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Theresa Malkiel. Illustration : Calum Heath.
8 mars

Une adhérente du parti socialiste à l'origine de la journée des femmes

« L'expérience a appris à Theresa Malkiel que l'Amérique n’était pas tendre avec les juives immigrées et célibataires ; c’est ça qui l’a radicalisée. »
Sandra  Proutry-Skrzypek
Paris, FR
8.3.18

La journée internationale des droits des femmes est célébrée dans une centaine de pays pour mettre en avant la lutte pour l’égalité des sexes. Mais on néglige souvent les origines radicales de cette tradition, de même que les militantes qui l'ont d'abord incitée. Parmi elles, une femme s’est particulièrement démarquée au début du XXe siècle à New York : Theresa Malkiel.

Bien que les origines exactes de cette journée ne soient pas claires, Malkiel aurait fondé son ancêtre, la « journée de la femme ». Mais il ne s’agit pas de son seul accomplissement. Theresa a consacré sa vie à l'amélioration des conditions de travail pour les femmes issues de la classe ouvrière et de l’immigration, notamment en se penchant sur des questions cruciales comme le droit de vote, la naturalisation et l'accès à l’éducation. Malheureusement, comme le déplore l'historienne Sally M. Miller, contrairement à beaucoup de ses contemporaines, « la vie de Malkiel est encore méconnue et le bilan de son travail demeure flou ». Ce dont nous sommes sûrs, en revanche, c’est que Malkiel était une femme tenace avec un sens profond de la justice.

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Theresa Malkiel arrive aux États-Unis en 1891, à l'âge de 17 ans, après avoir fui l'antisémitisme en Russie. Comme beaucoup de jeunes immigrées, elle se voit contrainte de subvenir à ses besoins et trouve du travail dans un atelier de confection de corsages où, comme beaucoup de femmes dans l’industrie du textile, elle est exploitée. Les conditions sont épouvantables : les usines sont surpeuplées et les semaines de 65 heures sont monnaie courante ; les ouvrières doivent acheter leur matériel de couture avec leur propre salaire et sont souvent enfermées à clés sans pouvoir prendre de pauses.

Convaincue que la seule façon de lutter contre ces injustices est de mobiliser les femmes, Malkiel devient déléguée syndicale. Pour elle, la solidarité ne suffit pas ; il faut prendre des mesures stratégiques. Comme l'observe Miller : « L'expérience lui a appris que l'Amérique n’était pas tendre avec les juives immigrées et célibataires ; c’est la vie elle-même qui l’a radicalisée. »

Malkiel a utilisé ses compétences rédactionnelles pour relater cette lutte. « Elle a écrit pour le journal du Parti socialiste au moment du soulèvement des ouvrières du corsage en 1909 », explique Annelise Orleck, professeure d'histoire au Dartmouth College. « Entre 20 000 et 40 000 ouvrières de l’industrie textile se sont mobilisées, ce qui en faisait, à l’époque, la plus grande grève des femmes à avoir jamais eu lieu. » Publié en 1910, Journal d’une gréviste, le roman de Malkiel, témoigne du courage dont ces femmes ont fait preuve. La grande attention médiatique dont il a bénéficié après l'incendie de l'usine Triangle Shirtwaist en 1911, qui fit 146 morts, a permis de réformer la législation du travail.

Un groupe de femmes ayant participé à la grève des ouvrières du corsage en 1909. Photo datant de janvier 1910 et publiée avec l’aimable autorisation de la Library of Congress

« Les conditions de travail étaient très difficiles, et je souhaite profiter de l’occasion pour dire qu’elles le sont encore », déclare Orleck. « Un grand éventail de problèmes a érodé les victoires remportées par le mouvement ouvrier du début du XXe siècle – nombre maximal d’heures, rémunération des heures supplémentaires, repos dominical. Toutes ces choses qui étaient devenues la norme ne sont plus la norme, et pas seulement aux États-Unis, mais dans le monde entier. L'industrie textile a triplé au cours des dix-huit dernières années. Entre 2000 et 2015, nous sommes passés d'environ 20 millions d’ouvriers dans le monde à près de 70 millions. La plupart de ces ouvriers sont des femmes, et elles sont très engagées dans une lutte mondiale semblable à celle dont parlait Theresa Malkiel en 1909. »

Malkiel a ensuite rejoint le Parti socialiste d’Amérique, avant d’être élue au Comité national des femmes. C'est pendant son mandat au comité qu'elle a créé la journée de la femme, qui s'est tenue à New York en février 1909. Ce jour-là, 2 000 personnes se sont rassemblées devant le lycée Murray Hill pour écouter des conférencières féministes et socialistes souligner l'importance de l'égalité des sexes et l'urgence d’introduire le suffrage féminin.

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Le Dr Deborah Stienstra a beaucoup écrit sur les mouvements féministes internationaux. Pour contextualiser les luttes auxquelles sont confrontées des femmes comme Theresa, elle se réfère au célèbre slogan du mouvement ouvrier, « du pain et des roses », le pain symbolisant la sécurité économique, et les roses, une meilleure qualité de vie.

« Si vous avez déjà chanté ce slogan », poursuit Stienstra, « vous savez qu'il y est question de l'accès des femmes à la nourriture, pour elles-mêmes et leur famille, et de leur capacité à travailler et à en être fières – ces femmes n’étaient pas issues de la bourgeoisie ; il était impératif qu'elles soient au cœur de la production économique pour subvenir aux besoins de leur famille. »

Et si Malkiel a fini par épouser un homme d'affaires, acquérant de fait une certaine aisance financière, son engagement pour la justice sociale n’en a pas faibli pour autant. La meilleure façon de comprendre son point de vue est de lire ses écrits. Car bien avant qu'Hillary Clinton ne déclare que « les droits humains sont des droits des femmes et les droits des femmes sont des droits humains », Malkiel avait déjà fait le lien dans un essai de 1909.

« La question de la femme, écrit-elle, n'est ni plus ni moins qu'une question de droits de l'homme. L'émancipation de la femme équivaut en réalité à l'émancipation de l'être humain en elle. »

Quant aux leçons que l'on peut tirer de la trajectoire personnelle de Malkiel et de la lutte des femmes de son époque : « La leçon la plus importante, selon moi, est qu’il faut œuvrer ensemble en faveur du changement. Nous sommes plus forts ensemble. Une seule et même voix ne suffit pas. Nous devons nous serrer les coudes, résister, combattre l'oppression et lutter au nom de ceux et celles qui ne jouissent pas du même accès au pouvoir collectif », conclut Stienstra.