Un médecin donne son avis sur la thèse de "l'accident" dans l'affaire Théo

Un médecin donne son avis sur la thèse de "l'accident" dans l'affaire Théo

"Ce qui est arrivé à Théo, si je me réfère à la thèse de l'accident et aux conclusions de l’IGPN, ce serait un cas unique, du jamais vu."
21.2.17

Cela fait quelques semaines que « l'affaire Théo » suscite des réactions diverses et variées. Comme on le sait, le jeune Aulnaysien a été grièvement blessé par une matraque télescopique qui lui a été enfoncée dans l'anus lors d'un contrôle de police ; suite à cela, il a été opéré, on lui a prescrit 60 jours d'ITT et il a accusé les policiers de viol. L'IGPN, la police des polices comme on l'appelle affectueusement, a alors tiré les conclusions qui s'imposaient et décrété que c'était forcément non intentionnel, un peu comme quand on tombe dans les escaliers sans faire exprès, ce genre de trucs. C'est également l'idée qu'a soutenue le policier lui-même.

Publicité

Hier, le tribunal de grande instance de Bobigny a demandé à ce que les faits soient requalifiés dans une affaire de violence policière similaire, arguant qu'il y a eu pénétration et qu'il s'agit donc d'un crime, plus précisément un viol. Rappelons que la défense du policier incriminé était exactement la même que celle de son joyeux camarade d'Aulnay : l'interpellation a dégénéré, la matraque a dérapé indépendamment de sa volonté (car oui, dans ce monde parallèle, des matraques peuvent agir de façon autonome) et hop, l'accident bête quoi. Cette défense « peau de banane », comme on l'appelle dans les milieux autorisés, convainc donc de moins en moins. Je me suis dit que ce ne serait pas plus mal de demander son avis à un médecin qui a l'habitude de voir toutes sortes de cas un peu hors-norme aux urgences. Après tout, la thèse du viol accidentel repose quand même sur la notion de pénétration par inadvertance, alors autant consulter directement un expert du corps humain. C'est comme ça que j'ai posé quelques questions à Bastien M, médecin dans l'Oise, qui n'a pas souhaité communiquer son nom de famille tant que l'affaire est encore en cours.

Motherboard : Compte-tenu de ce que tu connais des faits, est-il possible d'enfoncer « par accident » ou « non intentionnellement » une matraque télescopique dans les fesses de quelqu'un ?

Bastien M : Bon déjà, n'importe qui avec un cerveau ne peut pas envisager une version comme ça. Je vois bien les dimensions d'une matraque télescopique et franchement, ça paraît inimaginable. C'est tout bête, mais rentrer un objet de ce type, en provoquant une déchirure sur une dizaine de centimètres, il faut de la force et de la pression, tout simplement. C'est très difficile de le faire « par accident » ou « sans faire exprès », vraiment. Aux urgences, on voit toutes sortes de cas… Très particuliers on va dire. Notamment avec des gens qui arrivent avec des trucs divers et variés coincés dans leur cul. Mais ce sont des personnes qui ont fait ça volontairement, soit par jeu, soit parce qu'elles étaient sous l'emprise d'une substance quelconque. Et ce n'est pas aussi violent que ce qui est arrivé à ce jeune homme. Ce qui lui est arrivé, si je me réfère à la thèse de l'accident et aux conclusions de l'IGPN, ce serait un cas unique, du jamais vu. J'ai lu leur théorie, l'histoire de l'angle foireux : en gros, ils auraient utilisé la matraque pour essayer de le retourner, le garder au sol, sauf que l'angle n'était pas le bon et du coup, pénétration involontaire. Bon… Je ne suis pas légiste (d'ailleurs petit aparté : les médecins légistes ne sont pas du tout des gens enfermés dans une morgue, le gros de leur travail c'est de la constatation sur des vivants, normalement c'est un expert légiste qui a dû constater les blessures de Théo) mais comme je t'ai dit, pour avoir un résultat pareil, il faut une violence très précise à la base, et moi à chaque fois que j'ai vu ça, c'était considéré comme une agression dès le départ. Ça dépasse l'entendement de considérer une blessure comme ça autrement.

Publicité

Donc pour toi c'est formellement impossible ? Tu as pourtant déjà dû voir des cas qui nous semblent inimaginables dans ton quotidien, non ?

En médecine tout est possible, c'est un principe de base. Tu peux tout voir. Maintenant il y a une limite qui s'appelle le corps humain. Encore une fois, un objet comme ça, ceux qui pensent que ça peut rentrer « facilement », honnêtement, non, c'est impossible. Ça me semble illogique. Apparemment il y a eu une lutte au sol, il s'est débattu un petit peu : ça rend la chose encore plus difficile, surtout que j'ai lu que la matraque a également déchiré le tissu de son caleçon… Quand je lis cette histoire sur le papier avec les éléments qu'on nous donne, à titre personnel comme professionnel, j'ai du mal à comprendre et à y adhérer. C'est une question de bon sens. Après, s'ils nous prouvent le contraire, pas de problème, c'est l'affaire de la Justice. Va falloir qu'ils trouvent de bons arguments, parce que moi, si je vois une victime débarquer aux urgences avec les mêmes blessures, et qu'une personne vient m'expliquer que c'était une espèce d'accident, je vais vraiment me poser des questions. Par expérience, je vais plus penser à un viol conscient et volontaire, directement.

"Pour répondre clairement : non, un objet comme ça ne rentre pas « tout seul », ou sans une pression vraiment lourde. Jamais."

Dans ton expérience aux urgences justement, tu n'as jamais vu de cas similaire ?

Évidemment qu'aux urgences on voit de tout, mais… C'est plus du domaine du concours de circonstances tragi-comique. Exemple : un mec voulait rouler son joint dans le train, il va dans les toilettes mais perd sa boulette de shit dans la cuvette, plonge sa main pour essayer de la récupérer, sauf que c'est des chiottes qui aspirent, du coup son bras est coincé et concrètement les policiers et les pompiers ont dû découper le truc. Et on a donc accueilli aux urgences un mec avec un bras coincé dans un bout de chiotte. Sauf que ça ne défie pas les limites du corps humain, c'est sans doute cocasse pour certaines personnes, pas humainement impossible. Quand tu travailles aux urgences, tu as parfois des réquisitions policières sur des alcoolémies ou des prises de sang, tu peux voir des gens avec des cocards, des petites marques, des histoires d'outrage, etc. Mais ce truc là, c'est quand même très atypique. Je suis pas policier, je suis pas sur le terrain, mais si je voyais ça de mes yeux, faudrait m'expliquer longtemps. Ça me semble très gros, très louche. L'histoire en elle-même est ubuesque. D'ailleurs c'est ça qui, selon moi, explique certaines réactions, y compris chez les officiels, maires ou certains policiers ou même certains médias. Pas besoin d'être calé en médecine pour sentir que quelque chose ne va pas du tout. Je dis ça sans défiance envers la police : c'est un métier qui par sa nature peut générer des affaires comme ça. De la même façon, les erreurs médicales existent, la négligence, la maltraitance… Il faut juste l'admettre et prendre les mesures qui s'imposent derrière je pense.

Publicité

Si on rentre dans un avis plus professionnel, avec des blessures comme ça, qu'est-ce qui te fait penser que la version non intentionnelle ne te convainc pas ?

Le côté anatomique des choses tu veux dire ? Là c'est encore pire. En tant que médecin, je vais être moins précis qu'un chirurgien mais si tu veux, au niveau du canal anal, tu as un réflexe de tonus, c'est pour ça qu'on n'est pas incontinents, que les selles peuvent être retenues, etc. Donc pour répondre clairement : non, un objet comme ça ne rentre pas « tout seul », ou sans une pression vraiment lourde. Jamais. C'est tout à fait anormal. La personne qui effectue la pénétration sent directement une résistance, et est obligée de forcer, tu ne peux pas confondre ça avec un autre endroit du corps… Tu as deux sphincters en fait, un sphincter interne que tu ne contrôles pas (ou plutôt qui est contrôlé par un système nerveux inconscient, pour faire simple) et qui retient les selles, et un sphincter externe, qui lui est dépendant de ta volonté, d'un muscle volontaire, comme un biceps ou ce que tu veux. Tu as donc une résistance naturelle dès lors qu'on essaie de t'introduire quelque chose, d'où la déchirure très grave que ça a occasionné dans ce cas là.

Dans ses témoignages, Théo explique qu'à partir de la pénétration il était à demi-inconscient, directement.

Bah tu m'étonnes, une déchirure anale de ce niveau-là… En terme de douleur c'est très, très élevé. Je ne sais pas ce que Théo a perdu exactement, mais si le colon a été touché, et qu'il a une poche… C'est extrêmement violent, quoi qu'on en pense. Je n'ai jamais vu ça. Après, tu peux avoir des phénomènes parallèles, notamment chez des femmes âgées qui ont eu des grossesses multiples : les organes au niveau du pelvis se relâchent avec le temps, et tu peux avoir l'extrémité du tube digestif qui se retourne et qui sort. Mais c'est mécanique, pas traumatique. Un cas similaire à celui de Théo, je n'en ai jamais connu.

Donc pour avoir un résultat traumatique similaire à celui de ce genre d'affaires, il faut quand même y aller fort, quelles que soient les circonstances, c'est bien ça ?

Ah oui, c'est clair et net ça. Pour faire des blessures pareilles, tu dois tout forcer en fait, tellement ce n'est pas naturel. J'ai aussi lu des avis un peu grivois, genre « oui mais les homosexuels, etc ». Alors il faut être très clair sur un point. Même quelqu'un qui a une pratique anale régulière… d'une part ça n'a strictement rien à voir, mais en plus, là on parle d'un objet métallique qui cause une déchirure et abîme durablement des organes internes sur le long terme. Donc même quelqu'un qui aurait l'habitude du rapport anal, pour en arriver à un résultat pareil, il faut forcer comme pas possible avec la matraque. Le côté « avec l'habitude ça rentre tout seul » c'est une connerie, on ne parle pas du tout de la même chose. C'est aussi pour ça que je suis très perplexe : d'après ce que j'ai compris, ils parlaient d'une poche. Pour l'instant ils doivent faire ce qui s'appelle une dérivation. C'est-à-dire ce qu'on fait dans certains cas atteints d'un cancer colo-rectal ; ça veut dire que la déchirure empêche le corps de se servir de ses organes naturels, forcément. Au niveau des séquelles, faut voir comment ça évolue, souvent en médecine tu peux pas donner un avis définitif direct, je pense que pour lui ce sera ça. Mais malheureusement, il va y avoir des grosses conséquences, on ne s'en remet pas comme ça. Je lui souhaite d'aller mieux en tout cas.