revenge porn coronavirus
Illustration de Benjamin Tejero

Quand le revenge porn s'adapte au confinement

Photos et vidéos d’adolescentes dénudées par centaines, cyberharcèlement en meute et slut shaming. Des comptes Snapchat et Telegram baptisés “ficha” diffusent des contenus intimes de filles, souvent mineures, sans leur consentement.
8.4.20

« Sur le coup, ça m’a complètement bouleversée ». Dans la soirée du 22 mars, Yasmine*, 17 ans, découvre que des photos d’elle nue ont été postées à son insu sur un compte Snapchat, nommé « Ficha Timpe de Garges ». La jeune fille originaire de Garges-lès-Gonesse, dans le Val-d’Oise, est sous le choc. « Je me suis mise à pleurer, je suis allée dans la cuisine où j’ai avalé des médicaments. Je ne voulais pas vraiment mourir, je voulais juste être inconsciente pour ne pas avoir à subir ça, pour ne plus y penser du tout. »

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Yasmine est loin d’être la seule à avoir été victime de ces comptes baptisés « ficha » [verlan d’affiche, NDLR] suivis d’une ville ou d’un numéro de département. Avec le début du confinement, épidémie de Covid-19 oblige, cette nouvelle forme de revenge porn et de slut shaming a déferlé sur Snapchat et sur la messagerie cryptée Telegram. Tous les départements d’Île-de-France ont les leurs et on les retrouve désormais aussi dans l’Oise, le Maine-et-Loire ou encore en Seine-Maritime. Les auteurs demandent à leur audience de leur transmettre des images à caractère sexuel de leurs ex-copines ou toute autre fille de leur entourage. « Si vous avez des choses à faire fisha venez pv. Je fais 10k, partagez mon snap. Du lourd arrive », lit-on dans un post Snapchat. Ou encore : « Envoyez-moi vos dossiers avec prénom et ville. Allez-y à balle, je mets tout !»,

Car les auteurs de ces comptes ne se contentent pas de diffuser des nudes de jeunes femmes souvent mineures, ils révèlent aussi les informations personnelles concernant l’identité de la victime. C’est ce qui est arrivé à Yasmine. Lorsque son pseudo Snap est partagé par le compte ficha, en même temps que les photos intimes, la lycéenne reçoit plus d’une soixantaine de demandes d’amis. « Bien évidemment, que des garçons ». Le profil ficha en cause va même jusqu’à lui envoyer une capture d’écran lui indiquant que ses photos été vues et screenées plus de 1 000 fois. « Je sais que tout Garges a vu ces photos et que tout le monde en a parlé dans mon quartier ». Elle décide alors de supprimer son compte Snapchat et de trouver du réconfort auprès d’une poignée de copines, mais pas de sa mère. « C’est trop la honte, je ne lui dirais pas et j’espère qu’elle ne l’apprendra jamais ».

« Le mal est fait, ils ont détruit ma vie et mon image sans aucune raison »

Comme Yasmine, Nina* a elle aussi été victime du même procédé il y a une dizaine de jours. Une vidéo intime où elle apparaît a été diffusée par un compte ficha du 95. « Ma cousine a appris qu’il y avait un compte qui affichaient les filles de notre ville. Je suis donc restée à l’affût, je savais que j’allais y passer », rapporte la jeune fille de 17 ans, qui précise que le téléphone contenant les images en question avait été volé par un garçon de son quartier quelques mois plus tôt. Son pseudo Snap n’a certes pas été diffusé mais plusieurs de ses amis l’ont reconnue sur les images. « On n’a pas arrêté de me partager la story et on me disait qu’elle tournait énormément dans plein de groupes Snapchat », poursuit la lycéenne en terminale scientifique cette année. Le compte à l’origine de la fuite a par la suite été supprimé, « mais le mal est fait, ils ont détruit ma vie et mon image sans aucune raison ».

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Un screen du compte en question.

Ce qui est inquiétant avec ce type de revenge porn, c’est le nombre important de comptes ficha, leur organisation et leur puissance de frappe. Le mode opératoire semble être toujours le même :

  • Etape 1 : pour faire marcher son compte, le propriétaire, très souvent un jeune homme, parfois mineur, demande aux gens de lui envoyer des nudes.
  • Etape 2 : le compte ficha diffuse les contenus explicites.
  • Etape 3 : la meute se met à harceler les victimes en leur envoyant demandes d’ajout et MP. Sur Telegram, certains comptes ficha teasent l’heure de la prochaine story à leurs membres puis la débriefent comme s’il s’agissait d’un vulgaire match de foot.

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Dès qu’un profil est suspendu, des dizaines d’autres apparaissent aussitôt sous de nouvelles appellations. Quelques malins vont même jusqu’à anticiper les potentielles suppressions en créant un compte de secours : « Gardez le nouveau compte bien au chaud, on ne sait jamais si l’autre saute ». D’autres finissent par délaisser Snapchat pour investir Telegram, qui paraît moins réactif aux signalements : « Bon les pirates, sur snap je suis cramé, impossible de me connecter, même sur mon compte perso, donc tout va se passer ici ». Le message est suivi d’une série de nudes de jeunes filles habitant Brétigny. Certains vont plus loin et n’hésitent pas à monnayer quelques images quand d’autres en profitent pour faire des appels à la prostitution, incitant ainsi les jeunes femmes à des rapports sexuels « en échange de biff ».

« Avec le confinement, on s’ennuie, c'est la galère, on s'occupe comme on peut ! » – créateur d'un compte ficha sur Snapchat

L’avocate Rachel-Flore Pardo s’est emparée du sujet en diffusant le 2 avril sur Twitter un document à l’attention des victimes des comptes ficha. On peut y lire que « le confinement a un triple effet amplificateur : quantités d’images diffusées ; plus d’audience sur les réseaux sociaux […] ; victimes isolées ». Et c’est bien cela qui préoccupe les militantes féministes, qui tirent la sonnette d’alarme. Le collectif #NousToutes a diffusé plusieurs messages sur les réseaux sociaux : « Sur @Snapchat, des comptes « ficha » se créent par département et divulguent des photos et vidéos sexuelles de jeunes filles. C’est grave et interdit. Interpellez @Snapchat pour qu’ils interviennent. RT ce message ! Cc @PoliceNationale »

Même appel d’urgence lancé par Hind Ayadi, militante des quartiers populaires et fondatrice de l’association Espoir et Création. Après avoir été alertée par des victimes de sa ville, Garges-lès-Gonesse, elle écrit le 2 avril sur Facebook : « J’avais décidé de ne pas en parler publiquement mais compte tenu des nombreux comptes qui ont été créé principalement en Île-de-France, j’ai pris la décision de hausser la voix ! Aux parents, aux grands frères et sœurs, SVP parlez à vos mômes. Beaucoup sont inconscients du mal qu’ils font et de la détresse de ces jeunes filles. »

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Inconscients, c’est peu de le dire. Nous avons échangé avec deux jeunes hommes, l’un est à l’initiative d’une dizaine de comptes ficha sur Snapchat et d’un groupe Telegram suivi par plus de
4 000 abonnés, l’autre participe à la propagation de ces contenus. Le premier justifie ses activités en raison du contexte liée à la crise sanitaire : « Avec le confinement, on s’ennuie. C'est la galère en vrai, on s'occupe comme on peut hein », tente-il d’expliquer. Il se vante de recevoir un nombre important de « dossiers » à chacun de ses appels à contribution. « Je fais plaisir à ceux qui me suivent », renchérit-il. Le second dit avoir 18 ans et assume prendre part au slut shaming « en matant et partageant les nudes des meufs », peu importe si celles-ci semblent souvent mineures. Sur Twitter, certains félicitent les comptes ficha : « Perso Fisha49 je trouve ça cool mdr c’est le tribunal des putes d’Angers ».

« Les ados qui s’amusent à faire circuler des photos à caractère sexuel commettent à la fois une faute civile et plusieurs infractions pénales » – maître Anne-Marion de Cayeux, avocate

Pourtant, ils risquent très gros. « Les ados qui s’amusent à faire circuler des photos à caractère sexuel commettent à la fois une faute civile et plusieurs infractions pénales, expose maître Anne-Marion de Cayeux, avocate spécialiste en droit de la famille. Si vous transmettez et enregistrez des photos intimes et que vous les diffusez sans le consentement de la personne, vous risquez 2 ans de prison et 60 000 euros d’amende. C’est l’article 226-2-1 du code pénal. […] C’est aussi constitutif de harcèlement dès lors que l’on tombe dans quelque chose qui est en bande organisée. Et là, ce sont les articles 222-33 et suivants du code pénal. Si c’est commis à la fois sur un mineur de moins de 15 ans, la victime, et à la fois par un service de communication en ligne, c’est 3 ans de prison et 45 000 euros d’amende. »

Du côté du Service d’information et de communication de la police (SIcop), on nous informe que « très peu de signalements ont été enregistrés et aucune plainte pour l’instant ». Le Sicop recommande aux victimes et aux témoins de s’adresser à la plateforme de lutte contre le cyberharcèlement Net Écoute ou au tchat de la gendarmerie et de signaler les contenus problématiques sur PHAROS.

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Comment expliquer le fait que les victimes ne se dirigent-elles pas naturellement vers les autorités ? Me Anne-Marion de Cayeux avance plusieurs raisons : « D’abord, elles sont très jeunes. Elles ont honte. Une honte vis-à-vis des parents notamment. Une forme de culpabilité s’ajoute, elles se sentent coupables et responsables de ce qu’il se passe. Puis, il y a la démarche d’aller au commissariat, raconter une première fois, une deuxième fois, etc. Cela peut paraître insurmontable et il y a la peur de ne pas être prises au sérieux, la peur des représailles. Enfin, c’est vrai que la réponse judiciaire n’est pas forcément à la hauteur des besoins. » Et c’est justement ce dont les agresseurs se servent.

En attendant que police et justice se saisissent du phénomène, la riposte s’organise. Depuis le 23 mars, Shanley Clemot-MacLaren est sur le qui-vive. La jeune militante féministe a lancé la campagne #StopFisha sur Twitter, où elle traque sans relâche les comptes ficha dont le nombre a explosé d’après elle : « C’est devenu viral. Il y en a trop, minimum 2-3 comptes par département. » Sensibilisation sur les réseaux, signalements des contenus, mise en relation des victimes avec des avocates, accompagnement via l’adresse mail qu’elle a créée, Shanley n’est pas près de s’arrêter tant que les comptes ficha séviront. « Les hommes n’ayant plus la rue pour nous faire du mal utilisent les réseaux sociaux comme arme de domination, soutient l’étudiante. Et ça marche très bien. J’ai des filles qui m’envoient des messages au milieu de la nuit pour me dire “tel compte va publier une trentaine de contenus à 4h15 du matin. Il faut que je reste debout pour voir si ma photo va apparaître”. Et les gamines, elles ont 16 ans. C’est un slut shaming de masse qui est en train de se produire ».

Dans son combat, Shanley a été rejointe par plusieurs anonymes. « On signale les comptes, on s'infiltre dans les groupes. Au total, avec notre portable comme seul outil, on a fait sauter une cinquantaine de comptes, décrit Thomas, 28 ans, originaire de l’Isère. Mais entre 400 et 600 photos et vidéos intimes ont déjà été dévoilées. Ça rend fou. On sait très bien que la plupart des agresseurs ne seront pas inquiétés… » Djibril, lui, a découvert les comptes ficha par l’intermédiaire d’un jeune influenceur, qui en faisait la pub sur son profil Snapchat. « Les garçons profitent du confinement pour amuser les gens mais ils se foutent des conséquences. Parce que pour eux ça dure deux minutes, ils rigolent et passent à autre chose mais les victimes, ça peut les détruire. » Fanny, 22 ans, abonde dans ce sens : « Ça aura un impact sur la victime plus tard dans la construction de son identité en tant que femme mais aussi dans sa sexualité. » Car le but de ces pratiques, c’est bien « de punir les femmes qui ont une vie sexuelle et les humilier publiquement, s’indigne l’étudiante en Lettres à Nanterre, sensible aux questions féministes. D’ailleurs, c’est ce qu’un compte ficha écrivait : “Il ne faudra pas venir pleurer mais assumer maintenant ce que vous avez fait”. Ces comptes sont symptomatiques d’une vision dégradée des femmes, bien ancrée dans notre société ».

L’affaire des comptes ficha est arrivée jusqu’aux oreilles des membres du gouvernement, alertés par Fiona Lazaar, députée LREM du Val-d’Oise, département touché par le phénomène. « J’ai notamment remonté le sujet à Adrien Taquet. Le secrétaire d’État en charge de la protection de l’enfance a déjà pris attache auprès de Snapchat, qui a indiqué que le sujet était regardé de près et pris au sérieux, rapporte la vice-présidente de la délégation droits des femmes à l’Assemblée nationale. Sujet également pris au sérieux par Marlène Schiappa, que nous avons contactée. La secrétaire d'État à l'égalité femmes/hommes condamne ces pratiques illégales et signale que « le confinement peut exacerber toutes les formes de violences sexistes et sexuelles dont sont majoritairement victimes les femmes, dès leur plus jeune âge. »

Contactés, Snapchat et Telegram n’ont pour le moment pas répondu à nos sollicitations.

* Les prénoms ont été modifiés.

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