guerre

Des portraits de survivants de l'Holocauste

« Quand je vais au lit et que j'éteins la lumière, je pense à mes parents et à mon frère. Je dors très peu, voire pas du tout »

par Kamil Biedermann; photos Beat Mumenthaler
08 Novembre 2017, 6:00am

Cet article a été initialement publié sur VICE Suisse.

Durant la Seconde Guerre mondiale, des milliers de juifs ont quitté la Suisse, restée neutre pendant le conflit. Aujourd'hui, près de 400 survivants résident toujours dans le pays. En 2014, Anita Winter – fille de deux survivants allemands de l'Holocauste – fonda la fondation Gamaraal à Zurich. Cette association a pour objectif de soutenir les survivants et de les encourager à partager leurs histoires terribles avec les plus jeunes générations. Dans le cadre de son dernier projet, intitulé « Les derniers survivants suisses de l'Holocauste », la fondation a choisi d'accoler portraits de rescapés – capturés par le photographe Beat Mumenthaler – et témoignages de l'enfer vécu au début des années 1940.

Alors que cette exposition fait le tour de toute la Suisse, nous avons choisi de diffuser certains de ces portraits, accompagnés des témoignages.

Eduard Kornfled

Né en 1929 dans les faubourgs de Bratislava en Slovaquie, Eduard Kornfeld a été déporté à Auschwitz et dans d'autres camps. Il a été libéré le 29 avril 1945 par des troupes américaines à Dachau, alors qu'il ne pesait plus que 27 kg. Sa mère Rosa, son père Simon et ses frères et sœurs Hilda, Josef, Alexander et Rachel ont tous été assassinés dans les camps. Kornfeld a rejoint la Suisse en 1949 pour y être hospitalisé, à cause d'une tuberculose qui l'a poursuivi pendant quatre ans. Plus tard, il s'est formé à la joaillerie. Il a deux fils, une fille et sept petits-enfants.

« Nous avons été déportés dans un wagon bétailler, et ça a duré trois jours. Lorsque le train s'est arrêté, j'ai entendu quelqu'un crier "Sortez !" en allemand. J'ai mis la tête hors du wagon et j'ai vu tout un tas d'officiers nazis en train de frapper des innocents qui se déplaçaient trop lentement à leurs yeux. Une mère ne marchait pas assez vite car elle s'occupait de son enfant. Du coup, les soldats ont pris son gosse et l'ont jeté dans un camion en compagnie de personnes âgées et de malades. Ces gens ont été gazés immédiatement. »

Nina Weil

Nina Weil est née en 1932 à Klatovy, une petite ville qui appartient aujourd'hui à la République tchèque. Alors qu'elle vivait à Prague, elle a été arrêtée et déportée dans le camp de Theresienstadt en 1942. Plus tard, elle a été envoyée à Auschwitz en compagnie de sa mère Amalie. Elle avait 12 ans lorsque cette dernière est morte d'épuisement. Après la guerre, Nina et son mari ont rejoint la Suisse, où elle a travaillé comme assistante de laboratoire à l'hôpital universitaire de Zurich.

« Lorsqu'ils m'ont tatoué ce chiffre, 71978, j'ai pleuré pendant des heures. Pas à cause de la souffrance, simplement de l'idée qu'il y avait derrière – je venais de perdre mon identité. Ma mère a tenté de me consoler en me disant qu'une fois rentrée, j'irais dans une école de danse et qu'elle m'offrirait un bracelet pour masquer ce numéro. Je n'ai jamais pris de cours de danse de ma vie, et n'ai jamais acheté ce bracelet. »

Klaus Appel

Klaus Appel est né en 1925 à Berlin. Après l'arrestation de son père, Paul, et de son grand frère Willi-Wolf, Klaus a rejoint la Grande-Bretagne avec sa sœur. Après la guerre, Klaus a épousé une Suisse, et a déménagé sur place pour devenir horloger. Il est mort en avril 2017, laissant deux enfants et trois petits-enfants derrière lui.

« Alors que nous étions chez moi, la sonnette a retenti. Ils étaient venus arrêter mon père. "C'est vous, M. Appel ?", lui ont-ils demandé. "Venez avec nous." Mon père s'est tourné vers moi pour me dire : "Va à l'école." Voici les derniers mots qu'il m'a dits. Je ne l'ai jamais revu. »

Christa Markovits

Christa Markovits est née à Budapest en 1936. Durant la guerre, elle a été cachée avec sa sœur dans un monastère. En 1956, elle a emménagé en Suisse, où elle a travaillé à l'institut Paul Scherrer – un centre de recherches situé au nord de Zurich.

« J'ai eu énormément de chance quand ma famille a décidé de m'envoyer dans ce monastère. Mon cousin, ma tante et mon oncle ont été tués. Je ne méritais pas d'être aussi chanceuse. »

Egon Holländer

Lors de la libération du camp de Bergen-Belsen en 1945, le pédiatre Robert Collis, présent sur place, a croisé le jeune Egon Holländer. Il a parlé de cette rencontre dans ses mémoires : « Il y avait ce petit garçon slave qui devait avoir quelque chose comme six ans. Il attendait sur son lit de camp, en silence. Il n'a pas bougé, n'a pas parlé. Il avait le typhus. Il n'était plus que peau et os. » La mère d'Egon, Elisabeth, est morte du typhus dans le camp. En 1968, le presque trentenaire a rejoint la Suisse pour travailler comme ingénieur dans une grande entreprise. Il est marié, a deux filles et trois petits-enfants.

« Le jour où les Britanniques ont libéré le camp, j'étais presque mort. Je n'ai que peu de souvenirs du camp, hormis l'image de montagnes de cadavres. Vous avez du mal à oublier une telle chose. »

Eva Koralnik-Rottenberg

Eva Koralnik est née en 1936 à Budapest. Sa mère, Berta, a perdu sa nationalité suisse en se mariant avec Willi Rottenberg, Hongrois de confession juive. Eva a réussi à quitter la Hongrie pour rejoindre la Suisse en octobre 1944, en compagnie de sa mère et de sa sœur de six semaines, Vera. Pendant de nombreuses années, elle a dirigé une entreprise d'agents littéraires. Elle est mariée, a un fils, une fille et quatre petits-enfants.

« En arrivant à Vienne, nous avons été récupérées par la Gestapo pour passer une nuit à l'Hôtel Métropole, qui était le QG des services secrets à l'époque. Harald Feller [diplomate suisse à qui l'on doit le sauvetage de nombreux Hongrois de confession juive, ndlr] s'était arrangé pour que nous y passions la nuit, sous le nez des nazis. Ma mère a passé la nuit à paniquer. Je me souviens des bottes, des bergers allemands en laisse, et de l'énorme svastika à l'entrée du hall en marbre. »

Bronislaw Erich

Bronislaw Erich est né en 1923 à Varsovie. Il a traversé à la guerre sous une fausse identité, en tant que fermier allemand. Son père Nachum, sa mère Brandl, et son jeune frère Jacob ont été assassinés – sans doute en 1942, dans le ghetto de Varsovie ou le camp de Treblinka. Bronislaw a par la suite emménagé en Suisse. En 1961, il a été engagé dans une imprimerie. Il est marié, a deux enfants, cinq petits-enfants et deux arrière-petits-enfants.

« Quand je vais au lit et que j'éteins la lumière, je pense à mes parents et à mon frère. Je dors très peu, voire pas du tout. »