Pigalle, mon amour – quand La Rumeur s’attaque au cinéma français
Capture d'écran tirée des "Derniers Parisiens"
Culture

Pigalle, mon amour – quand La Rumeur s’attaque au cinéma français

On a rencontré Hamé Bourokba et Ekoué Labitey pour parler des « Derniers Parisiens », qui vient de sortir en salle.
22.2.17

Après eux, le Déluge ? Les Derniers Parisiens, ce n'est pas le nom d'un roman caché de Barjavel ou le mantra d'un politicien qui milite pour une France homogène. Non, Les Derniers Parisiens, c'est le titre du premier long-métrage signé Hamé Bourokba et Ekoué Labitey, deux gars du groupe La Rumeur que les médias appellent bien souvent par leurs prénoms.

Après avoir signé le téléfilm De l'encre en 2011 pour Canal+, ces deux grands noms du rap hexagonal parcourent désormais les plateaux pour évoquer la sortie dans les salles françaises de leur dernier rejeton. Dans celui-ci, ils lèvent le voile sur les destins croisés de Nas – Reda Kateb –, Arezki – Slimane Dazi –, Margot – Mélanie Laurent – et toute une faune made in 18e arrondissement, entre engrenages, malchance et envie d'évasion. Auréolé d'une jolie réputation issue de divers festivals, le film est un prolongement de ce qui a toujours fait l'âme du groupe : un amour des quartiers populaires, du vieux Paris, et de leurs personnages. Le tout aboutit à une oeuvre qui dénote pas mal dans le paysage cinématographique actuel.

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Les deux réalisateurs et scénaristes sont revenus avec moi sur leur façon d'appréhender le passage au cinéma, leurs influences, leur regard sur le cinéma français contemporain et ce qui les différencie des autres réalisateurs en activité.

Image tirée du tournage des "Derniers Parisiens"

VICE : Salut à tous les deux. Pour commencer, on peut dire que c'est assez rare de voir certains coins de Paris filmés comme ça – surtout ces derniers temps.
Ekoué Labitey : Si on pose une caméra à Pigalle, sur le terre-plein – qui reste quand même un point de rassemblement nocturne pour toutes les banlieues – c'est parce qu'on connaît et qu'on est suffisamment backés pour pouvoir la poser là sans souci. Le cinéma français qui pose sa caméra une journée à Pigalle, il se retrouve avec tous les mecs qui tiennent les bars qui leur demandent 1 000 euros.

On va pas polémiquer en affichant des gens à qui c'est arrivé, mais on sait qui c'est vu que l'info a tourné. Nous, c'était inimaginable. Il n'y a pas eu un souci. Pas un. Aucun débordement, pas une bouteille qui a volé ou je ne sais quoi. Je connais très bien le boulevard, j'y ai traîné, j'y ai des amis, c'était sécurisé parce qu'on sait sur qui compter. Et contrairement à d'autres, on ne filme pas un lieu « louche » en longue focale, ni en vitesse pour pas se faire repérer, ni avec une bande de vigiles devant des cordons de sécurité juste pour cadrer une terrasse de café… Ça, c'est bidon. Ça montre juste que tu as peur de ton propre décor. On a tourné cinq semaines. C'est à mettre au crédit de La Rumeur, aussi.

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Hamé Bourokba : Tout est du décor naturel, à part un plan dans le bar – où la proportion ne correspondait plus. Tout était déjà là, établi, posé bien avant nous. Tu arrives sur ton décor puis tu amènes les comédiens quand tu sais comment tu veux jouer le truc.

Au niveau de la direction d'acteurs, c'était le même état d'esprit ?
Hamé Bourokba : Ça repose sur une proximité avec les comédiens, qu'ils soient professionnels ou pas. C'est une petite famille. Comme on se connaît déjà, la confiance est établie et on gagne du temps. Une fois qu'ils ont assimilé le scénario, on renoue avec eux des liens qu'on a depuis toujours. On leur demande pas de composer mais de chercher dans leur naturel ce qu'il y a de plus intéressant pour le tournage.

Ekoué Labitey : Mais sans impro, je précise. C'est un vrai travail.

Hamé Bourokba : Ça s'appelle la vie, tout simplement. Un truc à la fois très écrit et très ouvert sur l'imprévu.

Vous avez dirigé différemment Mélanie Laurent par rapport à Reda Kateb et Slimane Dazi, que vous connaissez bien ?
Ekoué Labitey : Un peu. Le rôle de Reda, c'est celui d'un petit délinquant qui est suffisamment mature pour basculer dans le banditisme. Il sort de prison, il manipule des sous. Le cheminement, c'est malheureusement celui-là.

On lui a présenté des gars qu'on connaissait et qui ont les deux mains là-dedans, et son travail a été de les observer. Là, pour le coup, on n'est pas du tout chez les rappeurs ou les gens qui s'excitent dès qu'ils filment un calibre. C'est un métier, c'est complètement différent. Reda s'est oublié un peu, il a pris tout ça en référence. Il aimait déjà le personnage.

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Slimane, c'était plus facile. C'est quelqu'un de la génération des bidonvilles de 1962, un ancien.

Après, Mélanie Laurent, tu remarqueras qu'on l'a pas maquillée. C'était un choix délibéré. On voulait la fondre dans le creuset, et elle y est venue aussi naturellement qu'elle est venue à Hamé et moi. C'est fort ce qu'elle a fait. Elle est venue comme les autres alors que c'est clairement quelqu'un de très établi.

Quel est votre rapport au cinéma français, d'ailleurs ? Ekoué, je me souviens d'une interview où tu cartonnais joyeusement La Haine de Kassovitz.
Ekoué Labitey : J'ai jamais aimé La Haine, c'est clair. C'est trop forcé. Il y a trop de choses qui ne vont pas du tout. Je me souviens de l'interview dont tu parles, j'avais défoncé le film. Mais je serais plus indulgent aujourd'hui, parce que d'un autre côté ça a été un des premiers films vraiment sérieux sur ces thématiques. J'imagine qu'il y a des défauts qui me sautent aux yeux mais qui étaient compliqués à éviter.

Hamé Bourokba : C'était contemporain des films de Richet. Ma 6-T va cracker, les films de Malik Chibane, etc.

Il y a eu toute une vague entre 1992 et 1995 de films « sur la banlieue », qui se passaient en périphérie, effectivement. Personnellement, j'ai jamais été attiré par cette vague. Et on voulait surtout pas s'inscrire dans une catégorie de films comme ça, vraiment pas.

Ekoué Labitey : Mais les gens le feront, malheureusement. Ils nous catalogueront, c'est le jeu. C'est une histoire qu'il sera très facile de regarder de haut. Ceux qui veulent y voir des clichés, ils les verront.

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Hamé Bourokba : Voilà, ils verront sûrement des références ici et là, ils feront des liens. Mais c'est normal, on est comme tout le monde, travaillés par des choses inconscientes. Il y a peut-être des résonances qui se voient et qui nous échappent parce qu'on n'en avait pas du tout conscience sur le moment.

Après, rien que l'appellation « film de banlieue »…
Hamé Bourokba : C'est super gênant. Déjà, parce qu'on en parle comme d'un genre à part entière, comme on aurait dit « c'est un western » ou « c'est un polar ». Comme s'il y avait des codes, des trucs immuables dès que tu filmes un quartier pauvre. Nous, on s'est appliqués à filmer les gens et à les humaniser, dans toute leur complexité, à dresser le portrait le plus fidèle à notre sensibilité du quartier de Paris qu'on connaît le mieux. Notre démarche s'arrête là.

Image tirée du tournage des "Derniers Parisiens"

Dernièrement vous sentez que le cinéma français s'améliore un peu dans son traitement de la banlieue, ou pas du tout ?
Ekoué Labitey : Chouf, c'était pas mal. J'aime la façon dont Karim Dridi a travaillé avec ses acteurs.

Hamé Bourokba : Je vais assez peu au cinéma et je suis pas friand du cinéma indépendant français. Je dis pas ça par condescendance, mais c'est pas du tout mon truc.

Ekoué Labitey : Un Prophète, j'ai bien aimé. C'était chanmé.

Dans les contemporains, Jacques Audiard est une référence ?
Ekoué Labitey : Sincèrement, Audiard, c'est l'un des derniers qui… Quoique, j'aime bien Beneix, aussi. On l'a rencontré, d'ailleurs. Il a des couilles lui. C'est indéniablement quelqu'un qui sait faire des films.

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En ce qui concerne les références, je suis resté sur des choses à l'ancienne comme Juice, avec Tupac. C'était le grand frère de Mourad [membre de La Rumeur, ndlr], Rachid, qui l'avait filmé dans une salle de cinéma à New York pour le ramener en VHS ici. On l'avait regardé comme ça.

Hamé Bourokba : Évidemment, il était pas distribué ici. Il est jamais sorti en salles en France.

Ekoué Labitey : Il m'a traumatisé ce film.

Affiche du film "Les Derniers Parisiens"

L'un des éléments vous concernant qui sautent aux yeux dans le film, même pour ceux qui ne connaîtraient pas vos morceaux, c'est votre amour pour le vieux Paris populaire.
Ekoué Labitey : Ah oui, ça se voit ! Le côté inédit de ce film, c'est que c'est du cinéma fait par des musiciens parisiens, tourné à Paris. Il n'y a pas trop de complexes par rapport à la culture anglo-saxonne, pas trop d'anglicismes. Les mecs que tu vois, c'est vraiment des mecs d'ici, jusqu'au bout. En ça, c'est éloigné du rap tel qu'il existe aujourd'hui, où t'as envie de dire à certains : « Chantez en anglais, ça ira plus vite. » Pourquoi pas après tout, ça peut être intéressant.

Nous, on a grandi ici. J'adore Paris, j'adore mes potes, j'aime le cinéma d'après-guerre, c'est pour ça que notre affiche lui rend hommage. Tout reste naturel. On a remporté des prix au Japon, le film est parti en festival en Italie, et ce qui revenait à chaque fois niveau réactions c'était : « Ah d'accord, c'est comme ça Paris ? » La Tour Eiffel, les films de Ozon ou je ne sais qui – où concrètement ni toi ni moi ne pouvons être inclus dans le décor. C'est ce qu'on a essayé de montrer.

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Il n'y a pas de volonté de plaire au plus grand nombre. C'est pour ça que c'est un petit film, aussi. Pour l'instant, les retours vont au-delà de nos espérances. Les gens qui aiment pas le rap et/ou qui ne nous aiment pas, on va pas chercher à les convaincre. Ils verront des clichés du début à la fin. Quelque part, tant mieux. C'est aussi ça notre vision du cinéma et de la musique : assumer son côté un peu transgressif, hors des clous, quand il faut. Ce qui me plaît toujours dans le rap français, c'est qu'il y a ce truc-là qui résiste : la saleté. Le rap français reste encore très sale et c'est pas plus mal.

Hamé Bourokba : Faut toujours chercher la justesse, chercher la vie, même si c'est sale. Même si c'est pas des endroits « fréquentables », il faut y aller. Les situations, les personnages et même les acteurs, on va chercher chez eux ce qui nous paraît le plus juste possible. Pour les 15 premières minutes du film, des gens nous ont dit que c'était « trop ».

Ekoué Labitey : Que c'était misogyne, etc.

Mais c'est Pigalle, la nuit…
Ekoué Labitey : Ouais, mais toi t'es quelqu'un de suffisamment éveillé pour savoir ça.

Hamé Bourokba : Voilà, on s'est pas posé la question de faire un film féministe ou antiféministe, c'est pas du tout le sujet. Tu prends les potes de Nas, interprété par Reda Kateb. C'est une clientèle exclusivement masculine, éméchée, devant un match de foot, le soir. L'alcool et l'effet de groupe aidant, forcément ça débouche sur un incident. C'est dans la logique de la scène. On n'est pas dans un rassemblement du MLF, c'est sûr.

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Ekoué Labitey : Le truc c'est qu'aujourd'hui il y a tellement d'idéologies et de « politiquement correct » – même si j'aime pas ce terme – que ça parasite tout. Il faudrait rester dans un truc tiède te permettant d'avoir l'approbation de certains. C'est pour ces raisons-là qu'on a été évincés de Cannes.

Vous n'êtes pas Abd al Malik non plus.
Ekoué Labitey : Oui, c'est clair. Que ce soit lui ou d'autres, bon, ça part dans une direction… C'est pas notre démarche. On voulait filmer des gens, des rues qu'on n'a pas l'habitude de voir au cinéma. Un vendeur de CD ambulant à Château d'Eau, toi ou moi ça nous paraît normal, puisqu'il y en a partout là-bas. Sauf que j'ai jamais vu ça dans un film français. Rentrer dans ce quartier par cet angle-là, rentrer dans Pigalle par les crêpes, on est bizarrement les seuls à l'avoir fait.

C'était déjà le cas avec De l'encre, quand vous aviez filmé les puces de Clignancourt.
Ekoué Labitey : Voilà, et c'est un film qu'on a tourné en 18 jours. Ça ne nous a pas empêchés de faire un carton, de prendre des sous. Le truc a eu des prix en festival, fait une belle audience. Sauf qu'on n'avait pas le choix, c'était de la télé, on a donc dû tout boucler en à peine plus de deux semaines. Logiquement, il y a eu des figures imposées. Privilégier les plans larges, par exemple. Des choix pratiques. Mais ces contraintes, on a réussi à les casser, à les tordre et à être satisfaits du résultat.

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Évidemment, on préfère 10 000 fois Les Derniers Parisiens parce qu'on a tout fait comme on le voulait, mais quand je repense à De L'encre, je sais pourquoi ça a marché. Étrangement, c'était pas un film pour les mecs du hip-hop. C'était un film sur le milieu, mais destiné à s'ouvrir au public extérieur.

C'était plus de la vulgarisation du milieu rap pour le grand public, de mon point de vue.
Ekoué Labitey : Ouais, y'avait un côté comme ça. Et y'avait aussi quelques piques envoyées au personnage de Gros Cul, qui représentait plus ou moins Bouneau [le directeur des programmes de la radio Skyrock, bête noire du groupe, ndlr].

C'est vrai que cet équivalent de Bouneau, vous ne lui aviez même pas donné de nom dans De l'encre. C'était juste Gros Cul, même dans le générique.
Ekoué Labitey : Ha ha, ouais exactement ! Ça, c'était magnifique.

Hamé Bourokba : Ouais, t'as bien épluché le truc.

Ouais, ça m'avait marqué. Sinon, vous avez une façon très affectueuse de filmer les errances parisiennes nocturnes, là où la plupart du temps il s'agit juste d'une transition entre deux scènes.
Ekoué Labitey : C'est constitutif de ce qu'on est. On est des peuples du Sud de la planète. Marcher, c'est important pour nous.

Hamé Bourokba : L'errance et les déambulations, c'est vraiment la base. Toutes les premières idées fondatrices de La Rumeur…

Ekoué Labitey : …On les a eues en marchant. On partait justement de Pigalle.

Hamé Bourokba : On allait jusqu'à la Villette. On partait souvent au Hot Brass dans les années 1994, 1995. Souvent, à deux trois heures du matin, après des concerts légendaires – Georges Clinton ou autres – on revenait à pied.

Ekoué Labitey : On allait se finir rue Fontaine, on se prenait un grec. À l'époque, la rue Fontaine, c'était la Cour des Miracles. Je me disais : « Comment des mecs peuvent tourner des films dans ces coins de Paris ? » C'était ghetto, avec des bagarres. Tu pouvais pas ramener une meuf là-bas. Tu faisais que t'embrouiller.

Yérim traîne encore rue Fontaine. Il est sur Twitter.