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Culture

Il faut sauver les temples de Bagan

Reportage en Birmanie, où une course contre-la montre est lancée pour sauver des monuments millénaires ébranlés par un séisme.

par Pierre-Louis Caron
28 Septembre 2016, 2:30pm

Une opération de mise à l’abri est en cours sur l’un des monuments du site de Bagan. (Pierre-Louis Caron)

Accoudée au comptoir de son petit hôtel de Nyaung-U, à trois kilomètres de l'ancienne cité royale de Bagan, Madame Kyu Kyu distribue comme à son habitude des cartes de la région aux touristes de passage. Bienveillante, la maîtresse des lieux entoure à chaque fois sur le dépliant les principaux temples bouddhistes à visiter. « Ici. Très joli. Là aussi, mais plutôt le matin, ou alors pour le coucher du soleil », indique cette ancienne professeure d'anglais.

Toutes les photos sont de Pierre-Louis Caron. Une structure faite de bambou est en train d'être installée sur le toit d'un temple interdit au public.

Toutefois, suite au séisme qui a frappé le centre de la Birmanie (autrement appelé Myanmar) le 24 août dernier, Mme Kyu Kyu a dû ajouter une étape à son petit rituel de bienvenue. Désormais elle trace des croix à l'endroit de certains sites. « Là, vous devrez rester à l'extérieur, c'est très dangereux et donc interdit d'y entrer », répète-t-elle sans ciller. La secousse, d'une magnitude de 6,8 sur l'échelle de Richter, a endommagé des centaines de monuments. Trois personnes sont mortes dans la région.

Depuis, les volontaires affluent de toutes parts, pour tenter de sauver ces lieux sacrés qui attirent chaque année des millions de bouddhistes et plus de 300 000 touristes. L'économie de toute une région dépend de ce site exceptionnel, capitale du premier empire birman au IXe siècle.

Un mois après le tremblement de terre, nous avons suivi une équipe de spécialistes dont la mission est d'inspecter les temples désormais interdits au public, afin de proposer des solutions concrètes pour restaurer ces monuments millénaires.

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Envoyé sur place au lendemain du séisme, Nuno Vasco Oliveira représente l'Organisation des Nations-Unies pour l'éducation, la science et la culture (UNESCO) auprès des autorités locales. « J'ai senti les secousses depuis le cinquième étage d'un hôtel à Yangon [NDLR, capitale économique de la Birmanie] », se souvient-il. « Depuis que je suis arrivé, le rythme est très intense, nous avons énormément à faire ». En collaboration avec le ministère birman de la Culture, cet archéologue pilote les missions d'observation et de mise à l'abri du patrimoine, depuis les locaux du Département d'archéologie (DoA) de Bagan.

Visiblement débordé, Nuno Vasco Oliveira doit nous quitter pour aller accueillir une équipe d'experts mandatés par l'UNESCO. « C'est un jour important, car nous avons les deux plus grands spécialistes de la zone qui viennent d'arriver à Bagan », nous explique-t-il, avant de monter dans un pick-up. La visite des experts doit avoir lieu dans l'après-midi. Resté sur place, son collègue birman U Than Zaw Oo, le coordinateur principal du DoA, nous raconte alors les premières heures qui ont suivi le séisme.

« Nous avons dû attendre une nuit entière avant de pouvoir commencer à compter les temples endommagés, les informations nous arrivaient de partout, de nombreux habitants nous appelaient pour signaler des effondrements », nous explique-t-il. « Le premier jour, nous savions que 187 monuments étaient affectés. Le lendemain, ce chiffre était passé à 397. » Au dernier décompte officiel, en date du 18 septembre dernier, 414 temples sur les 3 658 recensés dans cette zone de 80 km2 présentaient des dégats liés au séisme. « Heureusement, nous n'avons eu aucun blessé à signaler à Bagan même », souffle U Than Zaw Oo.

Des monuments toujours fermés au public

Nous quittons finalement les locaux du DoA pour rejoindre l'équipe coordonnée par Nuno Vasco Oliveira. Parmi les experts réunis sur place, l'architecte français Pierre Pichard et son collègue macédonien Predrag Gavrilovic. Ils ont plus de 150 ans à eux deux, et travaillent dans la zone depuis les années 1970. Ils sont largement considérés comme les « parrains » des études sur les temples de Bagan.

Sur les murs du Département d'archéologie de Bagan transformé en centre de crise, des cartes de la zone montrent les temples endommagés et l'avancée des opérations.

« Il y avait déjà eu un important séisme dans la zone en 1975, plus puissant encore que celui-ci », nous explique Pierre Pichard. « On avait recensé de nombreux effondrements majeurs, et la junte militaire avait entrepris de lourds travaux à l'époque ». Autour de ces deux puits de science sont réunis plusieurs représentants du ministère de la Culture et des étudiants birmans. Un autre architecte français, Christophe Pottier – spécialiste des temples d'Angkor (Cambodge) –, participe également à la mission d'expertise.

Un mois après le tremblement de terre, le paysage de Bagan est désormais bien différent des cartes postales vendues par certains habitants du coin. Aussi loin que porte le regard, les pagodes entourées de végétation sont toujours debout. Mais si certaines arborent une toiture dorée, nombreuses sont celles qui sont affublées d'un curieux capuchon vert vif ou bleu marine : des bâches, posées en catastrophe après le séisme, pour éviter d'autres dégâts à l'intérieur des temples, alors que la saison des pluies bat son plein. Au fil des jours, certaines bâches ont été renforcées, et des échafaudages précaires commencent tout juste à être installés. U Than Zaw Oo annonce plus de 40 monuments déjà recouverts. À de nombreux endroits, les visiteurs se retrouvent face à des portes closes et des pancartes déconseillant fortement l'entrée.

« Ça va clairement s'effondrer »

Cet après-midi-là, trois temples endommagés figurent sur la liste des experts de l'UNESCO. Autour des deux premiers monuments, des dizaines de volontaires ramassent encore les débris et nettoient les environs. Les experts demandent aux responsables de quand datent les dernières réparations, prennent des photos, et manifestent surtout leur inquiétude. Les fissures visibles, presque toutes verticales, n'augurent en effet rien de bon.

« Ça va clairement s'effondrer », prévient Christophe Pottier lors de la seconde visite. « Ce temple, c'est votre priorité, pas dans cinq ou dix ans, il faut le renforcer aujourd'hui », complète Gavrilovic. Pierre Pichard, resté en retrait, est plus silencieux. Mais son carnet de notes se remplit à grande vitesse.

Les responsables locaux proposent d'aller inspecter les étages du temple. L'équipe accepte et tous se pressent dans un escalier étroit, plongé dans l'obscurité. Depuis le premier toit, la vue est impressionnante, et personne – pas même les experts qui travaillent pourtant dans la zone depuis les années 1970 – ne résiste à l'envie de photographier ce paysage mystique. Après avoir inspecté les fissures du toit, et les nombreuses bâches vertes qui les recouvrent, Predrag Gavrilovic s'assoit à l'abri du soleil de plomb, les yeux perdus dans l'horizon. Pour ce passionné, Bagan est sans conteste « l'un des sites historiques les plus importants au monde », notamment du fait de la concentration de monuments. « On parle de milliers de temples dans un endroit précis, c'est incroyable, vraiment incroyable », répète-t-il plusieurs fois avant de redescendre.

À peine entrés dans le troisième temple, les experts sont effarés, face à une imposante structure métallique qui a été installée au milieu des années 2000. Predrag Gavrilovic inspecte minutieusement l'échafaudage renforcé, qui se termine en une sorte de voûte, autour des quatre piliers principaux. « Il n'y a presque aucun point de contact entre la structure et les murs du temple, c'est complètement inutile », s'emporte-t-il. Face à lui, les responsables birmans sourient, l'air gêné.

« Cela a toujours été difficile pour nous de trouver des ingénieurs qualifiés, personne ne veut travailler pour le Département d'archéologie car les salaires sont bien meilleurs ailleurs », nous souffle une responsable locale. L'équipe mandatée par l'Unesco est formelle : ce genre de structure est inutile, incompatible avec la préservation du patrimoine, et ne peut donc être installée que temporairement, pendant que de vrais travaux de maçonnerie sont réalisés par exemple. « Si vous avez un nouveau gros séisme, tout ce qui restera debout, ce sera l'échafaudage », prévient Christophe Pottier.

À quelques centaines de mètres de là, l'un des temples endommagés vient d'être rouvert au public. « J'étais à l'intérieur avec mes collègues et deux touristes quand le tremblement de terre a commencé », se rappelle un jeune guide qui se fait appeler « Koko » . « On a pris les touristes, et on a couru très vite dehors. Il y avait des briques qui tombaient d'en haut, mais personne n'a été blessé.»

« Je n'ai jamais vu un séisme aussi fort », confie cet homme de 29 ans, qui a toujours vécu et travaillé autour de Bagan. Si l'intérieur du temple où Koko travaille est encore accessible, nombreux sont les guides qui n'ont pas eu autant de chance, et qui sont désormais cantonnés à jouer les gardiens devant leur ancien lieu de travail.

C'est le cas d'Aung Zan, qui, avant le séisme, faisait visiter une petite pagode entourée d'arbres, en échange de quelques milliers de kyats, la monnaie birmane. « Mais c'est fermé maintenant, trop dangereux », nous explique-t-il dans un anglais parfait. Alors pour continuer à vivre, Aung Zan vend des vignettes astrologiques gravées dans une sorte de parchemin. « Je suis né un dimanche, c'est pour ça qu'on m'appelle Aung, c'est comme The Lady », dit-il en faisant référence à Aung Sang Suu Kyi, figure historique de l'opposition birmane, récemment nommée ministre des Affaires étrangères du pays, après 20 ans passés en résidence surveillée et une longue campagne politique relancée contre la junte militaire en 2012.

Comme de nombreux Birmans, Aung Zan a les dents rougies par la noix de bétel, qu'il mâche lentement « pour rester en forme » explique-t-il. Et comme beaucoup de guides locaux, il est intarissable sur l'astrologie et le bouddhisme. « Le dimanche, c'est le jour de l'aigle, ça veut dire que dans le ciel, c'est moi le maître. Toi, mardi, c'est le lion, tu es le roi dans la forêt », dit-il en esquissant un bref sourire, avant de souffler un solide crachat rougeâtre qui vient s'écraser derrière lui.

« Ce séisme, c'est une bonne chose quelque part »

Pendant de nombreuses années, la junte militaire au pouvoir en Birmanie a tenté de faire inscrire Bagan sur la liste du patrimoine mondial de l'UNESCO, en vain. Profitant d'une légère ouverture politique du pays en 2011, ce projet a toutefois connu un second souffle. « La junte militaire et l'UNESCO se sont à nouveau rapprochés, après une série de ruptures épisodiques », nous explique Nuno Vasco Oliveira. « Entre 1975 et 1982, puis entre 1992 et 2004, le gouvernement birman a choisi de gérer seul sa politique de conservation des temples, et d'importants travaux ont eu lieu, hors de tout contrôle. »

Hasard du calendrier, le séisme du 24 août dernier a eu lieu un mois après le grand sommet culturel de Mandalay (au centre de la Birmanie), lors duquel la candidature de Bagan pour devenir site du patrimoine mondial de l'UNESCO a connu « un coup d'accélérateur ». Ironie du sort, les autorités avaient également prévu la rédaction d'un plan d'action dans l'hypothèse d'un séisme.

« Tout le monde veut savoir si ce tremblement de terre menace la candidature de Bagan, mais nous n'en sommes pas encore là », rappelle l'archéologue, « malgré l'urgence, nous essayons de prendre du recul sur la situation ». « Le gouvernement avait prévu de soumettre ce dossier fin 2017, espérant recevoir la nomination officielle en 2018 », nous explique Vasco Oliveira. « Et aux dernières nouvelles, les autorités comptent bien continuer à suivre ce calendrier. » S'exprimant dans la presse birmane début septembre, le ministre des Affaires religieuses et de la Culture, Thura U Aung Ko, avait en effet déclaré que la zone historique de Bagan serait « forcément inscrite sur la liste de l'UNESCO avant 2020 ».

Malgré les dégâts qu'il a faits, le récent séisme représente peut-être – contre toute attente – une chance pour les monuments de Bagan. « Nous nous sommes aperçus que ce sont principalement les parties restaurées ou rajoutées à l'époque de la junte militaire qui se sont effondrées », nous explique Pierre Pichard. « Les autorités ont fait tellement d'erreurs ces vingt dernières années, cet incident vient littéralement remettre les choses à plat », résume l'architecte. « Ce séisme, c'est une bonne chose quelque part. »

Même constat pour Nuno Vasco Oliveira, qui voit dans cette catastrophe naturelle une « opportunité pour former les autorités sur place ». « Qui sait, les opérations que nous menons ici pourront peut-être même servir à d'autres pays situés dans des zones sismiques, au Népal par exemple », imagine le représentant de l'UNESCO.

Reste que l'horloge tourne de manière inquiétante pour les temples endommagés, qui doivent impérativement être recouverts et sécurisés avant le rédémarrage de la saison touristique, courant octobre. « Nous avons environ 300 000 touristes et près de 3 millions de croyants qui visitent la zone de Bagan chaque année », rappelle Vasco Oliveira. « Si ce site est inscrit au patrimoine mondial, la pression touristique va énormément augmenter, il faut que les temples soient prêts à supporter tout cela. »

Ce soir-là, vers 18h00, Mme Kyu Kyu n'a presque plus de mobylettes électriques à louer. Les engins sont chinois, la plupart des touristes aussi. Tous sont partis à la recherche d'un temple sur lequel il est encore possible de monter pour observer le soleil se coucher au-delà du fleuve Irrawady.

« Dans trois semaines, tout sera complet », nous prévient l'hôtelière.


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