Les supporters écossais se sentent traités comme des criminels

Le proposition de loi sur le reconnaissance faciale a suscité la colère de certains acteurs du football écossais.
19.12.16
PA Images

C'est une évidence, personne n'aime qu'on pénètre son intimité. Et pourtant, dans certains cas, la plupart des individus tolèrent les contrôles et les procédures de sécurité. C'est le cas dans certains lieux, comme les aéroports par exemple, où les passagers acceptent sans broncher fouilles au corps, prises d'empreintes digitales et passages aux rayons X. « Le prix à payer pour voyager en sécurité », justifieront probablement les usagers, acceptant sans broncher leur dose de surveillance orwellienne. Mais qui aurait parié que les stades de foot puissent un jour faire l'objet d'un tel traitement ? Personne, surtout pas les supporters écossais.

Et pourtant, la Ligue écossaise de football professionnel (SPFL) a créé, début 2016, un groupe de travail un peu spécial. Sa mission : lutter contre les comportements incivils. Les experts ont planché sur l'installation d'une technologie de reconnaissance faciale à l'entrée de tous les stades du pays.

Concrètement, cela reviendrait à tirer le portrait de tous les supporters aux portes des stades, puis d'archiver ces milliers de visages. N'importe quel mec sous le coup d'une interdiction de stade (IDS) serait très vite repéré par la sécurité. De quoi faciliter la tâche des autorités, très inquiètes de voir une bande d'agités, déjà coupables de plusieurs méfaits en tribunes, revenir chaque week-end dans les stades.

Soyons réalistes, nous sommes encore loin de voir cette technologie de reconnaissance faciale s'installer à l'entrée des stades écossais. Mais cette proposition souligne malgré tout une tendance : celle de la criminalisation progressive des fans écossais. Ces derniers l'ont d'ailleurs bien senti puisqu'ils dénoncent régulièrement le manque de confiance et de tolérance des autorités du pays à leur égard.

Une attitude qui commence à énerver dans les rangs des fans de Scottish Premiership, l'élite locale, à tel point que les supporters du Celtic et des Rangers, pas vraiment connus pour leur entente cordiale, se sont unis pour manifester contre ces propositions. Dans leurs fiefs respectifs de Parkhead et d'Ibrox Park, ils ont brandi des banderoles pour la "reconnaissance des droits des ultras", l'une des bâches des fans du Celtic exigeant même la "fin de la criminalisation des ultras". Les mêmes messages ont d'ailleurs fleuri un peu partout dans les tribunes du pays.

Axe the act pic.twitter.com/WstgjcNdHg
— Morgan Maguire (@MorganM1886) February 20, 2016

« Nous sommes convaincus qu'il s'agit en premier lieu d'une posture de la part de la police et des instances du foot professionnel écossais »

, a assené Paul Goodwin, le directeur de l'association des supporters du foot écossais avant de déplorer :

« Cette proposition est apparue au moment où la question de la stricte responsabilité des fans était au centre des débats. Désormais, elle est passée au second plan, évincée par le débat autour de la reconnaissance faciale »

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Le principe de "stricte responsabilité" – principe invoqué par l'UEFA qui rend les clubs responsables de tout comportement incivil en tribunes pendant les matches - a en effet longtemps cristallisé les débats en Écosse. Mais la plupart des clubs sont, sans surprise, fermement opposés à ce principe qui les rend coupables des actes de leurs supporters.

Le problème avec ce débat, c'est qu'il jette une lumière accusatrice sur les supporters écossais, alors qu'ils ne sont pas les premiers agitateurs du pays. Pour mieux apprécier l'ampleur du "problème" des supporters en Écosse, quelques chiffres. Lors du Park Festival (un festival de musique rock, ndlr), qui accueillait 85 000 fans sur trois jours, la police a procédé à 54 arrestations. Sur toute la saison 2014-2015, les bobbies ont interpellé 238 personnes en tribunes et aux abords du stade seulement alors qu'1,7 million de spectateurs se sont pressés dans les arènes du pays. Paul Goodwin conclut sa démonstration par un lapidaire : « Utiliser la reconnaissance faciale, cela revient à vouloir ouvrir une noix avec une massue."

Et au-delà du problème de la violence dans les stades, ce débat révèle combien les instances du foot écossais ont du mal à entendre les attentes des fans. Exemple frappant, 25 000 personnes se sont ruées sur Periscope pour regarder la rediffusion de deux matches de Coupe d'Écosse qui n'étaient pas programmés à la télé.

Alors que le foot écossais cherche désespérément les bases saines nécessaires à sa renaissance sportive et financière, les supporters ont beaucoup de mal à accepter que les décideurs se focalisent sur ce projet de reconnaissance faciale et une politique répressive. Tous partagent la même interrogation, sans obtenir de réponse : plutôt que de chercher à faire fuir les spectateurs, peut-être vaudrait-il mieux en attirer de nouveaux ?

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Malheureusement, ce n'est pas l'avis de tout le monde. Et surtout pas celui de Mike Mulraney, le président de l'Alloa Athletic (un club de deuxième division écossaise), également membre du comité de la Ligue Professionnelle et du fameux groupe de travail sur le projet de reconnaissance faciale. Mike Mulraney estime que la proposition a été mal comprise : « J'ai entendu les fans se plaindre d'être traités comme des criminels. Mais ce n'est absolument pas ce que nous voulons faire ! » En tant que dirigeant d'un petit club, Mulraney explique combien il est difficile pour ces petites formations d'obtenir puis d'appliquer les IDS des supporters coupables d'avoir craqué un fumi ou entonné un chant raciste: « C'est presque impossible en fait », assure-t-il.

« Notre seul moyen d'y parvenir, c'est d'aller au tribunal. Mais c'est un processus lent et laborieux, qui prend beaucoup de temps et d'énergie. Et quand bien même on obtiendrait ces interdictions, il est très difficile de contrôler qu'elles sont bien respectées à domicile. A l'extérieur, c'est quasiment impossible. »

En fait, le cœur du problème se situe peut-être au niveau de la législation mise en place en 2012 par le Parti national écossais (SNP). La loi sur les comportements menaçants ou offensants actée en janvier 2012 était destinée à combattre le vieux problème de la violence en tribunes. Mais elle a subi un feu nourri de critiques, appuyées par une étude de l'université de Stirling et du centre de recherche écossais affirmant que ce texte a dégradé les relations entre les supporters et la police.

Pas étonnant quand on sait que les fans risquent depuis jusqu'à cinq ans de prison et des amendes déplafonnées s'ils enfreignent la loi. Mais au-delà des peines renforcées, c'est l'étendue des pouvoirs donnés à la police qui suscite des critiques.

A posteriori, il faut bien comprendre que cette loi a été validée dans l'urgence par le gouvernement pour répondre au problème de la violence dans les stades après le "match de la honte" dans le Old Firm – le derby de Glasgow – de 2011. Le journal le Herald avait qualifié cette loi de « réaction irréfléchie » et le Celtic, qui se sentait particulièrement visé au vu de ses racines proches des républicains irlandais, avait donné le coup de grâce en parlant de loi « inutile et contre-productive ».

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L'opposition à la loi est devenue tellement forte que les politiciens se sont emparés du débat pour en faire un point central de leur programme politique et se démarquer de leurs rivaux. Le problème de fond avec cette loi, c'est qu'elle reste très floue. Où placer la frontière entre un chant sectaire ou stigmatisant et une chanson qui perpétue gentiment les traditions culturelles ? Est-ce que la loi doit aussi s'étendre aux déclarations politiques ? John Mason, un député du SNP, y est favorable. Il estime que les badges "Yes" portés par les supporters partisans de l'indépendance de l'Écosse lors du référendum de 2014 n'auraient pas dû être acceptés dans les stades.

« Au fil des années le foot a été marginalisé par rapport à d'autres sports, observe Paul Goodwin. A certains égards, nous pouvons le comprendre. Mais les lois qui ont été votées et la situation actuelle – imaginez que vous pouvez prendre une pinte lors d'un match en Angleterre mais pas en Écosse – tout cela donne l'impression aux fans d'être pris pour des cons. »

Évidemment, les supporters du monde entier s'estiment injustement traités par leurs instances locales. Mais ce sentiment d'être incompris et méprisé est plus fort qu'ailleurs en Écosse. Le plus inquiétant, c'est que ce malaise s'avère être le symptôme du déclin sportif du pays. Un déclin que la technologie à reconnaissance faciale ne pourra pas endiguer.

Les partisans de cette technologie n'ont pas bien saisi les implications du projet. Ils n'ont pas compris que l'idée même suffit, dans l'esprit des fans de foot écossais, à se sentir considérés comme des criminels en puissance.

Pour toute réponse, Mike Mulraney ne peut que réaffirmer ses meilleures intentions : « Nous devons composer avec cette pression sociale. Nous ne pourrons pas lutter contre les violences et les incivilités dans les stades seuls. Le foot doit se tourner vers la société et demander à ses acteurs :"Voulez-vous améliorer les choses avec nous ?". Ensuite les gens répondent oui ou non. C'est ça, gouverner. »

Pour le président, le débat ne peut être résolu que si les deux solutions, les arrestations d'un côté, la reconnaissance faciale de l'autre, sont chiffrées : « Il faut aussi se demander ce qui coûte le plus cher à la société. En ce moment, les arrestations et les procès grèvent les budgets. Ce coût substantiel serait-il réduit avec la reconnaissance faciale ? Et si oui, de combien ? Voilà ce qu'il faut établir avant tout. »

Pour un Old Firm, les dépenses de police tournent autour des 413 000 euros en moyenne, soit beaucoup plus que les autres matches. Mulraney estime que le système de reconnaissance faciale coûterait environ 4,8 millions d'euros, dont le gouvernement a prévu de payer une partie.

Même s'ils évoluent dans la même division, Alloa et Rangers ne disposent pas des mêmes moyens pour financer le système de reconnaissance. Photo PA.

Une nécessité pour les petits clubs comme l'Athletic Alloa : « Comment pourrions-nous financer un tel système », se demande Mike Mulraney. Sans compter que si cette aide n'est pas débloquée, le débat sur la reconnaissance faciale pourrait en lancer un autre. A qui cette technologie profiterait-elle ? Aux clubs les plus riches, qui échapperaient aux sanctions contrairement aux plus pauvres incapables d'installer le même système ? Ou à la société dans son ensemble ?

Mais toutes ces perspectives restent soumises au verdict démocratique. Autant dire que ça semble mal barré, tant le projet de reconnaissance faciale a suscité de la colère. Même tarif pour la loi sur le comportement offensant et menaçant des supporters, qui pourrait bien être amendée. Sans parler du mouvement pour l'autorisation de la vente d'alcool dans les stades écossais, qui prend de l'ampleur.

Malgré tout, le mal est peut-être déjà fait. A regarder le foot écossais d'aujourd'hui, un constat saute aux yeux : s'ils veulent remplir les tribunes de leurs stades, les décideurs doivent attirer une nouvelle génération de supporters. Et pourtant, beaucoup de ces dirigeants font tout le contraire. Je ne parle pas simplement du projet de reconnaissance faciale, qui ne fera jamais fuir tous les fans de foot du pays. Je parle de l'incompréhension et de la frustration qui en découlent. Et qui seraient bien capables de définitivement vider les tribunes.