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Comment je me suis fait violer les tympans par Katy Perry

Ni la pluie, ni l'alcool, ni le chef pâtissier Cédric Grolet, ni la présence de Katy Perry elle-même n'ont pu sauver la séance d'écoute de « Witness », le nouvel album de la pop star.

par Marie Klock
06 Juin 2017, 2:15pm

L'enfer est pavé de bonnes intentions et d'attachés de presse souhaitant à tout prix vous faire écouter le dernier album de leur poulain. Sauf que quand le poulain en question s'appelle Katy Perry, la tentation est forte de laisser votre entendement se faire embobiner par les sirènes de votre cerveau reptilien, celui-là même qui est responsable de votre premier baiser avec une personne du même sexe au son de « I Kissed A Girl ». Ajoutez à cela la promesse d'une « écoute exclusive » en compagnie de la star (= PRIVILÈGE) accompagnée d'une « surprise pâtissière » (= MANGER) et vous pouvez dire adieu à toute forme de faculté de jugement journalistique. C'est ainsi que, sombre conne, je me suis retrouvée vendredi dernier dans un grand hôtel rue de Rivoli pour ce qui allait se révéler une séance de torture à faire pâlir le plus endurci des gardiens de Guantanamo.

L'enfer est une gueule de bois en plein soleil rue de Rivoli. Il fait lourd, le porto de trop que j'ai bu à 5h du matin vient chatouiller mes amygdales et je manque de lâcher une galette sur un présentoir de hand spinners dans l'un des nombreux attrape-chinois qui nécrosent la rue. Les sucs gastriques au bord des lèvres, j'avise Thierry Ardisson à l'entrée du Meurice. Il n'est pas encore trop tard pour rebrousser chemin. Thierry Ardisson est au téléphone. Au lieu de rebrousser chemin, je regarde Thierry Ardisson téléphoner. Un ami m'envoie un message. Je téléphone à cet ami en regardant Thierry Ardisson téléphoner. Thierry Ardisson me regarde téléphoner. J'ai de nouveau envie de gerber, je crois que je vais m'évanouir, je m'imagine traverser le Styx dans un hors-bord conduit par Thierry Ardisson avec mathusalems de champagne rosé et le dernier single de Katy Perry à fond dans une boombox. De l'autre côté, une belle blonde m'invite à la suivre et me case dans un ascenseur vers le 7ème étage. Les portes s'ouvrent, je tombe nez-à-nez avec un lévrier en or, on me prend mon téléphone en échange du numéro 76, je signe un papier disant que je renonce à mon droit à l'image. Je n'ai pas tout compris, mais soudain je suis sur une terrasse face à la Tour Eiffel, seule, sans aucun moyen de communiquer avec le monde extérieur.

L'enfer est un rooftop sur lequel on ne vous propose à boire que de l'eau. De mauvais hauts-parleurs diffusent de mauvais singles de Katy. Toujours pâteuse, je me dirige vers le bar où un hipasteur (hipster-pasteur, soit le fameux total look noir+chapeau à larges bords) commande une eau pétillante. Par esprit de contradiction, je demande la mienne sans bulles, après tout je suis un élément perturbateur dans cette assemblée triée sur le volet, un « média web », le poil à gratter du PAF. Mon verre de flotte à la main, servi avec citron vert et plateau d'argent, je slalome entre le cameraman et le photographe du label qui courent sur la terrasse quasi-déserte pour donner à leurs images corporate une impression d'effervescence et vais m'effondrer sur une chaise longue.

Enveloppée dans mon coma, je tente de saisir au vol des bribes de la conversation qui se déroule dans la chaise longue d'à côté. Les protagonistes : un vieux beau, grand, musclé, visage buriné, poivre et sel, lunettes de soleil, voix de fumeur à la chaîne. À ses côtés, un jeune padawan, chemise blanche et mèche coiffée-décoiffée, peut-être un chargé de prod ou un attaché de presse. Le jeune égrène des noms d'artistes, nombre de vues YouTube à l'appui, à la dizaine de milliers près. À chaque artiste qu'il évoque, il précise : « alors lui, j'y crois beaucoup » avant de détailler les raisons de sa foi (dans une major, qu'on aime ou qu'on n'aime pas, l'important, c'est de croire, ok ?) Ces dernières sont le plus souvent liées au fait d'avoir « un univers », univers qui, chaque fois, tient en trois mots ; d'une chanteuse dont je ne distingue pas le nom, il dit par exemple qu'elle est « solaire, positive, bohème ».

Bordel de merde, je suis en plein dans le nid de ces gens qui éculent les adjectifs musicaux. Peut-être que quelque part, tapi derrière une installation florale, se cache l'inventeur de la batterie « séminale » et du son « rafraîchissant », qui sait ? Le vieux beau, qui prend toujours soin de répondre en chuchotant, finit par demander : « Mais en vrai, t'en penses quoi de la mainstreamisation de tout ça ? », et, jetant un oeil par dessus la chaise, ajoute : « Parle moins fort ». Puis, avisant au loin une meuf au cheveu doré qui a une gueule à chevaucher en amazone des sugar daddys velus en gémissant « sa mère la pute », un gramme dans chaque narine (elle bosse donc soit pour la maison de disques, soit pour la télé), le vieux beau se lève pour aller lui faire la bise, suivi à la trace par le jeune padawan. Tu verras, jeune padawan, l'industrie du disque est une grande et belle famille.

Nous sommes invités à gagner nos places dans le salon de la suite Royale (14 000 € la nuit) où a été installé un coquet système d'enceintes piloté par pas moins de trois mecs au fond de la salle, dont un habillé en Björn Borg. Un jeune monsieur dynamique vient nous souhaiter la bienvenue au micro. Après deux mots de salutation, il embraye : « Pour commencer, quelques chiffres ». S'ensuit l'énumération du nombre de streams de telle chanson le jour de son lancement (« autrement dit le record du meilleur démarrage d'un single par une artiste féminine »), du nombre total de streams tous albums confondus, du nombre de ventes de son dernier album… Ne manque plus que le taux de fertilité des ovaires de Katy et la fréquence de ses selles sur l'année 2016 et le tableau sera complet. Bon entertainer, jeune monsieur dynamique ajoute, la voix LOURDE de SENS en SOULIGNANT bien chaque MOT : « Et peut-être qu'à la fin… une princesse nous rendra visite… ». Après avoir laissé flotter un instant cet incroyable scoop, DJ Björn lance le son. La presse est tout ouïe. C'est parti pour 57 minutes et 28 secondes de Witness. Go.

Toute la salle sursaute. Certaines personnes se jettent discrètement des regards interdits. Quelqu'un se bouche une oreille. Pourquoi ? Parce que le niveau sonore est équivalent à celui d'une scène de festival, sauf que nous sommes confinés dans un salon. Les basses sont poussées à fond et vrombissent, toutes les fréquences un peu plus aiguës — hormis la voix, heureusement blindée d'effets — disparaissent dans une épaisse mélasse de beats et de lignes de synthés basses dont les hauteurs ne sont plus distinguables. Il a probablement fallu une équipe de plusieurs personnes pour réussir la prouesse de faire sonner tout un système surround hors de prix comme l'autoradio d'une R5 Turbo. L'espace d'une chanson, je me dis que c'est un problème technique et tente de détourner mon attention de mes oreilles meurtries vers les zigzags d'un pigeon estropié qui lutte contre une bourrasque orageuse à l'extérieur.

Il s'avèrera que non, ce n'est pas un problème technique mais une entreprise consciente de viol acoustique, les chansons se succèdent les unes aux autres, assourdissantes, simplement entrecoupées par la voix perfide de Björn qui annonce le titre suivant. Quand ce dernier est particulièrement annonciateur de souffrance auditive — « Power », « Tsunami » … —, mon corps est traversé par avance de frissons d'angoisse et je tente de recouvrir le plus possible mes oreilles avec mes cheveux en pensant fort à des maximes taoïstes. Ce qui est embêtant, c'est que du coup, je n'écoute pas vraiment les chansons. Devant moi, un jeune journaliste visiblement défoncé enflammé donne des air coups de poings en rythme sur « Swish Swish », alliance contre-nature du pire de Sophie Ellis Bextor et du pire de la deep house, mâtinée d'un sample détuné de Fatboy Slim. Pour tout constat de similitude avec « What They Say » de Maya Jane Coles, merci de contacter directement le label.

Le reste de l'écoute se déroule dans un brouillard de plus en plus épais à mesure que se bouchent mes oreilles. Je crois me souvenir qu'à un moment il y avait une sorte de ballade où le refrain disait « I missed you more than I loved you » et qu'à un moment de la chanson il y avait même des petits cui-cui d'oiseaux, mais j'avais malheureusement déjà perdu 70 % de mon acuité auditive à cet instant, je ne suis donc pas en mesure de vous en dire plus. C'est vraiment dommage parce que ça avait l'air pas mal. Brouillard, brouillard, changement de beat, nausée, brouillard, oh, tiens, Migos, pas mal ce couplet, brouillard, petits roulements inévitables de hi-hat trap, brouillard, j'ai si mal aux cheveux, quand cela cessera-t-il, oh tiens une chanson qui rappelle les très riches heures de Magic System période « On va samize » feat. Amine, un joli son fédérateur qui sent bon le rapprochement entre les peuples, et puis allez un peu de nostalgie disco, nausée, nausée, mal de bide, Abou Ghraib, sortez-moi de là, ah, une ballade introspective (« Into Me You See »), c'est bientôt fini, oui, oui là, ça finit, c'est fini, rhaaaaaaaaaa.

Là surgit la princesse, dans une combinaison intégrale de cuir qui fait d'elle un polyèdre bleu, juchée sur des mules pointues blanches à talons aiguilles (la quantité de qualificatifs nécessaires à décrire sa seule paire de pompes prouve bien que nous sommes ici en présence d'une superstar pop). De manière générale, son look à mi-chemin entre le futur tel qu'on le voyait dans les années 80 et les années 80 telles qu'on les voit aujourd'hui pose un sérieux problème de concordance des temps. Après quelques petites blagues et une remarque caressante à l'attention de Cédric Grolet, le pâtissier propret Vu à la TV qui pour l'occasion a réalisé une montagne de cupcakes en forme de prolapsus rectaux, Katy s'éclipse dans une autre pièce, suivie de son staff et d'une nuée de journalistes collectivement frappés du syndrome de Stockholm qui, les tympans encore sanguinolents, vendraient père et mère pour avoir l'occasion de demander « Alors, vous aimez Paris ? » à la responsable de ce supplice.

Les laissés-pour-compte de cette bataille de coudes, à l'instar de ce triste rouquin chauve du Parisien vêtu d'un t-shirt « LE FREAK C'EST CHIC », se rabattent sur le gentil pâtissier, faute de mieux. Avec un entrain démesuré, une première question est lancée (« Est-ce que vous êtes fan de Katy Perry ? ») sous l'oeil éberlué des 9 personnes qui suivent son Facebook Live. Sérieusement, qui va regarder une vidéo dans laquelle un pâtissier parle d'un putain de gâteau qu'il a cuisiné pour accompagner une présentation d'album à 30 journalistes ? Une averse torrentielle s'abat alors sur le rooftop, les commis en panique débarrassent le bel arrangement de prolapsus à la crème qu'ils avaient mis un quart d'heure à installer sur un lit de pétales de roses, tandis que quelques journalistes persistent à braver les éléments pour, eux aussi, pouvoir demander à Grolet quelle est sa chanson préférée de Katy Perry.

Avant de partir, je coince les deux mecs qui sont restés plantés derrière la table de mixage et commencent à remballer. Je leur demande si c'est eux qui ont fait les balances. Ils me disent que oui. Ma question est simple : « C'était quoi le délire ? Pourquoi un tel niveau sonore ? » L'un des deux gars rougit et me dit que c'était les instructions « du management et de l'artiste », qu'il a bien essayé de baisser le volume en cours de route mais que le management est revenu pour remonter le tout. Je lui dis que c'était une véritable torture. Il hausse les épaules. Il s'en fout. Tout le monde s'en fout. Personne ne les interroge, eux. La musique ? Bah.

La quasi-intégralité de la salle est désormais massée en file indienne à l'entrée du salon dans lequel a disparu le polyèdre en mules. Je demande pour rigoler à une journaliste : « C'est la queue pour les selfies ? », mais au lieu de rire, elle acquiesce. Ok. Voilà où sont les journalistes : ils font sagement la queue pour avoir le droit de se faire prendre en photo avec Katy. Quelle chance nous avons d'être là pour faire notre travail de journalistes !, me dis-je en mangeant un prolapsus à la rose.


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