Ça fait 35 jours qu’Édouard Elias est retenu en Syrie

Au moins 100 000 personnes ont été tuées en Syrie depuis le début du conflit en 2011. Parmi eux, on compte 82 journalistes, citoyens ou professionnels. S’ajoute à ce chiffre environ quinze journalistes retenus par des ravisseurs anonymes, dont deux...

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juil. 11 2013, 3:45pm

Au moins 100 000 personnes ont été tuées en Syrie depuis le début du conflit en 2011. Parmi eux, on compte 82 journalistes, citoyens ou professionnels. S’ajoute à ce chiffre environ quinze journalistes retenus par des ravisseurs anonymes, dont deux Français, Édouard Elias – photojournaliste indépendant – et Didier François – grand reporter pour Europe 1. Tous deux envoyés en reportage en Syrie, ils ont été enlevés le 6 juin dernier par quatre hommes cagoulés dans le nord du pays, sur la route d’Alep, à un checkpoint situé à la sortie du village de Marea. Depuis cette date, leur famille et le gouvernement français demeurent sans nouvelle des deux journalistes.

Après un mois passé sans communiquer sur leur disparition (ordre du Quai d’Orsay, destiné à permettre l’aboutissement des négociations), Europe 1, en accord avec les familles des journalistes, a décidé de rendre publique la création d’un comité de soutien pour exiger leur libération. Florence Aubenas, grand reporter au Monde et présidente du comité, a déclaré durant un rassemblement devant les locaux de la radio, mardi 9 juillet, que « dans ce genre de cas de figure, une libération sur deux intervient dans les 15 jours qui suivent l'enlèvement. » Ce délai étant largement dépassé, le comité appelle désormais à une mobilisation publique.

Un mois avant son quatrième départ pour la Syrie, j’avais interviewé Édouard Elias dans le cadre du mémoire que j’écrivais à propos du photojournalisme contemporain. Ensemble, on avait parlé de l’été pourri qu’il venait de passer et de sa décision de partir en Turquie, puis en Syrie, afin de passer le temps alors que ses potes regardaient les J.O. Deux mois plus tard, il publiait deux doubles pages dans Paris Match


Édouard Elias. Alep, Syrie, janvier 2013. (Photo : Olivier Voisin)

Ma rencontre avec Édouard Elias avait abouti par l’intermédiaire de Patrick Chauvel, photojournaliste de 63 ans, considéré par ses confrères comme « le photographe le plus fou de la planète » et accessoirement, l’un de mes héros. Pendant plus de deux heures, Patrick Chauvel m’a raconté ses récits des guerres en Tchétchénie, au Vietnam, en Afghanistan et en Libye, avant de me raconter son fait d’armes le plus célèbre : une expérience avec un groupe de Marines abrutis qui avaient tiré, par mégarde, sur leur propre capitaine puis sur trois photographes, dont lui.

Au bout d’un moment, notre conversation a dévié. C’est là que Chauvel m’a parlé d’Édouard Elias : « Sylvain Leser, un photographe de l’agence Desk, m’a tiré la manche au festival Visa pour l’image pour me montrer les photos d’un petit, tout timide, assis à côté de nous sur un banc. Je l’ai envoyé balader mais une heure plus tard, il m’a recroisé et m’a dit, ”Maintenant assieds-toi et regarde”. J’ai été bluffé. Ce gamin avait battu en un seul reportage des mecs qui font ça depuis 30 ans. » Après cette première rencontre, Chauvel en personne a mis Édouard en relation avec l’agence Getty Images, laquelle lui permettra deux mois plus tard de publier lesdites photos dans Match et par là même, de lancer sa carrière.


Des civils blessés dans un hôpital de campagne à Alep. Syrie, 20 août 2012 (Édouard Elias / Getty Images)

Quand l’un des plus grands photojournalistes au monde m’a vanté le travail d’un kid de 21 ans, j’ai eu deux réactions : la première a consisté à vouloir engueuler mes parents ; ceux-ci m’avaient mis au monde dénué du moindre talent. La deuxième fut plus mesurée ; j’ai tenu à rencontrer le kid en question. J’ai donc mené un long travail d’investigation pour trouver son numéro de téléphone sur la page contact de son site Internet et un rapide coup de fil plus tard, j’avais rendez-vous avec Édouard dans un bar du 11e arrondissement parisien.

À mon arrivée là-bas, j’ai découvert un type de mon âge avec qui j’aurais sûrement été pote au lycée, un mec calme et modeste qui rougissait quand je lui racontais les éloges qu’avait faits Chauvel à son sujet. Je lui ai demandé de me raconter comment il avait décidé de partir de chez lui pour finir au milieu de l’un des conflits les plus meurtriers de ce début de XXIe siècle : « C’était le début de l’été et je me faisais royalement chier. Mes potes regardaient les Jeux Olympiques et moi je lisais l’actualité. Tout tournait autour des événements en Syrie. Il me restait un peu d’argent sur mon compte. J’ai réfléchi deux minutes et je me suis dit que j’aimerais bien aller voir ce qui se passait dans les camps de réfugiés syriens basés en  Turquie. »

Sans la moindre préparation, à part les quelques conseils de Luca Catalano Gonzaga, un photojournaliste italien proche de lui, Édouard est parti, seul, visiter les camps de réfugiés au sud de la Turquie. D’abord, il s’en est fait refuser l’accès. Alors qu’il se préparait à rentrer en France, un soir dans son hôtel il est tombé sur un Syrien d’une trentaine d’années avec lequel il a rapidement sympathisé. « Il m’a dit qu’il était commandant de l’ASL dans un anglais approximatif, m’a raconté Édouard. Évidemment, je n’y ai pas cru une seconde. » Méfiant, Elias quitte l’hôtel. Quelques jours plus tard, il décide de revenir à l’hôtel afin de reparler au prétendu commandant. Sur place, il discute avec un journaliste du Guardian qui lui présente un fixeur, avec lequel il est censé traverser la frontière. Le fixeur en question est aussi le Commandant de l’ASL. Celui-ci propose de l’accompagner. « Je n’avais plus d’argent et mon avion était booké pour le lendemain. Mais bon, je lui ai quand même dit que j’étais OK. »


Un combattant blessé de l'Armée syrienne libre est conduit à l’abri dans la vieille citadelle d'Alep. Syrie, 20 août 2012 (Édouard Elias / Getty Images)

Édouard embarque le soir même avec un convoi de journalistes internationaux jusqu’à la frontière turco-syrienne ; là, la moitié des journalistes font demi-tour. « Ça s’est mal passé avec les Américains. L’un d’eux était hyper stressé et le fixeur s’est engueulé avec lui parce qu’il avait essayé de faire entrer de l’alcool. »

Édouard et trois autres journalistes – dont un autre Français – traversent la frontière et arrivent à al-Bab, où ils couvrent les premiers bombardements. Sur place, les combats sont « softs » selon Édouard. Poussé par Stephen Dock, un photographe français qui couvre le sujet à ses côtés, il décide de continuer la route en direction d’Alep. « Dock m’a dit que les choses se passaient là-bas. Les yeux fermés, je l’ai suivi. »

Au nord-est d’Alep, tous deux tombent sur des combats d’une rare intensité ; au fil des jours, la violence se fait de plus en plus prégnante. Au début relativement serein, Édouard est confronté pour la première fois à la véritable horreur lorsqu’il part en reportage dans l’hôpital Dar al-Chifa d’Alep. Elias m’a raconté : « J’étais vraiment mal. Je me suis assis à l’entrée de l’hôpital et je me suis presque mis à chialer. Puis je me suis rappelé ce que Nachtwey disait dans War Photographer : mon rôle se résume à prendre des photos. C’est la seule manière dont je peux aider ces gens. Mais putain, je n’avais aucune envie de faire ces photos. »


Un combattant de la brigade Abo Baker de l'Armée syrienne libre introduit une roquette dans le fut d'un mortier aux abords de l'aéroport militaire de Kwiriss, à Al-Bab, au nord-est d’Alep.(Édouard Elias / Haytham Pictures)

Quand il rentre en France, Édouard va plutôt bien. Il ne semble pas subir la fameuse dépression post-conflit évoquée par plusieurs journalistes de guerre rencontrés au front. Il est seulement content de ne plus voir les avions du régime Assad dans le ciel, ni de sentir le sol trembler à cause des tirs de mortiers. Dans son école, où il étudie la photo, ses professeurs le traitent d’inconscient. Ses camarades de classe, de leur côté, le rejettent, incapables de comprendre pourquoi Édouard n’est pas en train de chialer comme une madeleine à chaque évocation de la guerre. « Il était important pour tout le monde que j’aille mal. C’était comme ça, je devais forcément aller mal. Évidemment que j’étais pas bien, j’avais vu des gens mourir. Mais j’étais, comment dire – serein. »

Las, Édouard a par la suite quitté son école, pour commencer à essayer de vivre de la photo. Il s’est essayé à la photographie institutionnelle, histoire de mettre de l'argent de coté en attendant de repartir. En septembre 2012, il s’est rendu au festival de photojournalisme Visa pour l’image, accompagné de Sylvain Leser, photojournaliste français réputé et membre de l’agence Le Desk. « Tout est allé très vite. Sylvain a montré mes photos à Patrick Chauvel, qui les a montrées au directeur de Getty Images. Deux semaines plus tard, je signais deux doubles pour Paris Match. Ça a été un énorme coup de chance ».

Entre la fin 2012 et le début de l’année 2013, Édouard est reparti en Syrie à deux reprises avec le journaliste Didier François, pour faire des repérages en vue d’un long reportage. C’est au cours de son quatrième voyage, alors qu’il était missionné par Europe 1, qu’il s’est fait enlever avec son confrère dans les environs d’Alep. Il y a deux semaines, Édouard fêtait son 22e anniversaire. 


Un civil blessé reçoit des soins dans un hôpital de campagne, le 21 août 2012 à Alep, Syrie (Édouard Elias / Getty Images).

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(c) Édouard Elias / GETTY IMAGES – Syrie, Alep. Un soldat de l'ASL prie dans la vieille citadelle d'Alep (20 août 2012).

(c) Édouard Elias / GETTY IMAGES – Syrie, Alep. Un soldat de l'ASL fait feu en claquettes dans la vieille citadelle d'Alep (20 août 2012).

(c) Édouard Elias / GETTY IMAGES – Syrie, Alep. Devant un hôpital de campagne, une famille pleure son défunt (21 août 2012).

(c) Édouard Elias / GETTY IMAGES – Syrie, Alep. Des combattants de l'ASL dans le quartier de Salaheddine (22 août 2012).

(c) Édouard Elias / GETTY IMAGES – Syrie. Un combattant blessé de l'ASL gît dans un hôpital de campagne près d'Alep (19 août 2012).

(c) Édouard Elias / GETTY IMAGES – Syrie. Un soldat de l'ASL se fait soigner dans un hôpital de campagne près d'Alep (16 août 2012).

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Al-Bab. Un combattant d'Abo Baker en action pour tenter de s'emparer de l'aéroport militaire de Kwiriss.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Al-Bab. Un combattant d'Abo Baker essaie de repérer les snipers.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Al-Bab. Un combattant de l'ASL prépare un tir de mortier aux abords de l'aéroport militaire de Kwiriss.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Al-Bab. Des combattants de la brigade Abo Baker règlent l'angle de tir d'un mortier.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Azaz. Un jeune réfugié du camp d'Atme.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Azaz. Une jeune réfugiée du camp d'Atme fait bouillir de l'eau pour le thé.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Al-Bab. Deux combattants de la brigade Abo Baker se reposent après les combats.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Al-Bab. Un combattant de la brigade Abo Baker, après le combat qui l'a opposée aux forces du gouvernement.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Al-Bab. Un combattant de la brigade Abo Baker court se mettre à l'abri des tirs de snipers.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Al-Bab. Un combattant de la brigade Abo Baker surveille le ciel pendant les bombardements des forces aériennes gouvernementales.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Al-Bab. Depuis un bâtiment dont sa brigade a pris le contrôle, un combattant d'Abo Baker essaie de localiser les soldats ennemis.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Al-Bab. Du haut d'une colline, un soldat de l'ASL essaie de localiser un sniper.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Al-Bab. Un combattant de la brigade Abo Baker (ASL) prie avant de reprendre le siège de l'aéroport de Kwiriss.

(c) Édouard Elias / HAYTHAM PICTURES – Syrie, Alep. En route pour la katiba, le repaire de la brigade Abo Baker.

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