Sur la Manche, les traversées du désespoir

De plus en plus de migrants bloqués à Calais partent des plages ou volent des bateaux pour tenter de rallier les côtes britanniques.

par Timothée Vinchon et Sophie Bourlet
31 Janvier 2019, 8:52am

Ahmad et Jafar dans le camp rue Trouille à Calais Photos: Timothée Vinchon et Sophie Bourlet  VICE FR

Ce lundi matin sur le quai Gambetta de Boulogne-sur-Mer, quelques courageux s’attellent à sortir leurs pêches de la nuit. Les badauds, peu nombreux, sont regardés d’un air suspicieux. « On en a marre, peste un pêcheur. Tout le monde va y passer, 17 collègues ont eu des problèmes ces derniers mois. Allez au quai Napoléon, vous pourrez constater les dégâts. »

De l’autre côté de la digue, ici aussi, malgré l’heure matinale et le froid mordant, on s’affaire. « On a été bloqué trois semaines, maintenant faut bosser », lance un marin depuis le bas du quai. Pascal Deborgher est le patron de L’Epervier. Le 17 novembre 2018, il reçoit un drôle d’appel, qu’il récite encore par cœur : « Bonjour monsieur, qu’est ce que votre bateau fait à Douvres ? Vous gênez le passage des ferries. » Le navire de pêche, un fileyeur, est finalement intercepté par la Border force avec dix-sept migrants à bord. Bien que déplorant l’agression de son outil de travail, il se veut cependant philosophe et humaniste : « On leur en veut pas spécialement, c’est plutôt aux politiques qu’on en veut. Il y a quelque chose qui va pas. Nous, on serait chez nous, on aurait la guerre, qu’il faudrait se sauver par tous les moyens, on se sauverait aussi. »

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Stéphane Pinto, lui, a vu la porte de son embarcation, le Don Lubi II, forcée et le tableau de bord arraché, en octobre de l’année dernière. Le vice-président du Comité régional des pêches maritimes des Hauts de France constate, dépité : « C’est comme dans les films avec les voitures. On arrache les fils et on essaye de la démarrer par tous les moyens ». Pour ce pêcheur, qui avait pris l’habitude de laisser ses clés sur le moteur, la situation est inquiétante et nécessite un système de surveillance plus développé : gardiennage privé, alarmes sur les bateaux, vidéosurveillance.

Car si les pêcheurs hallucinent, c’est qu’ils se retrouvent au cœur d’un phénomène qui dépasse tout le monde. Calais et la Côte d’Opale sont depuis longtemps la porte d’entrée clandestine la plus prisée pour rejoindre le territoire britannique, avec plus de 15 000 passages sur les 70 000 entrées illégales en 2018. Mais depuis quelques mois, le nombre de traversées irrégulières en bateau dans le détroit du Pas-de-Calais explose. En 2018, 71 tentatives de traversées d’embarcations ont été recensées, dont 57 pour les seuls mois de novembre et de décembre. On en comptait seulement 23 en 2016. Selon les autorités britanniques, au moins 539 migrants auraient tenté ou réussi une traversée par bateau l’année dernière. Une nouvelle pratique qui inquiète autant qu’elle rappelle la détresse des personnes bloquées à quelques kilomètres des côtes anglaises.

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Stephane Pinto

Des rumeurs lancées par les passeurs sur une prochaine fermeture des frontières à cause du Brexit, une météo plus clémente qu’à l’accoutumée, ou des contrôles renforcés sur les voies habituelles, pourraient être des hypothèses à l’apparition soudaine de ce moyen de passage. D’après le ministère de l’Intérieur, il aurait été utilisé pour une écrasante majorité par des ressortissants iraniens. Une communauté récemment arrivée à Calais du fait d’un assouplissement des visas en Serbie, fuyant souvent un gouvernement autoritaire ou des persécutions religieuses. Une nouvelle clientèle de choix pour les passeurs, habituellement plus proches des communautés avec moins de moyens, qui font payer les tentatives entre mille et six mille pounds [entre 1 100 et 6 800 euros, ndlr], selon la demande et le risque.

« Des départs, les mafias t’en proposent tous les jours si tu as 3 000 livres à leur donner » – Ahmad

Ahmad a tenté le coup il y a deux mois : « J’avais dit au passeur que ce serait plus prudent d’avoir des gilets de sauvetage, mais il m’a ri au nez. » Pourtant, il avait vu juste. Après un kilomètre, à la première grosse vague, le zodiac se renverse. Tout le monde est envoyé par-dessus bord. Malgré l’insistance du passeur pour continuer la traversée, ils rejoignent la plage et appellent les autorités. Sa femme et son fils, qui ne savent pas nager, ont été récupérés in extremis et sont depuis hospitalisés. « On va les voir dès qu’on peut, mais ils sont encore très affaiblis ». Il attend leur remise sur pieds pour réfléchir à la suite. « Des départs, les mafias t’en proposent tous les jours si tu as 3 000 livres à leur donner », explique le père de famille.

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Pascal Deborgher.

« C’est très difficile de remonter sur ce type de bateaux, observe Gérard Barreau, président de la Société national des sauveteurs en mer (SNSM) de Boulogne, et avec l’hiver, lorsque vous tombez à la mer, vous êtes en hypothermie après sept ou huit minutes et vous êtes mort après quinze. » Il n’est pas étonné de l’histoire d’Ahmad car depuis le mois d’octobre, vingt-et-une personnes ont été secourues pendant qu'elles effectuaient la traversée, dont plusieurs dans un état critique. L’équipe de bénévoles a été appelée six fois par le Centre régional de surveillance et de sauvetage, le CROSS Gris-Nez, pour venir en aide à des petites embarcations en détresse.

« Des hauts fonds qui créent un courant monstrueux, 400 à 600 bateaux dans les deux sens chaque jour, et avec une température de l’eau avoisinant les 5 degrés en cette saison, c’est du suicide. » – Gérard Barreau

« La Manche réunit tous les risques pour des marins chevronnés, alors des gens qui n’y connaissent rien », argue l’ancien avocat Gérard Barreau, aux airs de vieux loup de mer, qui, rappelant son devoir de venir en aide à n’importe quelle embarcation en danger, reste abasourdi par l’amateurisme de ces tentatives : « Les passeurs n’en ont rien à faire. On a retrouvé des bateaux gonflables de 4 mètres avec des moteurs minuscules, une fois même avec des pagaies ! C’est n’importe quoi. » Connaissant la Manche comme sa poche, le portrait qu’il dresse d’un des détroits les plus fréquentés du monde n’incite pas à se mettre à l’eau. « Des hauts fonds qui créent un courant monstrueux, 400 à 600 bateaux dans les deux sens chaque jour, et avec une température de l’eau avoisinant les 5 degrés en cette saison, c’est du suicide. »

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Le camp rue Trouille à Calais

À Calais, dans le campement, Ahmad est vite rejoint par Sina, ingénieur hydraulique de 32 ans. Sina est Iranien, et a quitté sa femme et sa famille pour fuir le gouvernement de son pays. À l’adolescence, il tourne le dos à l’islam. Il subit depuis de nombreuses discriminations, notamment au travail, et des pressions pour le pousser à s’enrôler dans les conflits de la région. Plusieurs de ses amis ont déjà fait des séjours en prison et, poussé par la peur, le jeune homme a décidé de partir pour l’Europe en camion. À la question du bateau, Sina répond en riant : « Ma femme ne me laisserait jamais le prendre, c’est trop risqué ! » Après avoir essayé une trentaine de fois de passer par camion, il est cependant proche du désespoir et comprend la décision de ses camarades de fortune : « En bateau, il y a une chance sur deux de passer ou de mourir ! »

Cela n’effraie pas Jafar, 28 ans, venu se réchauffer près du feu. Le bonhomme, arrivé seulement il y a quelques semaines, est décidé à passer par la mer pour rejoindre les îles britanniques. Il a vu ses camarades tenter mille passages infructueux par le tunnel et estime que le jeu en vaut la chandelle. « On a un proverbe en Iran : aucune couleur n’est plus foncée que le noir [بالاتر از سیاهی رنگی نیست]. Prendre la mer, c’est moins noir que ce qu’on vit en Iran », souffle-t-il, en racontant sa vie au pays.

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« Ce n’est pas facile non plus de vivre ici, renchérit Sina. Les conditions sont très difficiles, en plus l’hiver arrive et il commence à faire très froid. Sans parler de la police qui vient en permanence, prend nos tentes et nous dit de dégager, qu’il neige ou qu’il vente ». François Guennoc, vice-président de l’auberge des migrants, une association qui fournit tentes, plats chauds et soutien psychologique, insiste sur ce point qui, selon lui, renforce la détermination à partir coûte que coûte : « On a à peu près 500 policiers affectés à ça, soit un par migrant, sans compter les contrôleurs, vigiles et autres. »

Depuis septembre, les démantèlements se font de façon régulière toutes les 48 heures. » Objectif : décourager les personnes qui subsistent et invisibiliser le phénomène. Dans son bilan de décembre sur la situation à Calais, le défenseur des droits Jacques Toubon soulignait lui aussi la détresse psychologique d’une « population qui ne trouve plus de lieu où s’ancrer, en perpétuel mouvement, subissant des conditions de vie particulièrement indignes. » Des facteurs capables d’expliquer la brutale augmentation des traversées désespérées ? Ahmad en est sûr : « Tu connais l’enfer ? Ici c’est l’enfer. C’est la jungle, où pourraient vivre des animaux, mais pas des humains et certainement pas des enfants. On doit partir ! », écume-t-il en regardant sa fille grelotter à l’évocation du naufrage.

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Le phénomène semble cependant alerter les autorités des deux côtés de la Manche, puisque le ministre de l’Intérieur, Christophe Castaner, a annoncé le 30 décembre conjointement avec son homologue anglais Sajid Javid, un « plan départemental d’action renforcée », visant notamment à améliorer la surveillance des plages et des ports. Une réaction pansement qui désespère François Guennoc : « Le problème est pris à l’envers. À la frontière italienne, on a des policiers pour les empêcher d’entrer, et ici on a des policiers pour les empêcher de sortir. »

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