditionnel ‘je fais la fête non-stop, normal que je ramasse’, et il peut arriver qu’il ne réalisent même pas qu’il y a un vrai problème derrière tout ça », explique Manicavasagar. Il arrive donc souvent que les personnes souffrant d’anxiété, de dépression ou de bipolarité fassent d’autant plus la fête, dans une quête infinie de sociabilité.

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« Ils considèrent ça comme une manière, éprouvée par le passée, de se redonner le sourire », ajoute Manicavasagar, « mais ce n’est probablement pas une si bonne idée que ça, et ça ne fait que camoufler des problèmes plus profonds, alors qu’ils auraient en vérité besoin d’une aide plus poussée. »

Louisahhh, clean, sober

Louisahhh, star du label Bromance, en connaît un rayon sur la dime prélevée par le Seigneur de la Mite, entendez la fête et les tournées. Elle ne boit plus depuis plus de 10 ans, mais même en menant une vie saine, elle ressent la tension que génèrent les longues semaines en autarcie sur la route – surtout lorsqu’elle tourne en solo, ou dans des pays dont elle ne maîtrise pas la langue et où il est difficile de se débrouiller.

« En gros, je souffre d’anxiété et de dépression », nous a expliqué Louisahhh. « Tu ne disposes pas de beaucoup de bande passante émotionnelle pour gérer tous ces moments compliqués. Parfois, j’ai l’impression que c’est moi qui suis déséquilibrée, en tant que personne qui ne boit pas en tournée, comme si j’étais sur une planète tout à fait différente de celle de tous les gens avec qui j’interagis. Je ne parle à personne jusqu’à ce que j’arrive au club et que tout le monde soit bourré ou défoncé, et plus sur la même longueur d’onde que moi. Ça aussi, c’est vraiment pesant. Je comprends que l’alcool soit un magnifique lubrifiant social. Même sans parler l’alcoolisme, c’ets toujours tentant de s’anesthésier, de se laisser aller, de se mêler à tous les autres. »

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Les Crookers en connaissent eux aussi un rayon sur « cette nécessité de la faire la fête pour pouvoir continuer à suivre ».

Les Crookers au bout du roulot – avant de comprendre les vertus de cette bouteille d’eau.

« Quand j’ai commencé à beaucoup tourner, j’adorais me bourrer la gueule et dormir une demi-heure par nuit en m’amusant avec des filles que je ne reverrai jamais » lance Francesco Barbaglia, moitié du duo italien. « Je n’ai jamais été très loin dans les drogues, mais la seule chose dont je me souviens, c’est d’avoir passé deux ou trois ans à me sentir ‘mal’ tout le temps. Se réveiller tous les jours avec la gueule de bois et filer vers un nouvel aéroport, ce qui n’est pas aussi cool et marrant que les gens le croient, et puis commencer à reproduire le schéma ‘boire pour se sentir mieux’, qui n’est jamais très drôle non plus. Je me souviens qu’un de mes proches m’avait dit ‘Mec… t’as vraiment une sale gueule ! »

Crookers ont fini par laisser tomber la picole pour se mettre au sport, adoptant un mode de vie de tournée « plus proche de celui d’un athlète que de celui d’un DJ ».

« [Je savais] que si je continuais cette vie de fou, j’allais me perdre très vite et que ce serait encore plus dur à rattraper », poursuit t-il. « J’ai constaté qu’en règle générale, après avoir commencé à faire me gérer, à faire plus gaffe, les tournées sont devenues beaucoup plus faciles à gérer et mentalement plus viables qu’avant. »

« Jamais je n’aurais pu continuer ma carrière jusqu’à maintenant sans arrêter de boire » ajoute Louisahhh. « Mes problèmes [de drogue et d’alcool] m’ont acculé dans un espace clos, très vite. Ma vie s’est réduite à un périmètre de cinq blocs, entre mon appartement et celui de mon dealer. »

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Il existe des signaux d’alerte simples, explique Manicavasagar, qui peuvent aider à savoir si quelqu’un souffre de plus qu’une simple gueule de bois permanente : l’incapacité chronique à dormir ; la grande fatigue et l’irritabilité ; les sentiments d’anxiété ou de menace ; ou « une fixette sur des choses, des substances, des activités ou des comportements particuliers », sont des signes qui montrent que la personne en question aurait plutôt intérêt à vite s’informer sur son état, avant de peut-être recourir à un spécialiste.

Avant d’en arriver là, posez-vous la bonne question : ai-je envie de ça ?

« [S’ils] ne font plus les choses qu’ils avaient l’habitude de faire, ou n’aiment plus les choses qu’ils aimaient; s’ils estiment qu’ils n’arrivent plus vraiment à revenir à leur point d’équilibre ; s’ils n’arrivent plus vraiment à revenir à ce qu’ils considèrent comme un mode de vie normal; alors oui, je pense qu’ils devraient demander de l’aide », conclut Manicavasagar.

« Les gens qui ne sont pas familiers de tous les défauts de cette vie-là ont l’impression qu’on vit un rêve » explique Louisahhh. « Tu n’as pas de vrai travail, tu es DJ, tu as l’opportunité de voir le monde. Mais la réalité de la situation ce n’est pas ça, non. Tu as des horaires qui ne veulent rien dire, t’es toujours loin de chez toi, et personne ne comprend vraiment ce que tu ressens, à part ceux qui font la même chose, tu vois ? »

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« J’ai vu des gens – et je ne sais pas comment ils arrivent à faire ça tellement c’est violent pour ton corps – ne pas dormir pendant, genre, cinq jours, parce qu’ils jouent, ils vont à l’aéroport, ils ramassent, défoncés dans une chambre d’hôtel, ils jouent, ils vont à l’aéroport, etc… Faut être taré pour s’infliger ça. »

« C’est une vie de fou, dès le début, et je pense que tout le monde n’est pas fait pour ça. Je comprends à 100 % pourquoi des gens décident de tout arrêter ou deviennent instables. » ajoute Francesco. « Je connais plein de DJs qui peuvent être déprimés à mort un jour, et hyper drôle dès le lendemain. Ces mecs sont victimes de la folie inhérente à ‘la vie sur la route’, et ils continuent à le faire parce qu’ils en ont besoin, parce qu’ils aiment ça et que ça leur est indispensable. »

Nick Jarvis est sur Twitter .

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