L’exposition « Mexique » au Grand Palais vue par un Mexicain
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L’exposition « Mexique » au Grand Palais vue par un Mexicain

On a emmené l'arrière-petit-fils d’un des peintres de la mexicanité au musée parisien pour recueillir ses impressions.
7.12.16

Il est exactement 16h quand je retrouve Alvaro De La Lama à la sortie du métro Champs-Élysées - Clémenceau, à Paris. Tandis que nous nous dirigeons vers le Grand Palais, juste en face, il me montre le sac plastique qu'il tient, plein de victuailles ramenées du Mexique par son oncle, qu'il a vu avant de venir. « J'ai l'impression qu'on ne peut pas faire plus cliché : un Mexicain qui vient voir l'expo "Mexique" avec de la bouffe mexicaine », me dit-il en riant. Alvaro vit en France depuis six ans maintenant, il a fait toute sa scolarité dans un établissement français à Mexico, a étudié l'histoire de l'art à Paris et travaille aujourd'hui à Vice. C'est pour sa nationalité que je l'ai invité à m'accompagner voir « Mexique (1900-1950) » au Grand Palais — le but étant de recueillir ses impressions, en tant que Mexicain, sur une exposition couvrant une période charnière de l'histoire de son pays.

L'événement a aussi une signification un peu particulière pour Alvaro : une toile de son arrière grand-père, Francisco Díaz de León, y est apparemment accrochée. « J'espère qu'elle y est vraiment, j'ai promis à ma mère que j'irais vérifier », me dit-il au moment d'entrer dans l'exposition. Il me raconte ensuite que sa grand-mère est passée par la prestigieuse Académie de San Carlos, celle-là même qui envoyait ses étudiants les plus méritants se frotter à la scène artistique en Europe, comme le montre la première partie de l'exposition, consacrée à « L'art avant la Révolution mexicaine ». « Les artistes mexicains ont longtemps beaucoup copié ce qui se faisait en Europe, et surtout en France, qui a toujours été synonyme d'élégance. Bon il y a aussi eu une invasion par Napoléon III [en 1862] mais je ne sais pas si cette fascination vient vraiment de là », m'explique Alvaro, qui dit détester à peu près toute la production de cette époque.

Des visiteurs devant "Les deux Frida" (1939) de Frida Kahlo

Nous avons jugés ici — afin de ne pas perdre nos chers lecteurs qui penseraient que le Mexique n'est qu'un vaste désert peuplé de mecs en sombrero où rien ne change jamais depuis la nuit des temps — qu'il était peut-être nécessaire de faire une petite parenthèse historique. Au début du XXe siècle donc, après des années de gouvernance autoritaire et un déclin économique critique, le Mexique voit émerger des soulèvements populaires un peu partout dans le pays. Qui dit insurrection, dit malheureusement aussi massacres. Coups d'état, conflits armés : la décennie entre 1910 et 1920 est synonyme de grande instabilité. Ce nouveau chapitre de l'histoire du Mexique correspond aussi à une fiévreuse recherche identitaire, qui sera largement écrite par les artistes mexicains, et notamment ceux qu'on appelle los tres grandes : Diego Rivera, José Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros.

Alvaro tient à préciser : « Ce n'est pas que des histoires, il faut savoir qu'au Mexique, il y a vraiment un gros délire autour de la Révolution. Les artistes sont devenus obsédés par la mexicanité, par cette construction d'une identité nationale. Pour te donner un exemple, il y a même la devise d'Emiliano Zapata [chef emblématique de la révolution] sur mon acte de naissance : "La terre reviendra à ceux qui la travaillent de leurs mains". Mon père a voulu que je sois déclaré dans l'État dont était originaire Zapata, au Morelos, où nous avons une hacienda, alors que ma famille vit à Mexico. Quelques jours après ma naissance, on s'est pointés là-bas et c'est resté comme mon lieu de naissance officiel — il voulait que je sois gouverneur de l'État du Morelos… Il y a un vrai fanatisme autour de Zapata — il a été tué tôt, il n'a pas eu le temps de devenir corrompu comme les autres. »

Au premier plan, Guillermo Toussaint, "Couple de semeurs" (vers 1930) ; à l'arrière-plan, Olga Costa, "La Marchande de fruits" (1951)

Alors que nous passons devant une étroite huile sur toile d'Ángel Zárraga, Notre frontière septentrionale (1927), Alvaro ne peut réprimer un sarcasme : « Tiens, ça pourrait avoir été fait aujourd'hui, notre frontière avec les États-Unis, c'est la même chose avec ce petit mur ! » Puis, face à une toile du contemporain Gabriel Orozco : « Ah, lui, mon oncle le déteste ! Quand il a a peu bu, il s'emporte et le traite de connard. Il le connaît et ne comprend pas pourquoi tout le monde le trouve si génial ! » Il continue ses petites réflexions personnelles face au Paysage de Zacatecas avec pendus II (vers 1914) de Francisco Goitia : « Ces paysages révolutionnaires sont toujours valables, finalement. Avec tous les règlements de compte entre cartels, on trouve encore des pendus ou des cadavres un peu partout au Mexique, ça, ça n'a pas beaucoup changé… »

Nous arrivons ensuite dans la section « Le Mexique et la Révolution ». Parmi les premières toiles, le portrait de trois mexicaines, la peau brune et les joues rouges, vêtues d'une épaisse robe blanche et d'un châle noir, agenouillées devant des jarres et un panier de légumes. Alvaro reconnaît tout de suite l'œuvre de son arrière-grand-père. Il se penche pour lire le cartel : « Francisco Díaz de León (1897-1975), Indiennes un jour de marché, 1922 ». Visiblement satisfait de retrouver le nom de son aïeul sur le mur d'une des plus grandes institutions parisiennes, il se tourne vers moi : « Mon grand-père a beaucoup peint des indigènes, il a essayé de montrer le vrai visage de la mexicanité. C'était un geste assez politique. Parce que cette identité mexicaine est aussi paradoxale : quelle est la vraie mexicanité ? Le peuple mexicain est en réalité un peuple métissé, né de la rencontre entre Espagnols et indigènes, mais dans notre grand roman national, si on parle souvent des indigènes, on oublie qu'ils ont été massacrés — et sont d'ailleurs toujours discriminés. »

Alvaro face à la peinture "Indiennes un jour de marché" (1922) de son arrière-grand-père, Francisco Díaz de León (1897-1975)

« Cette recherche d'identité a été, en quelque sorte, "payante" pour ces artistes », continue Alvaro, « des artistes dont le nom est resté célèbre au Mexique et qui sont presque sacralisés : Rivera, Siqueiros, Kahlo — les autres sont un peu tombés en désuétude. Mais ce n'est pas qu'un cliché, Rivera est partout au Mexique par exemple, c'est une figure institutionnelle très respectée, indissociable de la Révolution. Il y avait des reproductions de ses œuvres dans absolument tous mes livres scolaires et tu ne fais pas deux pas dans un musée mexicain sans tomber sur une œuvre de Rivera. Du coup, je l'ai tellement vu que je ne peux plus le voir… Un peu comme Frida Kahlo — OK, elle en a chié, mais elle était quand même vachement égocentrée comme meuf ! Par contre, c'est vrai que les artistes femmes sont peu mises en avant au Mexique. Si tu vas au Museo Nacional de Arte de Mexico par exemple, tu en trouveras peu. »

Cette construction d'un récit national a trouvé son acmé dans une forme plastique en particulier, ce qu'on appelle le muralisme : de grandes fresques, dans des espaces ou des bâtiments publics, glorifiant la Révolution. Un seul exemple a traversé l'Atlantique pour être exposé au Grand Palais : il s'agit de La Rivière Juchitán de Diego Rivera, datant de 1953-1955. À sa vue, Alvaro s'exclame : « Ah, elle est moche ! Ils auraient pu en choisir une autre quand même… » Il continue sur sa lancée, alors que nous regardons des extraits du film ¡Que Viva Mexico! réalisé en 1932 par Grigori Aleksandrov et Sergei M. Eisenstein. « Ce qui est aussi intéressant avec cette construction identitaire, c'est que tout le monde peut y participer — et c'est cool. On en a l'exemple avec Eisenstein. Il arrive parfaitement à capter quelque chose de cette mexicanité, alors qu'il est russe. Il est constitutif de ce mythe national — qui veut faire croire que le Mexique est un pays égalitaire, alors que c'est faux ; un mythe élaboré car sinon tout se casserait la gueule… »

Diego Rivera, "La Rivière Juchitán" (1953-1955)

Après y avoir été de ses petites anecdotes sur les autres artistes exposés — « Il paraît que [David Alfaro] Siqueiros a aidé Staline à faire buter Trotski [le révolutionnaire soviétique a été assassiné à Mexico en 1940]. Bon, il y a aussi des rumeurs comme quoi Trotski se serait tapé Kahlo… » —, Alvaro commente les deux dernières parties de l'exposition, « Les autres visages de l'école mexicaine de peinture » et « Rencontre de deux mondes : Hybridation » avec un focus sur les liens entre le Mexique et les États-Unis. « C'est un art qui peut faire moins "mexicain" mais qui correspond aussi à un moment où les gens se cherchaient beaucoup parce que le pays changeait très vite, avec le boom post-Révolution. Par contre, j'ai l'impression — c'est paradoxal d'ailleurs — que les États-Unis sont un thème peu présent dans la peinture mexicaine, je ne sais pas trop pourquoi… Ces sections sont d'ailleurs moins intéressantes et moins développées. »

Il est 18h passées quand nous sortons du musée. Dehors, un froid sec et la nuit noire nous accueillent. Je demande à Alvaro qu'elle est son impression globale de l'exposition. « Au final, il y a un peu des clichés dans l'expo, mais c'est presque inévitable si on traite d'un sujet aussi vaste que celui-ci. Et puis ce sont des chefs-d'œuvre de l'art mexicain. Mais en fait, j'ai l'impression d'être au Museo Nacional de Arte. Je me dis qu'en sortant, je serai à Mexico — devant le musée, il y a une petite place très sympa, avec des bars et tout… Mais non, on est à Paris, il fait froid et moche, c'est nul ! » Avant de disparaître dans la foule de touristes massée sur les Champs-Élysées, Alvaro me glisse qu'il ne serait pas contre retourner au Mexique, mais qu'en attendant, il va se réconforter avec les frijoles, chilaquiles et autres plats cuisinés mexicains que son oncle lui a rapporté.

Quelques spécimens de plats cuisinés mexicains

« Mexique (1900-1950) » est à voir au Grand Palais, à Paris, jusqu'au 23 janvier 2017. Plus d'infos en cliquant ici.

En attendant qu'on l'invite au Mexique, Marie traîne sur Twitter.