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LE NUMÉRO FIN DE L'OCCIDENT

Planqués à Chitral

Les Kalash rejettent la loi islamique et consomment drogues et alcool, moteurs des soirées qu’ils organisent tous les mois.
18.4.13

Une vue d’Afghanistan prise depuis le sommet de Bumburet, la plus haute des trois vallées kalash.

L’homme qui voulut être roi, de Rudyard Kipling, est un roman du XIXe siècle qui parle d’un empire inconnu, du sentiment d’idolâtrie et de sa conséquence directe, la folie. On y suit deux soldats anglais voyageant à travers le Kafiristan, une région montagneuse hostile peuplée de païens prêts à dépouiller et tuer quiconque serait suffisamment con pour s’aventurer sur leur territoire. Le Kafiristan tire son nom du mot arabe kafir, qui signifie « incroyant » ou « infidèle ». La région comprend des territoires qui empiètent sur l’Afghanistan et le Pakistan actuels. Plus d’un siècle plus tard, ce n’est toujours pas un endroit où vous aimeriez vivre. En revanche, c’est parfait si vous cherchez à vous éclater le crâne.

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Pendant près de soixante-dix ans, jusqu’en 1896, l’émir d’Afghanistan a offert de l’argent aux populations du Kafiristan afin de les empêcher de dépouiller les étrangers – et de se débarrasser de leurs corps sans vie dans les montagnes. Les Kafirs ont accepté l’argent mais ont refusé d’abandonner leurs mauvaises habitudes. Abdur Rahman Khan, surnommé « L’émir de fer », a développé une telle haine pour ce manque de respect manifeste envers son pouvoir, qu’il a fini par envoyer ses troupes dans le territoire (sous domination afghane) du Kafiristan afin d’y discipliner la population locale. Les Kafirs ont été rassemblés et confrontés à un choix difficile : l’islam ou la mort. Naturellement, la plupart ont choisi l’islam, et le Kafiristan afghan s’est bientôt fait connaître sous un nouveau nom : « la Terre de Lumière ». Les conversions forcées ont de fait un poil altéré la nature de la population kafir. Dans Une promenade courte dans le Hindu-Kuch, publié en 1958, Eric Newby a listé quelques rites religieux courants déclamés en dialecte local, le nuristani : « Ce matin, j’ai vu un corps dans un champ » ; « J’ai neuf doigts ; tu en as dix » ; « J’ai l’intention de te tuer. »

En fin de compte, l’émir de fer n’avait pas fait grand-chose à part convertir la population kafir vivant sur les terres afghanes. Dans les montagnes du Hindu-Kuch, un animisme païen coriace persistait. Et persiste encore.

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Aujourd’hui, les descendants de ces païens montagnards vivent dans ce qu’on appelle « les vallées kalash », soit Bumburet, Birir, et Rumbur. Ce sont les dernières tribus animistes d’Asie centrale – un petit îlot où le culte de la nature n’a jamais été renversé par l’islam présent partout alentour.

Les Kalash rejettent la loi islamique et consomment drogues et alcool, moteurs des soirées qu’ils organisent tous les mois. Durant des siècles, les musulmans en quête de plaisir se sont aventurés dans ces vallées afin de se bourrer la gueule au vin kalash (qui a un goût de cerise) et à l’alcool local, le tara (qui lui, évoque le schnaps). La drogue de prédilection demeure l’opium importé d’Afghanistan ou, plus généralement, le nazar, un tabac à mâcher à base d’opium qui fait tourner la tête de ses priseurs avant – souvent – de les faire vomir. De la même manière que les kids américains vont en Floride pour « décompresser » à l’aide de taurine et de filles dénudées, les Pakistanais gravissent les montagnes pour goûter, l’espace d’une nuit, aux joies de la débauche païenne.

L’équipe de l’auteur, les gardes du corps et leur hôte kalash, Wali Khan (ici en civil, paré d’un chapeau chitrali). Dans la vie de tous les jours, il est directeur de l’école primaire locale et s’est autoproclamé « plus bel homme » des vallées kalash.

Contrairement au Spring Break et à la majorité des fêtes occidentales, les excursions dans la vallée kalash sont exclusivement une affaire de mecs. Outre l’envie de se la coller à l’abri de la colère d’Allah, les jeunes hommes pakistanais arrivent ici dans l’espoir d’échanger des fluides avec les femmes kalash – qui ne se voilent pas et sont réputées pour leur beauté. Une légende tenace (et apocryphe) dit que les Kalash seraient en réalité les descendants d’une société de renégats de l’armée d’Alexandre le Grand, ayant abandonné leur roi belliqueux afin de s’installer auprès des femmes magnifiques de la région.

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Dans le courant de l’hiver 2011, j’ai quitté Londres pour tourner un documentaire sur le style de vie des Kalash. L’un des membres de notre équipe avait appris que leur sport local, le chikik gal – une sorte de golf pour mecs des steppes – n’avait jamais été filmé par quiconque. On nous avait également dit que les Kalash se battaient à l’arme de poing pour faire perdurer leur identité ethnique. On compte aujourd’hui seulement 3 000 animistes kalash dans les vallées, si bien que les musulmans sont plus nombreux qu’eux. Depuis plusieurs décennies, les imams locaux continuent leur croisade afin de racheter l’âme des païens infidèles. Et, malgré les tentatives du gouvernement visant à sauvegarder leur croyance immémoriale, nombreux sont ceux qui craignent une disparition prochaine de la religion kalash.

En partant d’Islamabad en Jeep, on a mis 22 heures pour arriver à Chitral, la dernière ville avant le grand vide des vallées kalash. On est arrivés sur une route bordant un précipice, avant de traverser le tunnel de Lowari. Il s’agit d’une longue grotte ténébreuse qui traverse tout le versant de la montagne, avec pour seul éclairage une pauvre lanterne échouée là tous les dix mètres.

Une fois sur place, on a constaté un truc : les rues de Chitral étaient sales et poussiéreuses, avec de la neige grise entassée çà et là. Les magasins locaux vendaient de tout : télévisions, laine locale filée à la main et, détail important, plusieurs Kalachnikov. Ça fait bien trois mille ans que Chitral et ses vallées sont considérées comme un lieu pacifique. Mais en 2009, les talibans ont kidnappé un Grec qui bossait pour une ONG et l’ont gardé prisonnier sept mois. Ce kidnapping tout comme l’activité des talibans dans le secteur expliquent pourquoi les étrangers en escale à Chitral sont désormais escortés par des gardes du corps. Les policiers locaux et les soldats en patrouille tentent à leur manière de redonner à la ville sa réputation de lieu sûr qu’il fait toujours bon visiter.

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Une fille kalash devant la porte de sa maison, affublée d’une coiffe et de colliers traditionnels. Les membres des familles kalash mangent et dorment tous ensemble dans la même pièce.

Dans les années 1990, des milliers d’étrangers visitaient Chitral chaque année. Mais depuis, le tourisme n’a fait que chuter et d’après les dires des habitants, nous étions les seuls étrangers à passer dans le coin en un an. Plusieurs notes manuscrites sur le mur de l’office de tourisme en attestaient. Les quatre goras [Blancs] que nous étions se sont alors fait escorter par 14 gardes du corps jusqu’en haut des vallées kalash. Ils sont restés à nos côtés tout le long de notre séjour, qui a duré un mois. Lorsque l’un d’entre nous se levait au beau milieu de la nuit pour pisser, ils étaient là, assis dehors devant la porte, enroulés dans des couvertures, afin que jamais les talibans ne puissent nous échanger contre des sommes astronomiques – ou nous buter.

On passait donc nos journées à filmer et nos nuits avec nos hôtes. Chaque nuit, de nouveaux amis kalash venaient et avec eux, on mangeait des plats de riz, de dal, de tomates, de naan, puis on chantait des heures : ils fredonnaient d’obsédantes arias, transmises de père en fils depuis des siècles ; en réponse, on massacrait le best-of des Replacements.

Une nuit, près d’une semaine après notre arrivée, nos gardes du corps nous ont invités à boire un verre et danser « quelque part, pas loin d’ici ». Sur place, vingt mecs étaient entassés dans l’une des pièces surchauffées où vivaient les gardes. Il y avait un flûtiste, un batteur et un petit espace pour danser. Les gens présents se passaient de l’alcool de contrebande dans des bouteilles de Coca en plastique, avec toujours un peu de nazar pas loin, à la coule. Au début de chaque chanson, un garde venait danser avec moi ou l’un de mes amis. On se trémoussait dans tous les sens, frappant des mains et claquant des doigts sur les sons aigus de la flûte. Les gens, du moins les locaux, n’y voyaient rien d’homoérotique. La culture pachtoune est une variation du fameux aphorisme de Gore Vidal : « Il n’y a pas d’individus homosexuels, seulement des actes homosexuels. » Pour les populations du Nord du Pakistan, il n’y a ni individus, ni actes homosexuels. Si quelque chose d’érotique se passe entre deux hommes, c’est juste « un truc qui s’est passé », rien de plus.

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Ces soirées ont lieu une à deux fois par mois. Avec toujours les vieilles bouteilles en plastique, le même flûtiste et l’inamovible batteur. Là, les touristes musulmans engloutissent de longues rasades d’alcool de contrebande, titubent à travers la pièce avant de s’effondrer au sol. Une fois, alors qu’on dansait sur une chanson particulièrement triste, Taj, le chef de la police locale, m’a dit qu’il avait tué 17 combattants talibans en deux années passées dans la vallée de Swat. Manifestement soûl, il se remémorait les raids aériens nocturnes sur les bases talibanes – à quel point il avait craint pour sa vie et à quel point il avait eu peur des traîtres. Parfois, ils ouvraient les portes ennemies et ne trouvaient que des femmes et des enfants. Ils savaient alors que leur proie s’était échappée ou que le tuyau qu’on leur avait donné était imaginaire. Parfois, leurs cibles imploraient et suppliaient, en jurant qu’ils n’avaient rien à voir avec les talibans. Mais plus souvent, des coups de feu partaient des deux côtés. Il a gardé de cette époque la peur du futur et perdu bien des amis en route. C’est le genre de vie qui ferait sombrer bon nombre de soldats occidentaux dans la drogue ou l’alcool ; mais là où Taj vit, il n’y en a pas. Il s’est donc aventuré dans les vallées kalash pour prendre quelques semaines de repos. Une nuit, je lui ai chanté des morceaux des Rolling Stones tandis que mon ami Matan jouait de l’harmonica. Taj est resté là à danser, hurlant : « Superbe, superbe ! »

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L’un des voyageurs occidentaux (et ami de l’auteur), en train de danser avec Taj, chef de la police locale.

La plupart des mecs que nous avons rencontrés dans la vallée n’étaient pas aussi énigmatiques que Taj. Je m’en suis aperçu bon nombre de fois lors de ces rencontres que mon ami Tom appelle des « apéros musulmans » (Tom est musulman, il a le droit de dire ce qu’il veut). En général, ça ressemble à un truc de ce genre : l’un de nos hôtes me bouscule, m’attrape le bras et me dit : « Grande-Bretagne… Pakistan… du pareil au même… numéro un », avant d’ajouter : « Les filles, les jolies filles, vous aimez ? » ou « Toi, moi, bons amis ». Nous aurions eu le même genre de conversations nulles si nous nous étions rencontrés bourrés dans une boîte occidentale. Sauf que non, on était entassés dans une minuscule pièce surchauffée quelque part dans les montagnes pakistanaises et une odeur âcre de genévrier, d’alcool artisanal et d’opium emplissait l’air. Chez eux, ces mecs avaient des responsabilités ; ici, ils pouvaient se mettre une bonne cuite sans la moindre conséquence.

Leur évasion ponctuelle a bien entendu une face cachée. Comme me l’a décrit un juriste local, au cours des deux dernières décennies, les vallées kalash se sont mises à ressembler à un zoo : on y voit des Pakistanais musulmans gravissant le Hindu-Kuch afin d’observer, bouche bée, des païens oubliés de tous dans leurs longs vêtements chatoyants. Des rumeurs circulent également, selon lesquelles des filles kalash y vendent leur corps et que certains habitants locaux malhonnêtes y organisent des « rencontres » au cours desquelles les filles kalash apprennent aux hommes, l’espace d’un après-midi, à danser « quatre saisons de danses traditionnelles ».

Abdul Sattar, un habitant du coin qui, comme bon nombre de ses voisins, s’est converti à l’islam, m’a résumé le problème : « Avant, quand j’étais kalash, j’étais très heureux. Mais cette époque était aussi horrible pour nous. Le gouvernement et la population du reste du Pakistan venaient ici. Une fois sur place, ils nous forçaient à danser pour se faire de l’argent sur notre dos. On leur a dit qu’on n’était pas des phénomènes de foire. Je suis devenu musulman en partie pour ça : ne plus jamais danser pour des étrangers. »

Ce voyeurisme à but lucratif a donné lieu à une puissante haine anti-Pakistanais dans chacune des trois vallées. « Vous aussi, vous préférez aller voir des jolies filles qui ne portent pas de voile ? » m’a demandé un fonctionnaire sur un ton plein d’insinuations. Les récentes études anthropologiques entreprises sur la région mentionnent que les jeunes musulmans cherchent de plus en plus à « rencontrer » des femmes kalash.

Les Kalash peuvent également tourner la situation à leur avantage. Un certain nombre d’hommes kalash ont monté des business illégaux de commerce d’alcool et de drogue à l’intérieur et en dehors des vallées. Quand la police les arrête, ils échappent généralement à toute punition ; de fait, ils ne sont pas soumis à la loi islamique, au contraire de leurs voisins pakistanais. Nabaig, « le premier juriste kalash au monde », a quant à lui précisé : « Il n’y a aucune loi qui nous interdise de boire. Alors pourquoi devrions-nous être punis pour ça ? » C’est un argument tout à fait recevable, qu’il utilise d’ailleurs à chacune de ses plaidoiries.

Si les week-ends de fête occidentaux – Spring Break en tête – servent d’échappatoire à la routine et célèbrent ponctuellement l’hédonisme bro dans toute sa splendeur, les vallées kalash en constituent une étrange variante. Dans une région du monde toujours plus instable, faire la fête avec des étrangers sert d’échappatoire à ces païens millénaires. Le mode de vie des Kalash est unique au Pakistan ; mais même s’il présente des attraits indéniables, il n’est pas dit que cette débauche de danse et d’opium soit faite pour vous. Après tout, personne n’a jamais défendu quelqu’un avec qui il faisait « juste la fête ».