LE NUMÉRO FICTION 2008

Poppy Z. Brite: roi et reine de la Nouvelle-Orléans

Les premiers livres de Poppy Z. Brite sont remplis de vampires, d’adolescents tourmentés et de créatures torturées, à la sexualité ambiguë et aux cheveux allant du platine pâle au jais en passant par le cramoisi qu’emmêlent et soulèvent des vents...

Amy Kellner

 

TRADUIT DE L’AMÉRICAIN PAR ETIENNE MENU, PHOTO: TONY CAMPBELL

Les premiers livres de Poppy Z. Brite sont remplis de vampires, d’adolescents tourmentés et de créatures torturées, à la sexualité ambiguë et aux cheveux allant du platine pâle au jais en passant par le cramoisi qu’emmêlent et soulèvent des vents chauds. Ses deux premiers romans, Lost Souls et Drawing Blood, sont devenus des classiques instantanés à la fois chez la jeunesse gothique et les nerds de la littérature d’horreur. Sa troisième livraison, Exquisite Corpse, histoire d’amour entre deux serial killers adorant folâtrer dans les entrailles sanguinolentes de jeunes adolescents, était tellement abominable et pleine de détails insoutenables que je l’avais jetée par la fenêtre après avoir fini de la lire, de peur de ne pouvoir dormir avec un truc aussi atroce près de moi.


Puis sont ensuite sortis une biographie de Courtney Love, plusieurs recueils de nouvelles, quelques anthologie d’histoires érotiques de vampires (toutes excellentes), sans oublier un éloge funèbre de William Burroughs dans lequel—je ne l’oublierai jamais—elle s’imagine sodomiser son cadavre. Puis soudain, en 2004, elle sort un nouveau roman, Liquor, qui parlait de… chefs cuisiniers. Ouais, de chefs, plus précisément de Rickey et G-Man, un couple gay de La Nouvelle-Orléans branché bonne chaire et baise torride, qui ouvre un restaurant où tous les plats sont préparés, d’une manière ou d’une autre, avec de l’alcool.

Brite a depuis écrit trois autres romans au sujet de cet adorable tandem et ne compte pas s’arrêter en si bon chemin. Et même si l’univers de la foodie-lit et celui de l’horreur sont un peu comme le jour et la nuit, on sent toujours la touche de Brite: son sens du récit inimitable, sa ville natale de La Nouvelle-Orléans, l’amour entre hommes. Et là où ses premiers romans baignaient dans des fluides corporels visqueux (on y avait toujours l’impression que quelque chose dégoulinait, sang, foutre, crachats ou larmes), ses derniers livres n’en sont pas moins remplis de descriptions de matières gluantes, à la différence près qu’il s’agit maintenant de choses que vous pourriez manger sans attraper une MST.

Brite tient également un journal web totalement addictif, où elle parle de sa vingtaine de chats rescapés, de l’expérience traumatisante qu’a été pour elle l’ouragan Katrina, ou encore de choses et d’autres sur lesquelles elle a besoin de fulminer, parce que c’est la vie. Si l’on se fie au post qu’elle a rédigé juste après que nous l’ayons contactée, elle ne donne plus tellement d’interviews ces jours-ci, mais visiblement nous l’avons sollicitée un bon jour. Veinards que nous sommes! Et que vous êtes.

Vice: Tu t’assois à un endroit spécial quand tu écris?

Poppy Z. Brite:
Malheureusement, j’écris très peu ces derniers temps. Mes «gars dans la cave», comme les appelle si justement Stephen King, sont en grève depuis presque un an. Et malgré tous les gens bienveillants qui m’exhortent à «simplement écrire», ça ne marche pas davantage que de me dire «arrête d’avoir mal au dos» (j’ai des problèmes de dos chroniques) ou, pour citer un ami écrivain, de dire à un alcoolique «arrête de boire, c’est tout».

Les gens qui n’écrivent pas ne saisissent pas à quel point c’est dur. Mais vous faites quand même votre blog sur LiveJournal…

J’ai aussi écrit quelques articles pour des quotidiens et des magazines pendant l’année qui vient se s’écouler. J’ai fait ça sur ma table de travail, la même que j’avais à 12 ans.

Bon, j’espère quand même que tu vas bientôt te remettre à écrire.

J’y reviendrai quand ça reviendra. Je crois qu’il faut déjà que je règle tout un tas de choses en rapport avec Katrina. «Traiter le problème», comme on dit. J’aurais du mal à croire que j’ai survécu à tout ça sans les cicatrices émotionnelles que j’ai aujourd’hui en moi, mais le fait est qu’elles sont bien là, ces cicatrices. J’étais quelqu’un de plutôt heureux avant le 29 août 2005.

Tu peux nous dire un peu de quelle façon tu as personnellement vécu l’ouragan, l’évacuation, la difficulté que tu as eu à récupérer tes nombreux chats?

J’ai peur de ne pas être encore prête à parler de ça aujourd’hui. J’ai acheté une nouvelle maison en ville et je compte bien y passer le restant de mes jours, mais là j’ai atteint un point où c’est très difficile pour moi de lire ou regarder quoi ce soit sur La Nouvelle-Orléans, notamment sur tout ce qui concerne l’ouragan et ses conséquences, et je me suis rendue compte que je pouvais avoir des crises de panique quand je parlais un peu trop de cette période ou quand je relisais les entrées de mon blog à l’époque. Je vous conseille plutôt de regarder les posts de septembre et octobre 2005 sur docbrite.livejournal.com.

Je les ai lus justement, et ça m’a bouleversé. J’avais les larmes aux yeux en lisant le passage où on vous laisse finalement retourner dans votre maison inondée, dans laquelle vous retrouvez un certain nombre de vos chats sauvages, mais pas tous.

Oui, c’est triste, mais à présent je trouve ça beaucoup plus sain d’être en colère, et ça tombe bien puisqu’il y a plein de choses qui me mettent en colère en ce moment. Je ne me sens plus citoyenne des États-Unis. Le sud de la Louisiane s’est fait traiter comme un pays du Tiers-Monde, voire pire que la plupart des pays du Tiers-Monde. Pourquoi est-ce que je continue à payer des impôts à un gouvernement dont l’incompétence a dévasté ma ville, et qui en plus de ça refuse de réparer ce qu’il a brisé? Je tiens à préciser que les choses auraient été encore plus dures pour nous sur le moment sans la générosité de mes amis et de mes lecteurs. Ils nous ont permis de respirer financièrement grâce à leurs dons, et certains nous ont même aidé à sauver les chats que nous n’avions pas pu évacuer au départ. Leur gentillesse nous a aussi permis de rester à peu près sains d’esprit.

Ok, on va passer à des questions un peu moins traumatiques. Tu peux nous citer quelques-uns de tes livres préférés?

Il y en a des centaines, mais généralement une fois que j’ai mentionné La Conjuration des imbéciles de John Kennedy Toole, je ne sais plus trop quoi dire. C’est sans doute le livre de fiction le plus authentique qu’on ait écrit sur La Nouvelle-Orléans, et celui qui a le plus influencé la manière que j’ai d’écrire sur ma ville natale. À part ça, je pourrais citer Misery de Stephen King, où les jeunes auteurs trouveront beaucoup plus de bons conseils et remarques que dans n’importe quel manuel d’écriture. King, d’une manière générale, a tendance à être l’écrivain que je lis pour passer un bon moment. Sinon, j’adore V.S. Naipaul, Shirley Jackson, Ramsey Campbell, Paul Theroux (en particulier ses ouvrages de métafiction, dont on peut supposer qu’ils sont autobiographiques) et Carson McCullers. Moby Dick a été un bon compagnon de route lors d’un voyage en Australie, puisque j’en ai lu la moitié sur les routes de là-bas, puis l’autre moitié lors du vol retour. Paris et Londres en 1793 est mon livre préféré de Dickens. Et je ne pourrais me séparer de mon Smithsonian Guide to North American Birds. Dans chaque région où je me rends pour la première fois, j’ai l’habitude d’acheter au moins un guide ornithologique; j’adore les feuilleter une fois revenue chez moi, je revis mon voyage en me rappelant tout ce que j’ai vu et en regrettant de ne pas avoir vu tout ce que j’aurais aimé voir.

Les oiseaux? C’est un grand hobby pour vous?

Mon mari et moi adorons observer les oiseaux. Nous ne sommes ni l’un ni l’autre des experts, mais nous savons tout de même apprécier les trésors de la vie sauvage louisianaise. Un de mes plus beaux voyages—et un des souvenirs qui m’a permis de m’en sortir après l’ouragan—a eu lieu en juillet 2005, dans la région australienne du North Queensland, où je me suis rendue après avoir été invitée à une convention à Melbourne. J’ai séjourné dans un endroit appelé la Cassiowary House, où j’ai découvert des centaines d’espèces d’oiseaux, dont des casoars [cassiowary en anglais], qui sont d’énormes oiseaux-coureurs au plumage noir et brillant, qui ressemble un peu à des cheveux, avec un cou bleu irisé et de grandes houppettes dures comme de la corne.

 

Est-ce qu’il y a un genre d’écriture qui vous énerve particulièrement?

Je ne suis pas trop fan des petits polars culinaires mignonnets avec des titres-calembours du genre Crime Brûlée, où des recettes sont intégrées à l’histoire. Je suppose que ça m’énerve car, à cause de la stratégie marketing débile mise en place par un de mes ex-éditeurs, c’est un peu ce que les gens ont tendance à attendre de mes livres. J’aime lire des polars—surtout le côté thriller avec police scientifique et tout ça—mais ça ne m’intéresse pas d’en écrire, et surtout je me fous complètement de ces histoires de restaurateurs et de femmes critiques gastronomiques en quête de romantisme, ou d’autres personnages de ce type. Ce qui m’intéresse, c’est de raconter la vie de cuisiniers qui travaillent à La Nouvelle-Orléans. Pas des polars, pas du «food porn», juste quelque chose de réel au sujet de l’existence de gens qui travaillent dur et consciencieusement.

Il y a un livre que tu préfères parmi tous ceux que tu as écrits?

Je pense que si un auteur ne considère que son dernier bouquin est son meilleur, c’est qu’il y a un problème. En ce qui me concerne, c’est D*U*C*K, une nouvelle que j’ai écrite pour Subterranean Press, peu après notre retour à La Nouvelle-Orléans au terme de deux mois d’exil post-Katrina. L’histoire a lieu dans le même univers de restaurants que mes derniers romans Liquor, Prime et Soul Kitchen, sauf que c’est légèrement… détraqué. Je ne préfère pas trop l’expliquer, même si j’en dis un mot dans l’avant-propos, mais évidemment c’est le lecteur qui doit y voir ce qu’il veut y voir. C’est un texte qui me tient très à cœur, et jusqu’ici je n’ai rencontré aucun lecteur de La Nouvelle-Orléans qui n’ait pleuré en arrivant à la fin. Les quelques non-néo-orléanais que je connais n’ont pas trop saisi la chose, et même si j’ai plutôt tendance à espérer que mon travail puisse être compris par le plus grand nombre, je crois dans le cas de D*U*C*K que tout ça ne leur est pas tellement accessible. Je serais ravie d’apprendre que certains ont pu aimer, mais c’est vraiment une histoire pour La Nouvelle-Orléans.

Je l’ai lu et figure-toi que même si je ne suis allée là-bas qu’une seule fois, il y a environ dix ans, j’avais la gorge serrée en arrivant aux dernières pages. Mais sinon je me demandais, comment vous avez vécu votre adolescence, le lycée et tout ça?

Je n’étais pas très heureuse, comme la plupart des gens à cette période, y compris ceux qui disent être heureux. Mais par la suite j’ai eu la chance de pouvoir vendre ma première histoire sur un marché professionnel avant même de terminer la fac, et ç’a été quelque chose d’essentiel.

Tu penses que c’est parce que tu étais malheureuse à cette époque que tu t’es intéressée aux vampires, à l’univers de l’horreur et du gothique? Comme pour échapper à ce que tu vivais?

Très honnêtement, je ne me suis jamais vraiment intéressée aux vampires. Ils se sont plus ou moins frayés un chemin dans mon premier roman parce qu’ils étaient des éléments essentiels de la culture gothique de l’époque—je crois qu’aujourd’hui ils y sont devenus un peu ringards—, et après le succès de Lost Souls, les gens s’attendaient à ce que je m’y intéresse encore plus, alors que c’était pas du tout mon projet. En ce qui concerne l’horreur et la culture gothique en général, j’ai lu de la littérature fantastique dès l’enfance, et je me suis mis au gothique grâce à mon premier petit copain, qui écoutait de la musique de ce genre. Mais je ne dirais pas trop qu’il s’agissait d’une échappatoire vis-à-vis de l’ennui scolaire. Le plus loin que j’ai été, c’est quand j’ai publié une sorte de gazette underground pendant mes deuxième et troisième années de fac. Ça s’appelait The Glass Goblin et ça m’a permis de rencontrer un certain nombre d’autres jeunes gens chelou que je n’avais pas rencontrés auparavant.

Tu as déjà eu des visions, ou vu un fantôme?

Non, je suis complètement insensible à ce genre de perception.

La plus grande peur de ta vie?

Je pense que c’était quand j’ai dû emmener mon mari aux urgences un soir parce qu’il ressentait des douleurs dans la poitrine. En réalité, ce n’était qu’un claquage qu’il s’était fait à force d’aller chercher des plats en hauteur (il est chef cuisinier), mais pendant une heure ou deux, je me suis dit que c’était peut-être une crise cardiaque, et j’étais terrorisée. L’autre souvenir qui pourrait concurrencer cette soirée, ce sont les quelques jours ayant suivi l’ouragan et la rupture des digues fédérales, lorsque nous avons compris à quel point nous allions devoir attendre avant de pouvoir revenir à La Nouvelle-Orléans. Mais comme je l’ai dit, toute cette période est aujourd’hui assez floue dans ma tête, et heureusement.

Tu as dit que tu avais des crises de panique depuis l’ouragan. Comment tu t’en sors?

Mon mari m’aide beaucoup, c’est le pilier de ma vie. Et je prends du Xanax.

Vive le Xanax! J’ai lu sur ton site que tu étais «lassée de tous ces trucs gothiques un peu pâlots». Quand on sait que tu es pour beaucoup de gens la reine de la littérature gothique actuelle, comment tu expliques tes propos?

Je ne considère pas avoir jamais été la «reine de la littérature gothique» pour qui que ce soit. Les écrivains ne sont pas responsables des techniques marketing stupides employées par leurs éditeurs. Quand je m’intéressais à la culture gothique, j’ai écrit à ce sujet. Et quand je me suis intéressée à d’autres choses, j’ai écrit à leur sujet. Je n’ai rien contre le gothique—et j’en ai bien profité, tout de même—mais je ne suis plus l’actualité des groupes, des modes, des fêtes, etc, et je serais donc bien incapable d’écrire sur le domaine tel qu’il se présente aujourd’hui.

Tu as des gens qui te suivent, qui te harcèlent?

Ouais, j’ai de temps en temps droit au dingo de service. Je sais comment m’en tirer, j’ai les moyens—je ne parle pas d’argent, mais d’amis qui peuvent se renseigner sur la situation, et agir si nécessaire. En général, j’ai l’habitude de me dire que les fans transis qui vous suivent sont en réalité plus haineux que les gens qui vous harcèlent en vous voulant clairement du mal.

J’adore Enough Rope, l’essai que tu as écrit sur ta «dysphorie de genre» et sur le fait que ton identité ressentie est celle d’un homme gay. C’est sorti il y a dix ans, tu éprouves la même chose aujourd’hui?

La principale différence, c’est que j’ai maintenant aucun mal à être monogame, et ça c’est vraiment un gros soulagement. Mais en ce qui concerne l’ensemble de mon expérience de la dysphorie de genre, je dirais que le texte est toujours d’actualité.

Pour ceux qui ne l’ont pas lu, tu pourrais parler en quelques mots de ce que tu vis, du fait de ne pas te sentir en accord avec ton genre et la manière que tu as eu d’expliquer ça aux gens qui ne comprenaient pas?

Je m’identifie comme de genre masculin, et d’orientation homosexuelle. On pourrait me mettre dans la catégorie «transsexuel sans opération nécessaire», puisque je n’ai jamais songé à changer de sexe, ni même à ressembler physiquement à un homme. Je me sens bien comme je suis en ce moment, et le fait d’être en couple avec quelqu’un qui comprend très bien ça y est évidemment pour beaucoup. En général, je n’essaie pas vraiment d’aller parler à ceux qui ne saisissent pas ce que je suis et ce que je ressens. Si leur conception du genre et de la sexualité sont trop étroites pour me prendre en compte, c’est que je peux sans problème me passer de leur aval.

Bien dit. S’il fallait que tu choisisses la tenue que tu porteras à 60 ans, ce serait quoi?

Un smoking sur mesure.

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