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Skinheads, gangs de filles et satanistes : la New English Library était la maison d’édition la plus glauque de l’Angleterre 70s

Ou comment vendre des centaines de milliers de livres avec deux thèmes : violence extrême et sordide infini.

par Harry Sword
19 Décembre 2014, 1:44pm

La New English Library était la plus baisée des maisons d'édition « pulp » des années 1970. Sortant livre sur livre, elle excellait dans les fictions brutales, sanglantes ou débiles à destination de la jeunesse britannique. Elle relatait de la manière la plus crue possible la violence endémique des gangs, des skinheads en rangers et des différentes sectes sataniques. En gros, tout ce qui faisait chier les adultes à l'époque – et aujourd'hui encore.

Crée en 1961 en tant que filiale de la New American Library, la maison d'édition a dans un premier temps publié des fictions populaires – westerns, science-fiction et romans policiers. Mais vite, les éditeurs ont réalisé qu'ils passaient à côté de quelque chose : en recentrant leur audience vers la jeunesse de la classe ouvrière – chose que les éditeurs américains faisaient depuis pas mal de temps avec succès – ils ont réussi à glaner un nouveau public réussite de grande ampleur.

Les Hell's Angels, les skinheads, les punks, les mods, les gangs de filles et les flics véreux ont tous trouvé leur place dans le catalogue de la NEL qui, au début des années 1970, était une chaîne de production de contenus invariablement sordides. L'idée de base était simple : trouver un « truc » jeune et écrire dessus, de la manière la plus graveleuse possible.

L'idée de vitesse était aussi valorisée par les éditeurs. La narration rapide et percutante, pleine d'adrénaline et de rebondissements, était une obligation, comme me l'a expliqué leur ancien éditeur Mark Howell, qui a travaillé à la NEL durant son âge d'or au début des années 1970.

« Notre foutu programme de sorties est la chose la plus violente que j'ai vue dans le monde de l'édition, » explique-t-il. « Il fallait juste publier – à un rythme effréné, dément. J'ai commencé une série intitulée Deathlands. Le premier auteur que j'ai engagé avait écrit une première histoire formidable et on lui a donné un feu vert immédiat. Le mec a dépensé son avance entière en héroïne – ce qui, à l'époque, n'était pas un comportement si anormal. C'était handicapant pour certains mais la plupart de nos auteurs étaient surtout accros à leur machine à écrire. Quant à nos lecteurs, ils étaient accros à nos bouquins.

Et, bien sûr, nous avions un public qui en voulait toujours plus. La série Skinhead de James Moffat s'est vendue à plusieurs millions d'exemplaires. »

Trois covers de la série Skinhead

En effet, sur le nombre conséquent de livres publiés par la New English Library, c'est sans doute la série Skinhead de Moffat (écrit sous le pseudonyme « Richard Allen ») qui demeure la plus légendaire. Suivant les aventures d'un voyou misanthrope de 16 ans, Joe Hawkins, à travers stades de foot, maisons de correction et nombreux bars sinistres de Bethnal Green, la série a compté 17 romans et suscité une immense polémique, à cause notamment de son approche complaisante à l'égard des gangs, du racisme et du crime en général. Moffat lui-même était souvent obligé d'ajouter des clauses de non-responsabilité dans les introductions de ses livres, insistant sur le fait qu'ils ne faisaient « que refléter la violence de la rue ». Aussi, sa prose comprenait le genre de thèmes que vous auriez pu retrouver à la une d'une publication de droite dure.

Au-delà de ses opinions politiques assez lisibles, Moffat était objectivement un excellent écrivain. Durs et dépourvus de tout sens moral, ses romans parlaient de pluie, de futilité, de sexe sans lendemain, d'effusions de sang et de bières tièdes, tout ça se déroulant dans cet arrière-pays délabré qu'est l'East-End londonien.

Auteur pour le moins prolifique, capable de taper 10 000 mots par jour, Moffat était également titulaire d'une bonne douzaine de pseudonymes. Une fois, il a par exemple écrit un roman intitulé Diary of a Female Wrestler sous le nom étonnant de « Trudi Maxwell ». Aussi, il était passé maître dans l'art de recycler ses propres intrigues. Une fois, il a déclaré que tout ce qu'il fallait faire c'était de « changer les lieux et la manière d'assassiner ses personnages. »

Mark Howell se souvient de l'impact que ses livres ont eu sur la subculture littéraire alors en pleine émergence.

« La culture underground éclatait. À la fin des années 1960, nous avons cherché à publier plus de trucs réalistes – et ce sont les skinheads et les bikers qui nous ont apporté cette vibe-là. Nous avions besoin de ce côté jeune. Ce n'étaient pas des essais de sociologie, plutôt des tentatives d'écrire des romans d'aventure avec de nouveaux personnages et de nouveaux thèmes. C'était très original. »

À dire vrai, voilà où résidait le problème. Quoique le format soit en effet original, les auteurs comme James Moffat ou Laurence James (auteur des livres sur les Hell's Angels sous le nom « Mick Norman ») possédaient une connaissance assez limitée des sujets qu'ils traitaient.

Moffat était un Canadien d'âge mûr qui écrivait depuis la campagne du Devon et qui n'avait jamais mis les pieds à Upton Park. Laurence James – lui-même éditeur à la NEL, mais aussi l'un de ses auteurs les plus célèbres – était un paisible hippie. Moffat a basé ses livres sur son imagination et quelques pages de notes préliminaires amassées au cours de conversions avec des « locaux » au pub. Le fait que les livres soient pourtant si réussis témoigne à la fois de la force de l'écriture et de la capacité des auteurs à se glisser dans la peu de leurs personnages.


Le documentaire de 1996 Skinhead Farewell de la BBC

Comme un vieux skinhead l'a déclaré dans l'excellent documentaire Skinhead Farewell pour la BBC : « Je garderai ces livres pour toujours. C'était mon époque ; c'était moi et mes potes. Nous avions l'habitude de nous demander qui était ce Richard Allen dans la vraie vie. Nous pensions qu'il avait été skin, ou hooligan. La manière dont il écrivait... C'était forcément un voyou. Et même si ce n'était pas un voyou, il pensait comme un voyou. »

D'autres auteurs de la NEL étaient bien plus rigoureux dans leurs méthodes de recherches. GF Newman, par exemple, a écrit la bien nommée « Bastard Trilogy » – Sir, You Bastard, You Flash Bastard, et You Nice Bastard – qui racontait les mésaventures de Terry Sneed, un inspecteur corrompu, en passant énormément de temps aux côtés de détectives privés véreux et de flics pourris.

Le personnage de l'inspecteur Sneed était un sociopathe embauché par la Metropolitan Police qui fréquentait tout ce que le Battersea compte de plus crapuleux, sous-traitait des balances, trompait ses collègues et se battait contre des méchants souvent plus sympas que lui. Devançant les fictions de « flics corrompus » à la Une ordure d'Irvine Welsh » de plusieurs décennies, la trilogie « Bastard » a remarquablement bien vieilli, et – comme à peu près tous les livres de la NEL – les originaux sont aujourd'hui très recherchés par les collectionneurs.

La trilogie « Bastard » de GF Newman

« Je connaissais certains flics et la manière dont ils fonctionnaient, » m'a expliqué Newman lorsque je l'ai questionné sur ses recherches. « La corruption était intense et endémique à cette époque. Parfois, j'avais l'habitude de sortir avec eux et d'assister à leurs patrouilles. Devant moi, ils étaient tout à fait naturels. Ils ne se disaient jamais : "Oh, ce type va écrire sur nous." La plupart des choses qui se passent dans la série Terry Sneed sont basées sur des choses que j'ai vraiment vues et entendues. Presque rien de tout ça n'a été inventé. »

Contrairement à la série Skinhead, les romans Sneed ne reposaient pas sur l'approximation, la propagande d'extrême droite ou diverses variations de violence gratuite. Sneed était un antihéros parfaitement convaincant. La Metropolitan Police quant à elle, était dépeinte dans toute son horreur, et avec tant de détails que vous pouviez presque sentir les clopes Embassy, le Scotch rance et les rouleaux au bacon surgelés de la cantine.

« Les inspecteurs allaient dans les pubs et c'est là où tout se passait, » explique Newman. « À l'époque, je vivais à Soho. C'était un quartier bien plus dur à cette époque. Le crime était partout, les prostituées faisaient leurs affaires juste devant les portes. Il y avait des clubs partout. Beaucoup d'entre eux n'avaient pas de licence et les inspecteurs faisaient une grande partie de leur job à l'intérieur. Ils rencontraient des informateurs, des balances et d'autres flics. Ils étaient proches de tous les criminels. C'était comme un jeu : ils connaissaient tous ceux qui faisaient ça professionnellement. Et ils leur taxaient souvent du blé, aussi. »

« J'ai adoré mon temps à la New English Library. À l'époque, éditer était encore un truc génial. Il y avait beaucoup de drogues qui circulaient, les mecs étaient défoncés au bureau. Mais curieusement, ils étaient capables de travailler, comme d'autres le faisaient grâce à l'alcool. À certaines occasions, James Moffat venait aux bureaux de la NEL complètement bourré et grimpait les escaliers pour déposer un manuscrit et quémander quelques pounds pour son taxi de retour. »

À la fin des années 1970, la NEL n'était plus la puissante maison d'édition qu'elle avait été autrefois. La santé de Moffat allait s'aggravant, conséquence de plusieurs décennies de travail et d'alcool. Son inspiration avait disparu et l'un des mecs de la NEL a été obligé de l'enfermer dans un bureau dix jours durant pour que Moffat lui livre le manuscrit promis.

Alors que les livres de la NEL ont laissé une marque indélébile sur le paysage urbain anglais, très peu de ces ouvrages se retrouvent aujourd'hui sur le marché d'occasion, signe prouvant à quel point les romans sont encore hautement estimés dans la culture populaire. Il y a 40 ans, ces livres se sont vendus par centaines de milliers mais aujourd'hui, ils sont rares en librairie. Très peu de lecteurs d'époque ont cherché à s'en séparer.

« C'était une expérience marrante, » conclut Mark Howell. « Imaginez, quoi – on était payés pour traîner avec des mecs violents. Mais on sentait quand même qu'on était en train de contribuer à la culture jeune, et même si nous représentions le côté le plus mauvais goût de l'affaire, c'était quand même de la vraie culture. La plupart de nos auteurs y croyaient pour de bon. »

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