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– Ouais, mets ton doigt là-dedans, a dit Eric. Et maintenant, tire. » Un doigt dans l’oreille du renard, je me suis penchée en arrière, usant du poids de mon corps pour étirer la peau de la gueule de quelques centimètres. L’idée, m’a expliqué Eric, était de maintenir la peau tendue pour gagner quelques centimètres pendant qu’on ferait les yeux. « Il faut conserver toute la paupière », a-t-il dit, me remplaçant pour me faire la démonstration. Il a collé son pouce dans l’oreille du renard, dépeçant la peau jusqu’aux orbites bleu-gris. Il a découpé tout autour.
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– Oh, super, ai-je dit en m’emparant du couteau.
– Garde une pression constante entre tes jambes. »
J’avais presque oublié que je tenais entre les jambes la majeure partie de la peau du renard ; j’étais distraite par les conseils d’Eric : couper directement à travers l’os, morceau par morceau.
« N’aie pas peur », a dit Larry. Bientôt, l’autre orbite s’est retrouvée à découvert et j’ai tiré jusqu’à ce que seul le museau du renard reste à l’intérieur de la peau. Eric s’est chargé des lèvres et des moustaches, révélant deux rangées de dents irrégulières. La face écorchée du renard me fixait avec ses orbites géantes. Elle me faisait penser à un extraterrestre. Tout ce qui restait à tailler, c’était le bout du museau, qu’Eric m’a conseillé de scier.Quelques secondes plus tard et je tenais l’intégralité de la peau à l’envers, complètement ébahie. J’ai regardé l’horloge. L’opération avait duré quarante minutes en tout.« Maintenant, tu prends la peau, est intervenu Larry, tu la retournes, et tu regardes le bon boulot que t’as fait. » J’ai dû enfoncer mon bras en entier dans la peau froide et visqueuse du renard qui ressemblait à une chaussette de viande. J’ai trouvé l’extrémité et retourné la peau. « T’as vu comme tout y est ? m’a interrogée Eric. Les moustaches sont là, le nez, les oreilles. Tout ! »Avec ce poids dans mes bras, ce qui n’avait été pour l’instant qu’une expérience à la frontière du gore et du test scientifique douteux est simplement et soudainement devenue un renard. J’ai frotté son petit museau noir et caressé ses moustaches du bout des doigts, la courbe de sa mâchoire inférieure reposant dans la paume de ma main. Un étrange mélange de gratitude et de remords m’a submergée. Quelque chose à l’intérieur de moi voulait presser cette peau contre ma poitrine, comme un ours en peluche ou un bébé. J’ai senti mon menton trembler et j’ai essayé de me raisonner, de peur que Larry et Eric ne se mettent à se demander si j’étais une activiste infiltrée.
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– Oui, c’est l’un des trous de plomb », a répondu Eric.À mon grand désarroi, j’étais sur le point de me mettre à pleurer.





L'assemblage et la touche finale de mon gilet. Et voilà ! Un gilet flambant neuf et très confortable. Même si toutes les fourrures ne sont pas créées - ou tuées - de la même façon, la PETA ne fait pas de distinction entre les variétés sauvages et élevées en ferme. "Le commerce de la fourrure est une industrie violente et sanguinaire, quelle que soit la façon dont vous la décortiquez", m'a écrit leur directrice de campagne, Lindsay Wright.Je cherchais un discours plus nuancé, j’ai donc passé un coup de fil à Steven Wise, auteur d’une condamnation virulente des élevages industriels, An American Trilogy, et juriste qui donne des cours sur le droit des animaux à la Harvard Law School. Il pense que la fourrure devrait être mise hors la loi, mais a concédé qu’on pouvait établir des degrés de distinction éthique. « Utiliser de la fourrure d’élevage, c’est probablement pire que tuer des animaux sauvages pour leur fourrure, a-t-il admis. Jusqu’à ce que l’animal soit tué dans la nature, il a une vie normale. Un animal élevé pour sa fourrure connaît une vie et une mort terribles. » Je lui ai demandé s’il considérait que tuer et fabriquer soi-même sa propre fourrure changeait quelque chose à l’affaire. « Non, a-t-il dit. Ça vous fait juste vous demander si tout ça n’est pas complètement insensé. » Croyez-le ou pas, mais il ne m’a pas convaincue.Le week-end est venu, j'ai donc dû attendre trois jours pour apporter les fourrures à Marc, le tanneur. La housse a passé cet intervalle de temps accrochée dans ma salle de bains, porte fermée et fenêtre ouverte. Au début c'était un peu comme avoir une nouvelle robe ; j’étais contente rien qu’en y pensant. Puis, ça a commencé à sentir – une odeur ténue qui se situait quelque part entre un boucher-charcutier et un bol de Cheetos – et la housse ressemblait à un sac de morgue. Je l’ai dézippée une dernière fois le lundi matin. La fourrure était toujours aussi belle, mais les peaux s’étaient rigidifiées et parcheminées et avaient pris une teinte magenta troublante. Disons juste que le prosciutto ne m’a jamais semblé le même depuis. Le temps que j’atteigne le bâtiment en briques de Marc, dans le New Jersey, je débordais d’impatience – j’avais hâte de me débarrasser des fourrures. « T’as dépecé un renard roux ? a répété Marc. Tu te fous de moi ? » Marc a découvert le business de la fourrure à 19 ans, dans les années 1970. Il acheminait, en camion, de la fourrure. Il m’a paru particulièrement sensible pour un type qui possède l’une des plus grandes usines de fourrure d’Amérique du Nord. L’odeur l’a fait grimacer quand il a ouvert ma housse, mais il a tout de suite ajouté : « On va en faire quelque chose de très bien. » Pour m’en convaincre, il m’a montré des fourrures écumant de mousse dans des bassines d’eau savonneuse, de produits chimiques et de sel, se préparant à être décapées de leur excès de chair, hydratées, puis jetées dans de grands tonneaux en bois. « Je transforme la peau en cuir », a-t-il expliqué.Jusqu'à ces dernières années, m'a confié Marc, seul un cinquième de sa matière première provenait d'animaux sauvages. Mais du fait de la hausse des prix de la fourrure d'élevage, il estime que la proportion est montée à 50%. Il attribue le changement à une demande accrue de la part de la Russie et de la Chine. Il m’a également confié que les fournisseurs de fourrure d’élevage perdaient le marché nord-américain du fait des prix trop élevés qu’ils pratiquaient, mais a modéré ses propos en disant que l’alternative sauvage n’était pas pour autant viable : « La fourrure sauvage n’est pas très laineuse. Elle s’ébouriffe très facilement. » Je ne pensais pas à mes peaux de Pennsylvanie comme à quelque chose de « laineux » jusqu’à ce que Marc me montre de la fourrure de renard d’élevage finlandais : moelleuse, trois fois le volume de la mienne, dans des couleurs qui allaient de « platine » à « bleu givré ».Les renards roux américains, de l’autre côté, n’étaient disponibles qu’en une seule couleur. Je les trouvais tout de même plus beaux que ces bombes à poils finlandaises et j’avais hâte de voir l’œuvre de Marc.Deux semaines plus tard, je marchais sur la 30ème rue en direction de l'atelier de Dimitris. En 1985, quand il a quitté la Grèce pour New-York, c'était l'un des quelques 500 fourreurs de la ville. Aujourd'hui, il en reste une quarantaine. L'atelier de Dimitris était plutôt calme. Des sacs, des cartons et des piles de fourrure recouvraient la moindre surface, à l'exception d’une table en bois rustique au milieu de la pièce. On a étalé mes peaux de renard. Elles étaient souples et douces, avec des nuances caramel et camel et des touffes de poils argentés au niveau du col. Le cuir avait pris une teinte blanc cassé. Les peausseries avaient toujours des oreilles, des nez et des poils de moustache, mais c’est comme si elles avaient été exorcisées de leur esprit animal. On a assemblé deux des peaux les plus claires qu’on a étalées côte à côte. Avec un couteau à manche doré, on a pratiqué une entaille sur toute la longueur de chaque peau et on les a cousues ensemble, créant un renard mutant à deux têtes. « Tu vois ? a-t-il dit. Comme de la chirurgie esthétique. » Puis, sans cérémonie, il a fauché le haut de leur cou. D’un coup d’un seul, mes renards sont devenus tissu.Les quatre jours qui ont suivi, j’ai joué l’apprentie auprès de Dimitris. On a réalisé un patron de gilet en carton et on l’a reporté sur le cuir, laissant de côté le cinquième renard. On a coupé selon les lignes, assemblé en les cousant les différents morceaux et repassé les fourrures à la vapeur. Quand il a été temps de refermer le col, Dimitris m’a assise devant la machine à coudre. Pendant plusieurs jours, j’avais observé Dimitris coudre les différents morceaux de cuir, faisant avancer l’aiguille tout en maintenant la peau des deux pouces. Mais quand il a été temps pour moi d’appuyer sur la pédale de la machine, j’ai ressenti la même concentration craintive que celle que j’avais éprouvée, couteau à la main, dans l’atelier de Larry. Finalement, j’ai appuyé, tourné la canette en acier de la machine à coudre pendant que l’aiguille piquait et repiquait le col.Une fois que le gilet a été assemblé, je suis allée dans un magasin de tissu pour choisir la doublure. Je ne pouvais pas me décider entre deux teintes : un vert chasseur qui me rappelait les forêts de Pennsylvanie et un gris tendant un peu vers le beige qui me rappelait le col de mon gilet en renard. J’ai choisi le gris et je l’ai apporté à Maria, la couturière connue, d’une manière appropriée, comme la « finisseuse ». Elle a réalisé la doublure et, avec une grosse aiguille, elle l’a cousue à la main à la fourrure. C’était fini, à l’exception d’une touche à l’ancienne. J’ai apporté le gilet dans un magasin de monogrammes de la 30ème rue pour y apposer mon nom. J’aurais dû y faire inscrire quelques noms de plus, à la réflexion : Maria, Dimitris, Marc, Barry, Eric et Larry. Plus quatre petits renards roux qui me tiennent très, très chaud cet hiver. Et je les aime tous, jusqu’au dernier, pour cela.