crime

Dans la tête d'un assassin empli de remords

Comment se pardonner quand la personne affectée n'est plus de ce monde ?
5.7.17
Illustration de Dola Sun

Cet article a été publié sur VICE US en collaboration avec le Marshall Project.

« Je t'ai vu à la TV hier, tu étais sur la chaîne des prisonniers », m'a lancé une voix familière, quelque part derrière mon épaule gauche. Je savais que c'était Bass, et j'ai tourné la tête quelques instants, abandonnant la préparation des repas que les détenus n'allaient pas tarder à venir récupérer dans le réfectoire.

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« Ouais, c'était moi », ai-je répondu tout en essayant de dissimuler ma fierté. « Ils ont passé le programme qui diffuse des textes écrits par les prisonniers. »

Alors que Bass me relançait sur notre amour commun de la poésie, Hilton, détenu spécialisé dans toutes les questions légales, a débarqué.

« Ça roule les gars, vous parlez de quoi ? » Il était là, debout dans la cuisine, les mains sur les hanches, les coudes saillants. Hilton est un type sympa, mais plutôt direct. Il nous a raconté qu'une réunion allait être organisée dans les jours à venir dans la chapelle de la prison afin d'évoquer auprès des prisonniers les problématiques des violences à l'encontre des femmes. À l'entendre, il en allait de mon devoir d'écrire quelque chose à ce sujet, avant de le réciter sur scène.

Là, il m'a tendu une feuille résumant plusieurs sujets susceptibles d'être évoqués.

La dernière ligne, concise, m'a glacé le sang : « Que diriez-vous à votre victime, si vous pouviez lui parler ? »

D'un seul coup, c'est comme si un appel d'air avait fait le vide en moi.

Parler de sa condamnation pour meurtre, ou être connu en tant que meurtrier, peut paraître banal quand on évolue dans une prison. Du moins, c'est ce que pensent les gens à l'extérieur : ils se disent qu'on passe notre journée à évoquer nos crimes comme on parlerait de bouffe ou des gardes – un truc fait pour passer le temps. Certains vont plus loin et considèrent qu'un meurtre est porté en étendard par certains prisonniers, comme s'il s'agissait d'un acte honorable.

La plupart des détenus ne sont pas du tout comme ça : nous parlons toujours en des termes vagues, comme si nos crimes n'existaient pas.

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Seuls mes plus proches amis savent ce que j'ai fait pour atterrir en prison. J'en ai tellement peu dit à mes compères prisonniers que certains se sont mis à raconter que j'avais été condamné pour un crime sexuel chelou. De mon côté, je m'en foutais : mieux vaut répliquer à un mensonge dégueulasse que trop en dire sur son existence.

Alors que je bossais sur mon texte, je me suis senti investi d'une sorte de mission. Je partais de ma propre expérience du crime pour écrire de la poésie, prenant soin de toujours rester authentique, de ne pas dériver dans les circonlocutions sémantiques.

Et le jour est venu.

En entrant dans la chapelle, j'ai constaté que 50 prisonniers avaient pris place sur les bancs, en compagnie de plusieurs visiteurs. Je tremblais de nervosité, et me répétais sans cesse : « T'es une star. » J'étais terrifié à l'idée de venir sur la scène, et encore plus en pensant à ce que j'allais y raconter.

Puis ça a été mon tour de parler. Les lumières étaient aveuglantes et m'empêchaient de voir plus loin que les premiers rangs clairsemés. Je me demandais si Bass et Hilton étaient quelque part au fond de la chapelle – pendant quelques secondes, je regrettais de ne pas avoir dit non, de ne pas être resté dans la cuisine à raconter des conneries.

Puis mes pensées se sont tues. Une voix étrange a brisé le silence par l'intermédiaire d'un haut-parleur – du moins, c'est ce que je pensais, jusqu'à ce que je comprenne qu'il s'agissait de ma propre voix.

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« C'est la première fois que j'entends ma voix dans un micro, et je dois dire qu'elle est plutôt pas mal », ai-je dit pour détendre l'atmosphère. Des gens ont ri, j'allais mieux.

« Les gens ici ne savent pas pourquoi cela fait plus de 20 ans que je suis en prison. À l'âge de 18 ans, j'ai assassiné quelqu'un, et j'ai écopé d'une peine de 105 années de prison. Dès lors, j'ai toujours été incapable de répondre à une simple question : comment avais-je été capable de commettre un tel crime ? Je me suis donc mis à écrire de la poésie. »

J'ai expiré profondément, puis j'ai réuni mes mains au niveau de mon ventre, avant de me lancer. Ce poème est fait pour être entendu, et non lu, mais en voici un extrait :

Vous voyez, ceci est un couteau, et ce que je suis sur le point de vous raconter est ma vie. Si vous m'ouvriez en deux, je dégoulinerais de tristesse, d'embarras. Ma honte a toujours été dissimulée, jusqu'à aujourd'hui, jusqu'à cette scène. Alors que je vous parle, sachez que mes veines ne contiennent plus qu'une souffrance liquéfiée. Par mes yeux embués, ma voix tremblotante, elle me rappelle que j'aurais pu choisir. Tout ça me paraît bien naïf, au fond. Elle me dit que je n'ai pas à faire ça, et je lui dis de se mettre à terre. Un seul tir. C'est fini. C'est fini. J'étais tellement bête. À quoi je pensais, putain ? Et si quelqu'un avait buté mon gosse et détruit ma famille ? En une seconde, j'ai mis fin à deux vies. J'ai déchiré deux familles. Melissa est morte pour rien, littéralement. Et je ne sens plus rien. Je ne peux pas revenir en arrière pour arrêter l'autre moi, celui de mes 18 ans. Il m'est impossible de me pardonner, et je n'attends pas de vous que vous le fassiez. À partir d'aujourd'hui, je ne serai plus jamais lâche. Je fais face à ma souffrance, je recouds mes veines et je mène une vie afin de me racheter. Je suis désolé, tout simplement. Ce que je veux simplement dire, c'est ça : je suis désolé !

C'est après avoir prononcé cette dernière phrase que je me suis arrêté.

Alors que je descendais de scène et que je regagnais les bancs, j'ai remarqué qu'une femme pleurait. « Ça va, Elizabeth ? », lui a demandé un type plutôt jeune, assis à côté d'elle, le bras entourant ses épaules.

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Elizabeth sanglotait en silence. Ses mains couvraient son visage.

Tout à coup, elle s'est excusée, puis a déboulé hors de la chapelle pour rejoindre les toilettes.

Je l'ai croisée quelques minutes plus tard, à l'extérieur. Elle m'a rejoint et m'a dit : « Je vais te raconter quelque chose au sujet de ce qui m'est arrivé, pour que tu comprennes pourquoi j'ai réagi comme ça. Quand j'étais petite, j'ai été maltraitée et abusée pendant des années par mon grand frère. Je n'ai rien dit pour les mêmes raisons que tu évoquais dans ton poème : par honte. J'étais sûre que personne n'allait me croire. Un jour, j'ai sauté le pas et j'ai tout raconté. Les gens étaient persuadés que je disais n'importe quoi, mue par l'espoir d'écrire un bouquin pour me faire de l'argent. »

« C'est horrible, ai-je simplement répondu. Je ne sais pas pourquoi les gens sont comme ça. »

« Je ne sais pas non plus. En fin de compte, je ne voulais rien d'autre qu'un désolé venant de lui. C'est ça qui m'a touchée dans ton poème. J'ai besoin qu'une personne s'excuse, mais elle ne le fera jamais. Toi, tu t'excuses auprès d'une personne qui ne peut plus t'entendre. »

Là, elle m'a saisi la main.

Jason Thompson est âgé de 42 ans. Il est incarcéré dans une prison de l'Ohio, aux États-Unis. Il purge une peine de 105 années d'emprisonnement pour assassinat, enlèvement et vol.