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FRANCE

Marine Le Pen risque jusqu’à 5 ans de prison pour la diffusion des images d’assassinats de l’EI

La présidente du parti d’extrême droite français a finalement consenti à supprimer l’une des trois photos de propagande de l’EI publiées sur son compte Twitter, à la demande de la famille de l’ancien otage James Foley.

par Lucie Aubourg
17 Décembre 2015, 4:15pm

Image via Flickr / Global Panorama

Ce jeudi matin, la présidente du parti d'extrême droite français Marine Le Pen a finalement retiré l'une des trois photographies montrant des victimes de l'organisation État islamique (EI) postées la veille sur son compte Twitter. Sur celle que la patronne du Front National a supprimée, on pouvait voir le corps de l'ex-otage américain James Foley gisant par terre, sa tête ensanglantée posée sur son buste.

Cette suppression est intervenue après que les parents de Foley se sont indignés de la diffusion de cette image de leur fils sur le compte Twitter de Marine Le Pen, qui préside le parti d'extrême-droite français, qui a recueilli dimanche 13 décembre 6,8 millions de voix, lors du deuxième tour des régionales.

James Foley travaillait en tant que journaliste freelance en Syrie lorsqu'il a été enlevé par l'EI en novembre 2012. L'organisation l'a assassiné le 19 août 2014 dans la région de Rakka en Syrie, lors d'une décapitation filmée, dont la vidéo avait été postée sur YouTube avant d'être supprimée.

La présidente du Front national (FN) a publié ces trois tweets mercredi matin. À l'origine du geste de Marine Le Pen — qui pourrait lui valoir de sérieux ennuis judiciaires en France — une interview ce mercredi du politologue spécialiste du monde arabe Gilles Kepel, interrogé par le journaliste français Jean-Jacques Bourdin sur la radio RMC et la chaîne de télévision BFM TV.

« Dans votre livre, vous faites le lien entre le djihadisme français et la poussée du Front national », interroge le journaliste français. « Oui effectivement je crois que ce sont deux phénomènes — qui ne sont bien sûr pas la même chose — mais deux phénomènes qui sont, comme on dit en sociologie, en congruence, qui se ressemblent. » Quelques minutes plus tard, le journaliste évoque un « replis identitaire » et une « communauté d'esprit » qui serait partagée par le FN et l'EI.

En réaction, Marine Le Pen a posté sur son compte Twitter des photographies montrant les tortures infligées à trois prisonniers de l'EI, avec pour légende : « Daesh, c'est ÇA ! ».« Daesh » est un acronyme souvent utilisé pour désigner l'EI. La politicienne entendait ainsi marquer la différence entre son parti et l'organisation terroriste.

Peu après la publication de ces images choquantes, Twitter a masqué les photos par un écran signalant un « contenu sensible », mais sur lequel il suffit de cliquer pour accéder aux images.

Jusqu'à 5 ans de prison

Le Premier ministre français Manuel Valls (PS) a qualifié mercredi l'acte de Marine Le Pen de « faute politique morale », tandis que le ministre de l'Intérieur Bernard Cazeneuve (PS) rappelait devant l'Assemblée nationale que ces photos étaient « la propagande de Daesh » et constituaient « à ce titre une abjection, une abomination et une véritable insulte pour toutes les victimes du terrorisme ».

Mercredi, une enquête préliminaire pour « diffusion d'images violentes » a été ouverte par le parquet de Nanterre.

« On est tout à fait dans ce qui est prévu par cet article de loi », nous explique ce jeudi Thierry Vallat, avocat au barreau de Paris, spécialisé dans l'apologie du terrorisme. « Il aurait été difficile de l'accuser d'apologie du terrorisme. En revanche, on a effectivement la diffusion volontaire d'images qui portent atteinte à l'intégrité de personnes, et la volonté de le faire, qui plus est en connaissance de l'élément choquant, puisque c'est justement lui qui a justifié sa publication. »

Le fait que l'une des photos ait été retirée ne change rien : « Cela ne peut pas avoir le caractère de circonstance atténuante », nous précise Vallat.

L'article de loi en vertu duquel l'enquête préliminaire a été déclenchée prévoit jusqu'à cinq ans d'emprisonnement et 75 000 euros d'amende. Vallat nous précise toutefois que les peines sont rarement appliquées à plein : « Il n'y a pas de précédent pour une responsable politique, et donc encore aucune jurisprudence sur la question. Il sera intéressant, juridiquement parlant, de voir ce que donnera le jugement. »

Seul recours possible pour Marine Le Pen : utiliser la dérogation prévue par cette loi instaurée en 2007, qui indique que l'article « n'est pas applicable lorsque l'enregistrement ou la diffusion [d'images violentes] résulte de l'exercice normal d'une profession ayant pour objet d'informer le public ». Dans l'esprit de la loi, cette dérogation concerne surtout les journalistes.

« Est-ce qu'une femme politique, dans le but d'informer le public sur les agissements de l'EI, peut publier ces images ? Cela pourra être sa défense », nous explique Thierry Vallat. La procédure pourrait durer plusieurs années.

« Nous sommes en colère qu'elle manque autant de sensibilité envers nous, la famille »

Ce mercredi, la famille de James Foley s'était déclarée « perturbée » par l'utilisation « politique » qu'a fait la présidente du Front national du cliché de leur fils. « Nous espérons que l'image de notre fils, ainsi que les deux autres photographies explicites, vont être immédiatement retirées », avait-elle déclaré dans un communiqué.

Ce jeudi matin, Marine Le Pen a finalement retiré la photo du corps de James Foley. « Je ne savais pas que c'était une photo de James Foley. », a-t-elle déclaré à l'AFP. « Elle est accessible par tous sur Google. J'apprends ce matin que sa famille me demande de la retirer. Bien évidemment, je l'ai aussitôt retirée. »

« Malheureusement, la publication de ces photos horribles était le seul moyen de taper un grand coup sur la table », s'est-elle justifiée auprès de l'AFP. « Il n'est pas question pour moi de laisser les électeurs du FN être comparés à une organisation de barbares, d'assassins. »

Ce jeudi après-midi, sur le compte de la présidente du Front national, deux images montrant l'assassinat de victimes de l'État islamique sont toujours visibles. Sur l'une des deux, on peut voir distinctement l'ex-otage Moaz al Kasasbeh — un pilote jordanien de 26 ans dont l'exécution avait elle aussi été filmée et partagée sur Internet par l'organisation terroriste — en flammes dans une cage. 

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Image via Flickr / Global Panorama