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Sport

La grosse déprime des rugbymen du Pacifique

À l’approche des phases finales du Top 14, enquête sur la filière des joueurs des îles du Pacifique, qui seraient au moins 400 à évoluer dans le rugby français et près d’un millier en Europe.

par Barthélémy Gaillard
04 Mai 2018, 1:49pm

Photo : Josh Edelson / AFP

Leur réputation a été consacrée par la légende de Jonah Lomu, première star mondiale du rugby-business aux origines tongienne et samoane qui avait crevé l’écran sous le maillot des All Blacks lors de la Coupe du monde 1995. Depuis, les joueurs des îles du Pacifique (Fidji, Tonga, Samoa et Cook) comme Rupeni Caucaunibuca, Napolioni Nalaga il y a quelques années ou maintenant Nemani Nadolo – tous originaires des Fidji – sont devenus des denrées recherchées par les clubs français et européens. Edouard*, agent de joueurs, résume bien la place que les « îliens » occupent dans l’esprit des recruteurs pros ou semi-pros : « Ils sont identifiés comme des facteurs X, capables de marquer des essais à eux tout seul, à tout moment. Ils sont donc très recherchés, notamment au poste d’ailier, d’autant qu’à niveau égal, ils sont souvent prêts à accepter des salaires moins élevés que les joueurs français. »

« Les clubs sont prudents et n’offrent pas de salaires mirobolants » - Edouard, agent de joueurs

Performants et rentables, ils sont devenus une main d’œuvre très en vogue sur un marché libéral et dérégulé. C’est la raison pour laquelle les îliens sont de plus en plus nombreux à atterrir sur les pelouses françaises, au niveau professionnel bien sûr, mais aussi en semi-pro et en amateur. Selon l’association Pacific Rugby Players (PRP) créée en 2013 pour défendre les intérêts de ces joueurs, ils seraient au moins 400 à évoluer en France, du Top 14 (la première division) à la Fédérale 3 (le cinquième échelon national). Chaque nationalité a sa filière d’immigration privilégiée, la grande majorité des îliens débarqués en France venant des Fidji, quand les Samoans s’exportent plus en Angleterre et les Tongiens au Japon. Un exode de masse qui pose problème : si les meilleurs bénéficient d’un accompagnement personnalisé et de salaires à cinq chiffres, ceux qui arrivent dans des clubs de moindre envergure doivent faire leurs preuves. Sans que tous les moyens leur en soient donnés, comme l’explique Édouard : « Pour ces joueurs qui n’ont jamais quitté leur pays et qui n’ont jamais connu le mode de vie occidental, les problèmes d’adaptation peuvent les empêcher de percer sportivement. C’est la raison pour laquelle les clubs sont prudents et n’offrent pas des salaires mirobolants. »

Ces « problèmes d’adaptation » font parfois les gros titres des rubriques Faits divers des journaux. L’ailier Alipate Ratini a enchaîné les clubs et les frasques alcoolisées avant de poser ses valises en Pro D2, à Béziers. Nayacalevu, lui, a été condamné pour violences en état d’ivresse, et Raisuqe, son ancien coéquipier au Stade Français, licencié par le club parisien depuis, est en attente de jugement pour agression sexuelle. Il joue aujourd’hui à Nevers, en Pro D2, loin du niveau auquel il pourrait prétendre. Ces affaires avaient fait dire à Joe Rokocoko, star néo-zélandaise d’origine fidjienne devenu un cadre du Racing 92, qu’il fallait « ouvrir les yeux » sur la situation des joueurs îliens en France. Car ces scandales sont avant tout les symptômes d’un mal plus profond : celui du manque d’accompagnement de ces joueurs de l’autre bout du monde dans leur adaptation sociale, économique et administrative à la vie en Europe. Un état de fait qui peut donc s’avérer dangereux pour les joueurs, comme en témoigne le cas dramatique de Isireli Temo, pilier fidjien de Tarbes qui s’est donné la mort fin 2016. Il avait 30 ans.

« Son club l’avait envoyé à l’hosto avec la carte Vitale d’un joueur géorgien parce qu’il n’en avait pas » - Jean-François Reymond, Provale

Livrés à eux-mêmes, baladés de clubs en clubs au gré des besoins de ces derniers, les joueurs des îles évoluant dans les divisions inférieures du rugby français sont les plus vulnérables. S’il est difficile de se figurer ce que représente l’exode vers des clubs de troisième ou quatrième division, Nicolas Leneveu, vice-président d’Auray, club breton qui s’est spécialisé dans l’accueil de joueurs fidjiens pendant cinq saisons, tente de nous l’expliquer : « La France, c’est un autre monde pour eux. Je m’en rendais compte à chaque fois que j’allais les chercher à l’aéroport à Paris. Avec l’un d’entre eux, on s’était arrêté pour manger un poulet grillé. Le gars était halluciné, il est resté fasciné par le verre Coca avec des bulles incrustées qui nous avait été servi, il n’avait jamais vu ça ! » Jean-François Reymond, membre de Provale, le syndicat français des joueurs professionnels, appuie à sa manière : « Quand tu viens des Fidji, tu as du mal à te figurer ce que c’est que de vivre à Saint-Vincent-de-Tyrosse. » Passé le simple choc de l’exotisme se pose ensuite un tas de soucis administratifs bien souvent ignorés par certains clubs. Jean-François Reymond égrène ses souvenirs, dont celui d’un Fidjien qui venait de se rompre le tendon d’Achille : « Son club l’avait envoyé à l’hosto avec la carte Vitale d’un joueur géorgien parce qu’il n’en avait pas », rembobine-t-il. Financièrement aussi, l’expérience peut vite tourner au cauchemar. Parfois payés 500 euros seulement, les joueurs, tenus par une culture de la solidarité très poussée, en reversent une très grande partie à leur famille. « Ou parfois même à l’Eglise locale », comme le précise Jean-François Reymond.

Malgré les obstacles, certains tentent néanmoins d’offrir aux joueurs des îles des opportunités de réussite. À la manière d’Auray, modeste club de Fédérale 3, qui s’est lancé durant 5 ans dans un projet aux données claires : le club accueille un jeune joueur Fidjien, à qui il propose une famille d’accueil, six heures de français hebdomadaires ans et un accompagnement administratif, en échange de quoi le joueur peut espérer se distinguer sur le terrain et partir pour un club plus huppé. Une expérience que Nicolas Leneveu, vice-président du club, a préféré écourter bien que les cinq joueurs intégrés au programme aient tous trouvé un club derrière : « On s’est rendu compte que ça ne servait à rien de leur offrir un tremplin puisque derrière, au bout d’un an ou deux, ils nous rappelaient car ils n’étaient pas accompagnés et se retrouvaient sans visa ou sans ressources. » Or, comme le souligne Dan Leo, ancien international samoan, les joueurs des îles qui se retrouvent dans ces situations critiques ont du mal à en sortir pour une simple raison : « Nous avons une force qui est aussi notre faiblesse, c’est notre fierté. Parfois, cela nous empêche de parler alors qu’on devrait. »

« Deux ans après il est devenu videur de boîte à 1000 euros par mois » - Nicolas Leneveu, vice-président d’Auray, en Fédérale 3

Coupé des leurs, sans aide extérieure, les débuts de carrière de ces joueurs en devenir peuvent vaciller au moindre accroc. Ces grands gaillards plongent alors dans le monde de la débrouille, avec pour seul objectif de renouveler leur visa et de faire un peu d’argent à envoyer au pays. C’est ainsi qu’un des poulains d’Auray a complètement changé de voie après son départ du club : « Deux ans après nous avoir quitté, il est devenu videur dans une boîte de nuit à 1000 euros par mois », déplore Nicolas Leneveu, qui dit vouloir « éviter ce genre de trajectoire, sans pouvoir empêcher les Fidjiens de vouloir décrocher un visa en Europe ». Heureusement, au fil du temps, la communauté des îliens a grossi en France. Aujourd’hui, les plus anciens jouent le rôle de « grand frère », comme l’assure Akapusi Qera, aujourd’hui à Agen après dix ans de carrière en Europe : « Quand je rencontre des joueurs fraîchement arrivés en Europe, je les oriente, je leur donne des conseils. C’est quelque chose de positif qui existait moins avant. Et puis on organise aussi des fêtes et des cérémonies religieuses avec les joueurs des clubs voisins, quel que soit le niveau. »

Outre cette solidarité informelle, depuis cinq ans, les joueurs des îles s’organisent pour défendre leurs intérêts. C’est ainsi que plusieurs associations se sont créées, dont la Pacific Rugby Players (PRP), dont fait partie Akapusi Qera, et la Pacific Rugby Players Welfare (PRPW), chapeautée par Dan Leo, l’ancien joueur samoan. Dernièrement, la PRPW a par exemple lancé une levée de fonds pour financer le voyage en Angleterre et la transplantation de rein d’un joueur tongien évoluant dans le championnat roumain. Mais au-delà de ces actions ponctuelles, les deux structures œuvrent dans le même sens : vers une plus grande sensibilisation des clubs aux enjeux de l’intégration des joueurs îliens dans les championnats européens, notamment via un partenariat signé fin 2017 entre PRP et Provale, le syndicat français des joueurs pro. Mais aussi la mise en place d’un système d’accréditation des agents pour permettre aux joueurs de distinguer les intermédiaires de bonne foi de ceux plus véreux. « Les joueurs sont contactés de plus en plus jeunes sur Facebook pour être débauchés un peu n’importe comment, c’est le far-west, dénonce ainsi Aayden Clarke, le directeur général de la PRP. C’est pour cela qu’on propose des formations, des séminaires et un système de labélisation de certains agents. On veut améliorer les choses et bien faire comprendre qu’il existe aussi beaucoup de joueurs des îles qui s’intègrent avec succès en Europe, mais dont on ne parle jamais. »

« On sépare les jeunes de leur famille » - Aayden Clarke, directeur général de la Pacific Rugby Players

Outre les agents, les deux associations sont aussi très prudentes vis-à-vis des nombreuses académies qui se sont ouvertes sur les îles du Pacifique ces dernières années, participant ainsi au recrutement de plus en plus précoce des jeunes talents locaux : « On sépare des jeunes de leurs familles sans les préparer au déracinement. Celles tenues par les clubs français permettent au moins de préparer les joueurs à leur future adaptation, mais certaines autres sont beaucoup moins bien faites », assure Aayden Clarke. Même son de cloche du côté de Dan Leo : « Le vrai problème, c’est que certains agents [notamment le cabinet CSM, NDLR] se sont désormais lancés dans le business des académies pour faire de l’argent. Et ça, il faudra le réguler à l’avenir. Il faut bien comprendre que les îles du Pacifique ne sont pas un réservoir inépuisable de talent et que si on le pille trop abusivement, la source va se tarir. » Mais en attente de plus de régulation de la part des institutions internationales du rugby, la manne des joueurs des îles partis à l’assaut de l’Europe n’est pas prête de faiblir.

*le prénom a été modifié à la demande de l'interviewé

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