Société

Droit dans les yeux avec les combattants kurdes d’Irak et de Syrie

Conscient du déclin de notre empathie face aux photos de zones de guerre, le photographe portraitiste Joey Lawrence replace l’humain et la culture au cœur du conflit.

par Pierre Longeray
21 Juin 2019, 7:05am

Des combattants des YPG au front à Al-Hawl. Rojava, Syrie, le 4 décembre 2015. (Photo de Joey Lawrence)

Plutôt habitué à faire poser des artistes devant une toile de fond unie ambiance Actor’s Studio, le photographe Joey Lawrence a un jour eu l’envie d’embarquer sa toile et son appareil sur un terrain un poil moins accueillant que l’appartement de Tom Wolfe. En mars 2015, le jeune Canadien, pas vraiment habitué aux théâtres de guerre, s’est envolé vers Souleimaniye, au Kurdistan irakien avec une idée en tête : photographier les combattants kurdes engagés dans la guerre contre l’organisation État islamique (et les nombreuses autres parties prenantes du conflit syro-irakien).

Quatre ans plus tard, après plusieurs longs voyages sur zone, Lawrence publie chez powerHouse Books, We Came From Fire, un ouvrage de photos de combattants kurdes, accompagnées d’un carnet de voyage de ses différents périples et rencontres. Conscient de l’étiolement de notre empathie face aux photos de guerre, Lawrence donne à voir le conflit par les yeux de ceux qui cherchaient avant tout à défendre la culture kurde. De retour à New York après un séjour en Éthiopie (où le photographe a mené divers projets similaires), on lui a passé un petit coup de fil pour qu’il nous parle de son nouvel ouvrage.

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Perwîn, une combattante kurde à l'intérieur d'une église abandonnée à Shengal. Gouvernorat de Ninive, le 11 novembre 2016.

VICE : Comment as-tu eu l’envie de suivre les combattants kurdes ?
Joey Lawrence : Au début du conflit syrien en 2011, je suivais tout ça un peu comme tout le monde, principalement en lisant les médias. Mais rapidement, il y a un aspect qui m’a particulièrement intéressé : c’était la première fois qu’un conflit de cette ampleur se jouait en temps réel sur Twitter. Les différents belligérants postaient des photos et vidéos sur Twitter, puis des journalistes citoyens racontaient aussi ce qu’il se passait. Du coup, en passant pas mal de temps sur Internet, j’ai fini par tomber sur des vidéos postées par des combattants kurdes courant 2012. Très vite, j’ai voulu comprendre qui étaient ces gens qui se battaient un peu contre tout le monde – les gouvernements, les rebelles et les groupes djihadistes. Puis la situation des Kurdes résonnait pas mal avec celle d’autres populations en danger que j’avais pu suivre en Indonésie ou dans le sud de l’Éthiopie.

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Des combattants kurdes à Makhmur, gouvernorat d'Erbil, le 3 mars 2015.

Qu’est-ce qui t’a motivé à partir ?
Je me suis décidé à partir quand j’ai réussi à trouver le contact d’un excellent fixeur, parce que je dois bien avouer que j’étais complètement parano vu que je n’avais pas d’expérience des zones de guerre. Puis je connaissais uniquement le conflit par le prisme de ce que j’avais pu lire, et sans surprise, une fois sur place, tu te rends vite compte que les choses sont bien différentes.

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Au lojn, une statue dressée en l'honneur des combattantes martyres à Kobané. Rojava, Syrie, le 13 novembre 2016.

Comment as-tu réussi à surmonter ta parano ?
En fait je fonctionne par étapes, j’essaye de ne pas trop me brusquer. Mon premier défi était d’arriver à Souleimaniye, puis de retrouver mon fixeur. L’étape suivante était de rejoindre la Syrie, puis ainsi de suite jusqu’à me retrouver à proximité des lignes de front. Ce qui m’a aidé, c’est que j’ai eu un très bon feeling avec les gens qui me rendaient un peu parano avant d’arriver. Il faut dire que les Kurdes qui se sont occupés de moi étaient vraiment très sympas et ont su me mettre très facilement en confiance. Je ne suis pas le seul à le dire, à chaque fois que je parle avec un journaliste ou un photographe qui s’est rendu au Rojava [le Kurdistan syrien, ndlr], tout le monde revient avec une grande tendresse pour les Kurdes. C’est peut-être plus compliqué à dire pour un journaliste, mais pour un photographe comme moi, c’est facile de dire que les Kurdes sont des gens fabuleux.

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Cela n’a pas été trop compliqué d’avoir accès aux combattants kurdes ?
Je dois dire qu’à l’époque c’était assez facile dès l’instant où tu avais un fixeur bien connecté. Je lui dois beaucoup, parce qu’il a très bien su expliquer mon projet et jouer le rôle de « pont culturel », d’autant plus que ma situation était un peu particulière. Je ne venais pas en tant que journaliste envoyé par un média. Du coup, je me baladais avec un iPad sur lequel il y avait mes précédents projets sur des populations en danger. Mon fixeur disait souvent que j’étais un « photographe culturel », ce qui avait l’air de bien plaire.

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Cudi Serhed, commandant des opérations sur la ligne de front pour la branchée armée du PKK, à Shengal. Gouvernorat de Ninive, Irak, le 22 novembre 2015.

Pourtant, on pourrait se dire que les combattants kurdes ont autre chose à faire que de poser pour un inconnu alors que la guerre fait rage…
J’ai découvert sur place que la guerre c’est en réalité beaucoup d’ennui et d’attente entre les offensives. En gros, cela consiste surtout à attendre en regardant l’ennemi faire la même chose quelques kilomètres plus loin. Donc, disons qu’ils avaient le temps. Après, il faut bien s’y prendre, se montrer concerné par leur sort. Je m’étais beaucoup renseigné sur eux, sur leur histoire, leurs idées… En utilisant des mots-clés qui résonnent chez eux, il se crée une sorte de connivence et de confiance. Puis j’ai remarqué au fil du temps que le plus compliqué est de faire le premier portrait, la première photo. Une fois qu’un ou une combattante s’est décidé, les autres ont tendance à suivre. Par exemple, dans le livre, il y a une photo d’un groupe de combattants du PKK en Irak. C’était lors de mon premier ou deuxième jour avec une unité, donc je n’étais pas vraiment en confiance, j’enchaînais les portraits individuels dans une salle à proximité. Alors que les autres regardaient leurs camarades se faire photographier, ils m’ont demandé de les prendre tous en photo, alors que je n’osais pas leur demander.

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Des combattants du PKK posent à côté des tranchées à Makhmur. Gouvernorat d'Erbil, Irak, le 4 mars 2015.

Quelle était l’ambiance au front ? Sur tes photos, certains sourient, d’autres ont l’air très calmes, ce qui tranche avec les photos de guerre plus classiques.
Ce qui m’a frappé, c’est que les Kurdes semblent toujours avoir le moral. Par exemple quand je discutais avec les combattantes qui rigolent sur une de mes photos, elles me disaient « Pourquoi est-ce qu’on serait sérieuses sur la photo, alors qu’on passe notre temps à rigoler pendant les offensives ? » Elles ne rient pas parce qu’un type débarqué du Canada les prend en photo, mais parce qu’elles sont comme ça, que l’appareil soit rangé dans la sacoche ou non. Ce qui est aussi troublant et touchant, c’est l’esprit de corps qui les anime, ils font partie d’un groupe renforcé par une puissante conscience collective. Ce qui aide aussi, c’est que beaucoup sont amis, à force de passer tout leur temps ensemble.

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Silava et Berivan rigolent dans une base abandonnée par l'EI à Shengal. Gouvernorat de Ninive, Irak, le 23 novembre 2015.

La colonne vertébrale du livre est composée de portraits de combattants à la mise en scène très classique, devant une toile de fond unie, ce qui donne le sentiment que deux mondes s’opposent. N'est-ce pas étrange de prendre ce type de photos sur un théâtre de guerre ?
Je pense que beaucoup de gens ressentent de moins en moins d’empathie envers ces populations en danger à force de voir des images effrayantes. En tant qu’humain, on n’est pas capable de gérer l’atrocité de ces images, donc on met notre esprit sur pause, et on ne retient pas l’image. Avec la technique du portrait, les gens peuvent voir les combattants d’un autre œil puisqu’ils sont présentés de manière digne. Puis sur ces photos, vous pouvez vous intéresser aux détails qui passeraient inaperçus s’il fallait aussi se concentrer sur un arrière-plan. Ainsi, il est possible de s’attarder sur les habits, les patchs, les armes, les mains brûlées ou encore la manière particulière dont les combattants portent leurs montres.

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Portrait de Sarya à Makhmur. Gouvernorat d'Erbil, Irak, le 4 mars 2015.

Avec la technique du portrait, tu places donc l’humain au centre du projet, le conflit n’étant plus qu’une toile de fond ?
Le but n’est pas d’occulter ce conflit, il est là. Mais grâce au portrait, je crois qu’on s’attarde davantage sur les acteurs de ce conflit et leur mission. Les combattants kurdes ne sont pas seulement là pour défendre un territoire, mais pour défendre leur culture. Comme pour mes précédents projets, je voulais documenter cette culture mise en danger, et dans le cas des Kurdes, l’illustration la plus prégnante de cette culture se trouve sur les lignes de front avec les combattants prêts à mourir pour elle.

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Une famille regarde les pompiers qui essayent de maintenir les flammes loin de leur habitation à Qayyarah. Gouvernorat de Ninive, Irak, le 26 octobre 2016.

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