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« Il a enlevé le préservatif sans me le dire » : avec les victimes du stealthing

Bien qu'il s'agisse d'une forme d'agression sexuelle, les coupables ne le voient souvent pas de cette façon.

par Alexandra Stanic, et Rose Donohoe; traduit par Sandra Proutry-Skrzypek
19 Février 2020, 8:35am

Préservatif blanc : Shuttershock | Préservatif rose : Getty Images | Collage : VICE

Parfois, le fait de nommer une pratique permet de faire la lumière sur la question. Le terme « stealthing » [de l'anglais « by stealth » ; « furtivement, en cachette » en français, ndlr], qui désigne le fait de retirer le préservatif pendant l’acte sans l’accord du partenaire, n'est pas très répandu, mais vous connaissez probablement quelqu'un qui en a fait les frais : une étude australienne a révélé que 18 % des femmes et 4 % des hommes en avaient été victimes, et que seulement 1 % de cet échantillon l'avait signalé à la police.

Bien que, techniquement, cette pratique ne soit pas illégale dans la plupart des régions du monde, il s'agit d'une forme d'agression sexuelle – l'auteur impose à la victime quelque chose qu'elle n'a pas consenti – et les tribunaux ont déjà condamné des « stealthers » en Suisse, en Allemagne et au Royaume-Uni, tandis que le fondateur de Wikileaks, Julian Assange, a été accusé d'avoir commis ce crime en Suède (l'affaire a été classée sans suite fin 2019).

Les conséquences du stealthing peuvent être physiques, comme les MST ou les grossesses non désirées, mais aussi psychologiques, de nombreuses victimes faisant état de sentiments de honte et de culpabilité. Six d’entre elles ont accepté de me raconter leur expérience.

Avertissement : la suite de cet article comprend des descriptions détaillées d’agression sexuelle.

Avaar*, 26 ans, travaille dans les médias, Amsterdam

À 20 ans, j'ai couché avec un mec que je connaissais de ma ville natale. Nous n'étions pas amis, mais nous fréquentions les mêmes cercles. Je l'ai invité et nous avons commencé à nous embrasser. Au bout d'un moment, la question de savoir qui allait être actif et qui allait être passif s'est posée. Il ne me restait qu'un préservatif, alors je le lui ai donné. Il a suggéré qu'on pouvait s'en passer, mais j'ai refusé. Pendant l’acte, il s'arrêtait à peu près toutes les minutes « pour remettre le préservatif comme il faut ». Je lui ai demandé plusieurs fois s'il l'avait enlevé et il a dit non. Nous avons continué pendant un certain temps et, finalement, quand je me suis allongé, j'ai senti quelque chose de bizarre sur mon dos. C'était le préservatif.

Il a rigolé en disant : « Oups ! Il a dû glisser ». J'étais dégoûté. Je lui ai demandé depuis combien de temps il avait « glissé », et il m'a répondu qu'il ne savait pas. Je lui ai demandé s'il avait des MST et il est devenu agressif. Il a crié : « Tu crois que je suis sale ? J'aurais arrêté si je pensais avoir quelque chose. Je n’en reviens pas que tu doutes de moi. » Honnêtement, je ne savais pas quoi dire, alors je lui ai juste demandé de partir. Il m'a dit d'oublier cet incident et m'a promis de garder le préservatif la prochaine fois. Je l'ai ignoré. En partant, il m'a dit que j'étais une « drama queen ». Ça m’a rendu malade. Je suis allé sous la douche et je me suis nettoyé de façon obsessionnelle pendant des heures. Après cela, j'ai pris rendez-vous pour un dépistage MST.

Le lendemain, j’ai tout raconté à une amie au déjeuner. Elle n'était pas aussi choquée que je le pensais, et m'a dit que j’en faisais tout un drame. J'ai fini par me convaincre que ce n'était pas si grave et je ne l'ai jamais dit à personne d'autre.

Mona*, 28 ans, réalisatrice, New York

Il était anglais, courtois, poli. En arrivant chez lui, il m'a proposé une tasse de thé et des biscuits. Il n’arrivait pas à bander, ce qu'il a mis sur le compte de la « capote ». J'avais insisté pour qu'on en mette une. Malgré toutes ses bonnes manières, je savais qu'il avait couché à droite à gauche et je préférais m’épargner une visite chez le médecin. Nous étions sous les draps quand il a grimpé sur moi, comme si ses problèmes d’érection s’étaient réglés comme par magie. Alors, au bout d'une minute, je me suis méfiée et j'ai demandé s'il portait toujours le préservatif.

Il a souri innocemment et a dit : « Tu ne trouves pas que c’est mieux comme ça ? » Je lui ai répondu que si, que moi non plus, je n’aime pas les préservatifs, avant de m’emporter et de lui répondre : « Tu n’as jamais entendu parler de la chtouille ? De l'herpès génital ? Du papillomavirus ? Des morpions ? La crise du sida, ça ne te dit rien ? Tu crois que les bébés naissent dans les choux ? Personne ne t'a appris le respect ? Elles étaient où, tes manières, quand tu as fourré ta bite entre mes jambes ? Tu les as laissés dans la théière ? »

C'est la première fois que j’ai entendu parler du « stealthing » et je trouve que le terme est mal choisi. Il évoque plus un tour de passe-passe débonnaire qu'une violation sordide et opportuniste. Peut-être vaut-il mieux appeler la pratique par son nom : agression sexuelle.

Elisabeth, 46 ans, free-lance, Vienne

J'ai rencontré un Allemand lors d'un concert. Je lui ai fait comprendre que je ne prenais pas de contraception hormonale et que je n'utilisais que des préservatifs. Il m'a dit que ce n'était pas un problème pour lui, qu’il était important de se protéger. Nous nous sommes retrouvés au lit lors de notre premier rendez-vous et il avait apporté des préservatifs. Je lui en ai mis un et nous avons couché ensemble. Après ça, je suis allée aux toilettes et je lui ai demandé de me donner le préservatif usagé. Il m'a montré le bout du lit et m'a dit qu'il l'avait « enlevé parce que ça le gênait ». J'ai sauté du lit et j'ai senti son sperme couler le long de mes jambes.

Je savais que j'étais dans la phase d'ovulation de mon cycle. Passant de la rage à l'horreur, je lui ai crié dessus. Il a refusé de parler. Bien sûr, je suis tombée enceinte. À l'époque, j'étais mère célibataire de deux enfants et je ne pouvais pas me permettre d’en avoir un troisième. Il ne voulait pas me croire, au prétexte qu'il n'avait jamais mis enceinte une femme auparavant. Je n'avais pas assez d'argent pour payer l'avortement, qui a coûté 450 euros. J'ai inventé une excuse, emprunté de l'argent à mon père et subi la procédure.

J'ai envoyé une copie de la facture à l'adresse du travail du type, une capture d'écran du message qu'il m'a envoyé disant combien l'usage de préservatifs était important à ses yeux, ainsi que mon numéro de compte bancaire. Il m'a remboursé la moitié du prix de l'avortement. Évidemment, j'aurais préféré la totalité du montant, mais au moins, j'ai repris un peu le contrôle de ma vie.

Nina*, 32 ans, travaille dans la publicité, Londres

Après la fête de Noël de mon entreprise, mon patron et moi avons fini chez moi. Il est marié, mais m'a assuré qu'il était dans une relation « libre ». Je ne sais pas si c'est le cas.

Je lui ai donné un préservatif en le prévenant que je ne prenais pas la pilule. Le rapport a été plutôt rapide et nous sommes restés allongés là un moment. Quand je me suis levée pour aller aux toilettes, j'ai vu le préservatif par terre. Confuse, je lui ai demandé s'il avait joui. Il m'a répondu : « Oh, le préservatif s'est enlevé. J’ai joui en toi, mais ne t'inquiète pas, je suis clean. »

J'ai commencé à flipper, à lui crier dessus, à essayer de lui expliquer pourquoi c'était si tordu. J'ai vérifié Clue, mon application de suivi du cycle, et les choses ont dégénéré quand j'ai réalisé que j'étais en pleine ovulation.

Nonchalamment, il m'a dit de prendre la pilule du lendemain, chose que je n’avais pas faite depuis dix ans car ce n'est pas ma méthode de contraception préférée. Il ne semblait pas se soucier des répercussions que ses actions pouvaient avoir sur nos vies à tous les deux. Il est rentré chez lui, je suis allée me coucher. Au réveil, j'étais pleine de ressentiment et de regret.

Bien sûr, ce n'est pas idéal de coucher avec son patron marié. Mais ce qui rend la chose encore plus compliquée et angoissante, c'est de devoir le croiser chaque jour au travail, tout en sachant que la nuit que nous avons passée ensemble s'est terminée de manière non consensuelle.

Mirko, 27 ans, travailleur social, Vienne

J'ai eu un rendez-vous avec un type à la fin de la trentaine que j'avais rencontré sur Grindr. Nous étions tous les deux assez bourrés et je n'avais pas remarqué qu’il avait enlevé le préservatif jusqu’au moment où il a joui en moi. J'étais fou de rage. Je l'ai mis à la porte en lui jetant ses affaires au visage.

Le lendemain, j'ai fini par accepter ce qui s'était passé et je lui ai envoyé un message. Il m'a bloqué, ce qui était assez méchant. À l'époque, je ne connaissais pas la PrEP, le traitement préventif du VIH et les six semaines d’attentes avant de pouvoir me faire dépister ont été les pires. Mais au final, j'étais séronégatif.

Lisa, 30 ans, étudiante en médecine, Melbourne

J'ai couché avec l'ami d'un ami. Il avait l'air gentil. Par la suite, j'ai remarqué que le préservatif qu’il avait mis n’était plus là. On aurait pu penser que notre proximité sociale m'aurait protégé contre de telles transgressions. J'étais jeune, et je me souviens avoir ri nerveusement après qu'il a avoué ce qu'il avait fait, en disant quelque chose comme : « Oups ! Vilain garçon. »

Je prenais la pilule. Mais ça, il ne le savait pas. Il a fallu des années – et de la maturité – pour que je comprenne véritablement le message derrière son acte : « Je m'en fous si je te mets enceinte ou si tu tombes malade. Mon plaisir momentané est plus important pour moi que ton bien-être. » C'est ce sentiment d'inconséquence qui fait la différence.

*Les noms ont été modifiés.

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