société

Non, #MoiAussi n’empêchera pas les femmes de baiser

Une lettre publiée dans Le Monde cette semaine réclame la « liberté d’importuner » et témoigne d’une résistance au mouvement #MoiAussi confuse emplie d’un moralisme déconnecté de la violence de la réalité.
Catherine Deneuve - Crédit EPA/GUILLAUME HORCAJUELO

Le 9 janvier dernier, 100 femmes s’insurgeaient, dans une lettre ouverte publiée dans le quotidien français Le Monde, de la disparition imminente de la liberté sexuelle, promise à un avenir aussi désastreux que la mode des talons hauts pour jouer au bowling. Parmi les signataires, la comédienne Catherine Deneuve, Peggy Sastre, l’auteure de l’essai La domination masculine n’existe pas, et Sophie de Menthon, décorée de la Légion d’honneur et membre du Conseil économique, social et environnemental de France, se sont fait remarquer. La dernière a d’ailleurs déclaré, à propos de sa participation à la lettre, être troublée par « une espèce de vague presque haineuse envers les hommes ». Elle a donc médité sur ce que ça signifiait pour elle : « J’étais en train de réfléchir et je me disais qu'au fond, si mon mari ne m'avait pas un peu harcelée, peut-être que je ne l'aurais pas épousé. »

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Un groupe Facebook fermé, Tribune en réponse au texte pro-harcèlement, s’est rapidement créé autour des militantes féministes françaises Hourya Bentouhami, Isabelle Cambourakis, Aurélie Fillod-Chabaud, Amandine Gay, Mélanie Gourarier, Sarah Mazouz et Émilie Notéris, qui se proposaient d’écrire une riposte à ce qui semblait être une incompréhension du féminisme et des enjeux de pouvoir dans la société. En une journée, le groupe est passé de 100 membres à plus de 3000.

« On aime désirer et se faire désirer, dans l’espace merveilleux qui s’appelle le consentement. »

C’est à l’intérieur de ce groupe Facebook que j’ai approché pour une entrevue Isabelle Mornat, journaliste sur le site féministe Barbieturix, qui a vivement réagi aux propos des femmes qu’elle a surnommées les « 100 inopportunes ». Consternée par ce qu’elle considère comme étant de l’ignorance et des contre-vérités blotties dans le flou artistique d’un torchon, elle tente de réduire à néant les confusions engendrées par le discours des autres : « À travers cette tribune, il est très difficile de savoir pour quoi toutes ces femmes luttent exactement. Mais qu’elles se rassurent, nous, militantes féministes, hétéros, gouines et trans, chérissons notre liberté sexuelle, la jouissance de notre corps, on aime le cul, on aime notre cul, on aime désirer et se faire désirer, dans l’espace merveilleux qui s’appelle le consentement. »

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En entrevue avec 20minutes, Geneviève Fraisse, philosophe et historienne de la pensée féministe, se questionne également sur les motivations des signataires du texte paru dans Le Monde : « Elles se refusent à voir que ce qui est en cause depuis trois mois, c’est un système qui consiste à dire que le corps des femmes est à la disposition des hommes. Elles ne s’interrogent que sur les conséquences de la prise de parole qui vont selon elles tuer l’amour, le désir et ce qu’elles mettent au centre, c’est une position de critique morale. Or, ce sont elles qui font de la morale. Elles disent qu’elles vont être censurées, mais elles considèrent que la parole dite “libérée” va trop loin. »

Une violence plus excessive et dangereuse que les dénonciations

En utilisant le spectre de la censure, les signataires transforment les victimes en bourreaux qui devraient apprendre à vivre avec dignité des agressions sexuelles normalisées comme des tentatives plus ou moins réussies de drague et de galanterie. Isabelle Mornat s’alarme et constate que sous des rapports déséquilibrés déguisés en liberté sexuelle, il y a de nombreuses victimes oubliées. « Des victimes invisibles, il y en a plein. Je pense aux femmes handicapées. Et aux étudiantes, ou au début de leur parcours professionnel. À celles aussi qui n’ont pas beaucoup de marge de manœuvre, qui doivent garder leur boulot parce qu’elles n’ont pas le choix, des femmes qui encaissent certainement, qui résistent comme elles peuvent. »

Les « 100 inopportunes » semblent déconnectées de cette réalité, soulève Caroline De Haas, dans une autre riposte cosignée par une trentaine de féministes et publiée sur Franceinfo le 10 janvier. À la crainte de celles qui tremblent à l’idée qu’ « on risquerait d’aller trop loin », elle rétorque que « l’excès, nous sommes en plein dedans. C’est celui de l’univers dans lequel nous vivons. En France, chaque jour, des centaines de milliers de femmes sont victimes de harcèlement. Des dizaines de milliers d’agressions sexuelles. Et des centaines de viols. Chaque jour. »

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Refuser le silence ou tout avaler avec en extra du foutre hypocolérique

Le 11 janvier, Médiapart publie finalement le texte des sept auteures du groupe Facebook mentionné plus haut. Deux cents signataires, dont je suis, s’inquiètent des dérives argumentaires qui minimisent le harcèlement et condamnent les vagues de témoignages dénonciateurs.

« En témoignant sur les réseaux sociaux, ces femmes ont fait un choix politique : celui de sortir de l’état de victime silencieuse et isolée auquel elles étaient assignées jusqu’alors pour participer à un soulèvement collectif et international. Il y a délibérément dans toute critique d’un ordre établi un acte révolutionnaire », est-il affirmé dans la lettre présentée sur le site de Médiapart.

La révolution amorcée par les mouvements #MoiAussi et #BalanceTonPorc semble effectivement avoir fait peur aux 100 femmes signataires qui ont cru que les principales victimes de ces impulsions sociales seraient les hommes, privés de drague et d’attouchement dans le métro, comme si c’était galant, de faire semblant d’enlever des miettes de croissant sur des fesses tout en bandant. Nous gagnerions plutôt à être reconnaissantes, et à bien vouloir avaler notre dégoût et des gouttes de foutre hypocolérique.

Isabelle Mornat, signataire aussi de la lettre sur Médiapart, soutient que les femmes les plus connues de la tribune du Monde sont des femmes blanches de plus de 40 ans, jouissant d’une situation matérielle très satisfaisante. « La référence à une liberté sexuelle dans son opposition au puritanisme situe la génération et la classe sociale de ces femmes qui semblent découvrir ce qui se passe aujourd’hui comme si elles vivaient dans une armoire fermée depuis les années 70. Leur conception de la sexualité, une pulsion « par nature offensive et sauvage » en dit assez long sur leurs connaissances des mécanismes du désir chez l’être humain, de façon assez surprenante étant donné les métiers de certaines signataires. ». Le statut privilégié de ces femmes expose aussi le décalage entre celles qui ont réussi et possiblement profité d’une culture masculine dominante et prédatrice, et celles qui en ont été victimes.

Mettre fin à la haine

Alors que Caroline De Haas déclare que « les porcs et leurs allié(e)s ont raison de s’inquiéter », les signataires sur Médiapart citent un extrait de Feminism is for Everybody de bell hooks : « Le féminisme est un mouvement qui vise à mettre fin au sexisme, à l'exploitation sexiste et à l'oppression. Cette définition énonce très clairement que le mouvement n'est pas anti-mâle. Il est clair que le problème est le sexisme. »

Si, contrairement à ce qu’insinuent les femmes dans la lettre publiée dans Le Monde, les mouvements #MoiAussi et #BalanceTonPorc ne manifestent pas de haine contre les hommes, qu’en est-il de la haine présente dans les actes d’agression qu’elles semblent défendre? La reconnaissent-elles? La défendent-elles? L’historienne Geneviève Fraisse s’en préoccupe, se demandant qui ces femmes protègent. « Qu’est-ce qui est protégé quand on a peur? Elles parlent de « haine des hommes et de la sexualité ». Mais, quand un homme abuse d’une femme sous une forme ou sous une autre, ce n’est pas de la haine du sexe, cela? »

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