Les ours polaires ont plus de mal à trouver un bout de banquise

À mesure que la glace fond, les ours femelles adultes et les jeunes ours nagent sur plus de 50 kilomètres de plus en plus fréquemment — afin de trouver des bouts de glace suffisamment grands pour s’y reposer.

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25 Avril 2016, 10:39am

Photo d'un ours polaire en Norvège à Svalbard, via Flickr.

La fonte des glaces dans la mer de Beaufort (au nord du Canada et de l'Alaska) force les ours polaires à nager de plus longues distances, sans nourriture ni faire de pauses, et ce pendant plusieurs jours. D'après une étude menée sur cinq années, les ours sont contraints de se lancer dans ces longues nages de plus en plus fréquemment.

Un groupe de chercheurs de l'université d'Alberta a étudié les comportements des ours polaires dans la mer de Beaufort entre 2007 et 2012, afin d'appréhender une autre conséquence du changement climatique dans cette région du monde.

Ils ont découvert qu'à mesure que la glace fond, les ours femelles adultes et les jeunes ours des deux sexes nagent sur plus de 50 kilomètres de plus en plus fréquemment, afin de trouver des bouts de glace suffisamment grands pour qu'ils puissent s'y reposer.

« Si vous remontez un peu dans le temps, disons dans les années 1980 quand les études ont commencé, les ours ne se trouvaient jamais face à 50 kilomètres d'eau sans bouts de glace à l'horizon, » explique le chercheur Andrew Derocher, professeur de sciences biologiques à l'université d'Alberta.

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Des fragments de banquise et l'eau à perte de vue dans le sud de la mer de Beaufort, près de l'île Herschel, le 6 mai 2007. (Diffusion avec l'autorisation d'Andrew Derocher)

« Pour certains ours, cela va forcément leur coûter la vie — les petits animaux, les vieux et les jeunes, » indique le professeur.

Derocher explique qu'après une longue nage, le corps d'un ours peut se refroidir de manière dramatique. Si « un ours mâle adulte avec plusieurs centaines de kilos de graisse corporelle peut supporter ce refroidissement, » le même voyage pour un ourson de 40 kilos né cette année lui sera fatal.

« Cela dépend de la corpulence de l'ours, » précise Derocher.

Pour réaliser l'étude — publiée dans le dernier numéro de la revue Econography — les chercheurs ont utilisé des bornes GPS pour suivre 115 ours (58 femelles et 18 jeunes ours dans la mer de Beaufort ; et 59 femelles adultes de la baie d'Hudson lors des périodes de migration).

Les mâles adultes n'ont pas été étudiés parce que leurs cous étaient trop larges pour leur passer un collier GPS — qu'ils ont de toute manière tendance à enlever.

« Même si leurs cous sont suffisamment fins pour passer un collier, ils sont puissants et vont juste déchirer les colliers, » explique Derocher.

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Prise de mesure d'un ours polaire dans la mer de Beaufort près de Tuktoyaktuk au Canada, en avril 2011. Le Dr Nick Pilfold à droite, le Dr Andrew Derocher à gauche, et le pilote Mike Woodcock au centre avec la veste rouge. (Diffusion avec l'autorisation d'Andrew Derocher)

Les chercheurs ont enregistré au total 115 nages de longue distance — dont 100 dans la mer de Beaufort, où la fonte des glaces a atteint un niveau record en 2012. Cela signifie que 69 pour cent de la population d'ours polaires de la mer de Beaufort a dû effectuer de longs voyages à la nage — contre seulement 25 pour cent en 2004.

La durée médiane des nages se situe autour des 3 jours et demi. L'ours qui a effectué la plus longue nage a voyagé pendant 9 jours pour couvrir une distance de 400 kilomètres, indique l'étude.

Les longs voyages à la nage sont plus fréquents dans la mer de Beaufort, dans laquelle on trouvait des glaces de mer tout au long de l'année il y a 30 ans. Mais aujourd'hui, il n'y a plus de banquise dans la mer du Beaufort pendant la période estivale. La glace que l'on trouve est à plusieurs centaines de kilomètres des côtes. En comparaison, les ours de la baie d'Hudson ont dû faire face à la fonte des glaces pendant l'été depuis des centaines d'années dans cette région. De fait, ils ont dû évoluer — en se nourrissant abondamment pendant l'hiver, afin de vivre sur leurs réserves pendant l'été.

« Les ours ne sont pas tous égaux, cela dépend si vous êtes jeune, vieux, maigre. Ces facteurs influencent votre taux de survie, » explique Derocher. « Même si cela ne vous tue pas, c'est tellement exigeant d'un point de vue énergétique, que cela désavantage les ours, puisque l'été n'a jamais été un bon moment pour cette espèce. »

L'étude montre aussi que les femelles adultes avec des oursons sont moins susceptibles de nager de longues distances.

« S'il faut faire ne serait-ce que 100 mètres de nage, les mères vont préférer faire le tour à pied, même si cela rallonge leur trajet de plusieurs kilomètres. Elles veulent éviter à leurs oursons de nager dans ce type d'eau, » explique Derocher.

Pour le professeur, les résultats de l'étude signifient que les ours de la mer de Beaufort vont devoir adopter le même mode de vie que leurs cousins de la baie d'Hudson.

« C'est une population qui est déjà en danger — ils vont probablement disparaître d'ici la moitié du siècle, » prédit-il. « Il faut qu'ils arrêtent de nager et qu'ils commencent à se diriger vers la terre. »


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