Free parties : le retour d'une politique répressive ?

Les organisateurs du Teknival du 1er mai, qui devait fêter ses 25 ans ce week-end, voient son annulation par l'État comme un brusque retour en arrière.
Marc-Aurèle Baly
Paris, France
27.4.18
(c) Julio Ificada

Suite à l'échec des concertations avec l'État, Freeform, l'association qui défend la culture des free parties et sert de médiateur entre les soundsystems et les pouvoirs publics, a fini par se désolidariser du Teknival du 1er mai qui devait fêter ses 25 ans ce week-end. Pour Samuel Raymond, son directeur : « Il y a une différence cette fois : l'État n'a pas proposé d'alternative pour trouver un lieu. Sur toute la période qui s'étend de 2002 à 2015, l'État était force de propositions en termes de sites. Certes, trouver un terrain a toujours été compliqué. Mais il y avait un arbitrage qui disait qu'on allait trouver une solution. Pas cette fois. »

L'abandon du projet intervient clairement comme un échec pour les membres de Freeform : « L'enjeu de cette année, c'est qu'on avait vraiment réussi à déplacer le questionnement au niveau politique, à se demander si l'important, c'était la légalité, ou le fait que le terrain d'entente corresponde à nos valeurs : pas de fouilles à l'entrée, la gratuité, les gens peuvent venir avant, etc… Et c'est là où on a vraiment un sentiment d'échec, que le gouvernement n'a pas su saisir la balle au bond. Là, on va se retrouver dans une idée de confrontation, où on revient au débat binaire légal/illégal, alors que notre idée c'est de développer le vivre-ensemble. Et à ce niveau-là il y a une vraie dégradation. » Quoi qu'il en soit, personne ne se fait d'illusion : même sans l'accord du gouvernement, le Teknival du 1er mai aura lieu ce week-end. Alors, retour en arrière ou retour aux sources ?

« Dans les règles, il y aura toujours un obstacle »

En France, les free parties sont apparues suite à l'arrivée de Spiral Tribe dans le pays au début des années 90, en contestation de la politique répressive Thatcher. Le mouvement se réclamait d'une idéologie libertaire, avec la volonté d'évoluer hors et contre la légalité. Mais en France, le message s'est vite resserré sur la gratuité.

Du côté de l'évolution des mentalités de la part des pouvoirs publics, les choses ont pas mal louvoyé, passant d'une répression à tous les niveaux et sans distinction (école Pasqua au milieu des années 90), jusqu'à ce moment assez ubuesque, où, en 2002, Sarkozy, alors ministre de l'Intérieur, soutenait les raves d'une main, tout en lançant la circulaire Mariani de l'autre, laquelle ordonnait aux préfectures de facturer les organisateurs de festivals de prestataires sécurité pour accentuer la présence des forces de l'ordre. Depuis 2002, si on ajoute à ça les problématiques Vigipirate des attentats de 2015, les organisateurs ont pris 60% de coûts supplémentaires dans les dents. Avec, en dernière cerise sur le gâteau, la proposition de loi il y a un mois de la part des Républicains, qui veulent alourdir les sanctions encourues par les organisateurs de free parties. Une politique réactionnaire signifiante, qui dénote toujours une manière d'instrumentaliser la sécurité pour se cacher derrière le petit doigt d'une politique répressive ?

Tommy Vaudecrane, qui a fondé l'association Technopol en 1996, suite à l'annulation de la soirée Polaris à Lyon par les pouvoirs publics, occupe lui aussi un rôle de médiateur entre les manifestations et les autorités. Et si son association, contrairement aux free parties, s'occupe exclusivement des évènements à caractère payant, sa qualité de lobbyiste et d'aide à la professionnalisation du secteur ne l'empêche pas pour autant de tenir sensiblement le même discours que ses camarades. Avec une note même plus radicale : « C'est tout à fait normal d'accroître les normes de sécurité lorsque tu te retrouves dans une manifestation avec près de 60 000 personnes. Mais il faut savoir qu'on est tout de même un pays qui a un système de contrôle frappant. On est dans un pays de paranos, où le côté libertaire et 'Touche pas à mon pote' est là en apparence, mais où dans les règles, il y aura toujours un obstacle. La licence d'entrepreneur de spectacles, par exemple, qui permet de monter un festival ou un évènement, ça a été inventé par Pétain, pour référencer les organisateurs de spectacles, leur donner un numéro, contrôler les spectacles qu'ils produisent, et pouvoir l'interdire si il n'est pas politiquement correct. Toutes ces choses qui paraissent normales aujourd'hui existent depuis tellement d'années qu'on ne sait même plus quand elles ont été inventées. Parfois il faut se poser la question d'où ça vient. Et pourquoi ça existe. »

« Une stratégie militaire, où il faut connaitre son ennemi »

Si l'opinion publique a tendance à mettre dans le même sac raves et free parties, évènements payants et manifestations spontanées, on voit aujourd'hui, étrangement, que tout cela peut se rejoindre, alors même que tous n'ont pas la même histoire. À l'image d'Astropolis, l'un des plus anciens festivals électroniques de France, qui, à ses débuts, a été à la lisière de la rave, et s'est rapidement professionnalisé pour pouvoir être dans le cadre de la loi.

En tant que sympathisant et observateur relativement extérieur à la chose, le fondateur d'Astropolis Gildas Rioulen explique : « Nous, on vient d'un milieu plutôt indie à la base, et on s'est pris une claque avec la rave. On vient vraiment de là, pas forcément des free parties, mais qu'on a soutenues tout de même. C'est tellement devenu un phénomène de masse que les choses ont eu tendance à s'uniformiser. En Bretagne, on est montés jusqu'à 60 000 personnes, et c'est vrai que le message politique n'était plus du tout le même. Les gens, quand on leur demandait de nettoyer au petit matin, ils se barraient. Alors qu'à l'époque, il y avait une volonté de participer à la fête, à tous les niveaux. » S'il se montre en apparence critique envers l'évolution des free parties, Gildas tempère tout de même rapidement ses propos en précisant : « C'est extrêmement compliqué de protéger ces messages-là quand ça grossit, particulièrement à partir du moment où l'état s'en mêle. »

Car c'est bien là le nœud du problème. Qu'on parle de free parties ou de festivals subventionnés, de raves ou de fêtes improvisées, la législation a toujours voulu en France que les choses soient un peu plus compliquées qu'ailleurs. Tommy Vaudecrane : « S'il y a plus de concertation avec les autorités qu'avant d'une manière générale, c'est parce qu'en France tu n'as pas le choix. C'est limite une question de stratégie militaire, où tu dois connaitre ton ennemi. Si tu veux évoluer dans un environnement hyper juridique, hyper administratif et super cadré, il faut que tu soies en mesure de le contourner. Et pour ça, il faut que tu t'institutionnalises un minimum. Tu discutes avec l'état, mais tu travailles aussi avec des juristes, des avocats, qui te permettent de limiter le risque aussi. Pas mal d'organisateurs de soirées payantes ont dit que la free party faisait beaucoup de mal aux évènements payants. Mais je ne pense pas qu'aujourd'hui, s'il n'y avait pas de free party, il y aurait plus de monde dans les soirées payantes. Il n'y a aucune donnée qui le prouve. »

Aujourd'hui, il paraît légitime de se demander ce qui peut bien servir les intérêts de l'État en matière de répression. Alors même que les visions télévisuelles façon croquemitaine - ces images de raveurs enragés qui passaient au JT de France 2 ou sur Capital -, semblent de plus en plus avoir déserté les écrans et les croyances populaires.