Est-il humainement possible de détester les Limiñanas ?

Est-il humainement possible de détester les Limiñanas ?

Ils sont potes avec Peter Hook, Bertrand Belin et Anton Newcombe, ne quitteraient Perpignan pour rien au monde et viennent de sortir un excellentissime nouvel album.
25.1.18

« Votre côté yé-yé m’emmerde ». En 2013, les Limiñanas publiaient ce titre au message quasi-subliminal qui semblait dire : « Arrêtez de nous coller dans la case yé-yé ». Car vous n’allez peut-être pas nous croire mais les gens adorent critiquer sans même écouter. Les deux chantent pourtant indifféremment en anglais et en français et ne font pas de reprises - ou alors de trucs comme « Russian Roulette » des Lords Of The New Church. Leur truc, c’est le rock’n’roll primaire, la fuzz qui surfe sur le garage punk, les tambourins et les synthés, les compiles Nuggets, New Order, JC Satàn, The Jesus & Mary Chain, leur pote Pascal Comelade, Nick Cave, la variété italienne et les Black Lips. Le mythique DJ et producteur british Andrew Weatherall les a programmés à son festival Convenanza dans le Sud de la France. Des labels garage US indé qui en ont vu d’autres les ont signés dès leurs premiers titres. Anton Newcombe de The Brian Jonestown Massacre les a contactés pour finir par produire et squatter sur leur nouvel album.

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Lionel et Marie sont non seulement sympathiques mais leur vie de fermiers de la musique fait envie. Vissés à leur village qui chatouille Perpignan, pourquoi iraient-ils s’emmerder à la capitale pour subir son cynisme qui galope encore vite que le prix de l’immobilier ? Ainsi restent-ils ces bons potes de province qu’on se plait à retrouver d’année en année, fidèles à leurs disques de chevet, leurs principes psychés et leurs amitiés. Lui l’insomniaque bidouilleur à tout faire, elle la Moe Tucker catalane. Ce jour-là, Lionel monopolise d’autant plus la parole que Marie affiche une sale fièvre au thermomètre, pour raconter Shadow People, leur cinquième album qui fait moins yé-yé que yo-yo entre les années 60, 80 et 2010, où l’on croise Newcombe en pantoufles, Peter Hook fidèle à sa basse et Bertrand Belin parachuté dans un champ de krautrock. Libre ensuite à chacun de préférer à ces Raveonettes du Roussillon le surimi de Véronique Sanson disponible sur toutes les plateformes.

Noisey : Vous avez déjà eu Anton Newcombe en invité. Là, son travail est allé beaucoup plus loin, comment l’avez-vous rencontré ?
Il y a trois ans, notre nouveau label a réédité nos quatre premiers albums américains sous le nom de Down Underground. Anton est tombé dessus en Angleterre. Il a ensuite balancé un tweet qu’on n’a pas vu passer parce qu’on n’a pas Tweeter, pour dire qu’il avait bien aimé le disque et qu’il aurait aimé bosser avec nous. Ce qui était fou car on connait la musique de Brian Jonestown Massacre depuis longtemps et on n’aurait jamais osé lui proposer quoi que ce soit. C’était hyper flatteur. Je lui ai envoyé un colis avec notre intégrale. Il nous a invités à jouer en première partie au Trianon de Paris en nous prêtant tout son backline pour nous éviter des frais et en écourtant son concert. Ensuite, le magazine Mojo nous a proposé un hommage aux Kinks. On a enregistré une reprise de « Two Sisters » qu’on lui a envoyée en lui proposant de chanter. Il a accepté en nous disant qu’il aimerait vraiment qu’on bosse ensemble dans le même studio. Comme on avait déjà en maquettes plus du double des titres de Shadow People, on lui a proposé de venir les finir chez lui à Berlin. On n’est pas partis en nous disant qu’il allait nous produire mais plus dans l’idée de bosser ensemble, comme avec Pascal Comelade.

C’est lui qui donne cette touche éclectique, parfois même électronique ?
Je n’ai aucun recul là-dessus. Mais cette touche électro vient peut-être de Nicolas Delseny, un vieux copain de lycée des Chicken Sonic 4, qui m’a filé un petit synthé analogique Micro Korg. Nick Cave s’en sert beaucoup. On ne l’avait jamais utilisé et j’ai commencé à bidouiller dessus. Sans le savoir, on a commencé à travailler sur le disque vu que le studio est chez nous et qu’on y bosse tout le temps. Ce clavier a donné sa teinte aux premières maquettes. En dehors des guitares, Anton a aussi ajouté des tas d’arrangements au mellotron, instrument que tu retrouves dans beaucoup de ses productions, en particulier pour les cordes et les violons. J’adore ça. Depuis le jour où il nous a branchés, Anton n’a fait que nous aider. C’est quelqu’un d’adorable et de très généreux.

Et Peter Hook, c’est une association plus surprenante, non ?
Pas tant que ça car on a aussi grandi avec lui. Mon frère écoutait Joy Division puis est passé à New Order comme plein de fans. J’ai grandi avec les premiers New Order, The Jesus & Mary Chain. J’adore le bassiste mais aussi ses livres. Je suis en train de lire celui sur New Order. On l’a rencontré quand il a joué à Paris. C’était la seule fois où on a demandé à travailler avec quelqu’un quand notre label nous a proposé de donner des noms. C’est un de mes héros de jeunesse. J’adore son jeu de basse, plus mélodique que rythmique. On a été mis en relation, on lui a envoyé des démos et il a enregistré la basse dès que ses tournées lui ont laissé du temps. Ça a donné « Garden Of Love » sur Malamore. On lui a envoyé les maquettes du suivant et il a répondu avec « The Gift ». Non seulement il a posé sa basse mais il a ajouté des claviers et produit le titre. Je crois qu’on va lui envoyer toutes nos prochaines maquettes et à la fin, on aura un album complet avec lui !

Quand je disais « surprenante » c’est parce que les classifications yé-yé et sixties vous collent à la peau.
On aime des choses qui vont de Ronnie Bird à Black Sabbath. Avec au milieu, JC Satàn, New Order, les Cramps, toute la musique primitive américaine des années 60. Le yé-yé, j’ai toujours détesté ça. J’aime le travail de Born Bad Records sur les sixties avec les compiles Wizzz. Dans les Français de l’époque, on aime Dutronc, certains Gainsbourg et Ronnie Bird, mais on n’a jamais cherché à faire du revival, comme tous ces groupes des années 80 qui portaient les mêmes fringues et jouaient avec des guitares d’époque. Ça ne m’intéresse pas vraiment.

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Et Bertrand Belin ?
On l’a rencontré début 2017, en partant en tournée en Australie. Il était devant nous dans la file d’attente d’un avion annulé. On a fini par se parler, sachant qu’on est restés coincés à Tokyo pendant treize heures et qu’on a mis trois jours pour arriver à Melbourne. On a eu le temps de devenir copains. En Australie, on est restés ensemble sur toutes les dates. On connaissait un peu sa musique mais on l’a découvert sur scène. Dès qu’on est rentrés, on lui a envoyé des musiques et ça s’est fini avec le morceau qui est mon préféré de Shadow People. J’adorerais faire un album entier avec lui.

Quel a été votre parcours entre Perpignan et Perpignan ?
Le fait de vivre en province nous a construits. On habitait une ville compliquée pour le travail, avec un fort taux de chômage. Il n’y avait aucun lieu de musique : pas de rade pour voir des concerts ni d’endroit pour répéter. On répétait avec des groupes électrogènes dans la nature. On a donné nos premiers concerts dans des bars PMU où ça finissait par une descente de flics à cause du bruit. En revanche, il y avait des libraires et des disquaires. Et de très très bons. Tout particulièrement deux : Lolita et Bob Songs, tenu par Charles, un de nos amis, plus porté sur le punk hardcore. Et puis un troisième de disques d’occase. Au total, il devait y avoir six boutiques d’occase et quatre de disques neufs à Perpignan ! Quand tu étais gamin et que tu partais le mercredi après-midi ou le samedi, tu y passais la journée. On démarrait par la librairie Futur Antérieur pour les bouquins, la BD underground, la photo… Et on allait chez les disquaires choper les disques de The Jesus & Mary Chain ou les compilations Back From The Grave qui m’ont permis de découvrir le garage-rock 60’s…

C’est là que tu es tombé dans la marmite psyché ?
Quand j’ai vu un bac « sixties punk », je ne soupçonnais même pas qu’on puisse associer les deux. Bref, on passait notre temps à écouter des disques et ils étaient super patients car on n’avait pas de thunes. Quand on a eu l’âge de prendre le relais, on l’a fait. Entre temps, on a monté des groupes, la boutique de disques indé Vinyle Maniac. Après avoir racheté le stock de Lolita, on importait des disques de punk, de garage, de hardcore et de reggae. C’est là qu’on a entendu parler pour la première fois de Brian Jonestown Massacre. J’ai été surpris par le décalage entre la musique et les pochettes qui ne correspondaient pas aux codes habituels du psyché. C’est aussi là qu’on a découvert les premiers singles des White Stripes sur Sympathy For The Record Industry. Avec Marie, on a commencé à organiser des concerts avec tous les groupes du label Crypt qu’on a pu, comme les Oblivians ou les New Bomb Turks. Quand on a arrêté, des potes plus jeunes ont continué. Tout ça pour dire que la vie en province et l’ennui qui va avec étaient plutôt une chance. Mais c’est vrai que quand on voyait des groupes signés aux Etats-Unis sur des labels comme Estrus ou Dionysus, on avait l’impression de ne pas appartenir à ce réseau-là.

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Et donc les groupes ? Il y a eu les Beach Bitches et les Bellas avant les Limiñanas ?Depuis le lycée, on a toujours joué dans des groupes. En 2009, on s’est retrouvés tous les deux et on a commencé à bricoler des titres. On a collé une démo de deux titres sur MySpace pour la faire écouter à mon frère à Paris. Et on s’est fait signer en une semaine par Trouble In Mind et Hozak, deux super labels indés de Chicago. On n’en revient toujours pas. Jusqu’à Shadow People, tous nos disques sortaient chez eux pour le monde.

Ça vous a immédiatement ouvert les portes de l’international ?
Ça nous a surtout forcés à apprendre à enregistrer car ils nous ont tout de suite commandé deux singles vu qu’on avait dit qu’on avait plein de morceaux, ce qui était faux. On s’est fait prêter un préampli à lampes, on a acheté un Mac et on a commencé à bidouiller des démos et à apprendre à enregistrer. Les deux premiers singles sont nés comme ça, tout comme le premier album commandé par Trouble In Mind. Dès qu’il est sorti, le label nous a proposé une tournée américaine alors qu’on n’avait pas de groupe. Ça ne s’est jamais arrêté depuis ce moment-là.

Comment s’est passé cette tournée ?
À l’arrache. On a pris un groupe de copains de Perpignan, Gaz Gaz, qui a sorti un single chez Born Bad, pour jouer en première partie et nous accompagner. Ça a été compliqué car on a eu très peu de temps pour répéter, avec un seul album comme répertoire. Et les tournées américaines, tu sais ce que c’est, les conditions sont difficiles. Tu dors soit chez l’habitant, soit par terre, soit dans le camion… Mais ça reste un super souvenir, d’autant qu’on a retrouvé tous les groupes garage qu’on avait programmés en France. On a joué à Memphis, New York… Et ils venaient nous voir.

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Mélanger le français et l’anglais, ça a toujours été comme ça ?
Non, c’est depuis les Limiñanas. Avant, tout était décidé démocratiquement dans chaque groupe. Les potes n’étaient pas spécialement fans du chant en français et on a commencé avec les Bellas. C’est dix fois plus difficile d’écrire en français qu’en anglais pour ne pas sombrer dans le ridicule… Sinon on a écrit un morceau en italien avec Paula de JC Satàn, c’était super. Avec Pascal Comelade, on écoute beaucoup de pop italienne des années 60, comme celle que tu entends dans le Fanfaron de Dino Risi, ce yé-yé hystérique qu’ils écoutent à la plage.

Le fait d’avoir appelé votre compilation Down Underground, ça démontre que vous êtes sortis de l’underground aujourd’hui ?
Ah non, c’est juste le titre d’un nos morceaux. Après, on manque de recul pour répondre. Ce qui est sûr, c’est que c’est plus confortable de tourner depuis deux ans. Mais on a toujours laissé les choses arriver. On a vachement attendu avant de démarcher des maisons de disques en France, par exemple. Il a fallu la rencontre avec Pascal Comelade, puis avec son label, pour signer. Sinon, on serait toujours sur des labels américains. D’ailleurs, on ne se met toujours pas de pression financière. Je me dis toujours que si dans deux ans, il faut reprendre un job, je le ferai. Ce n’est pas dit que je ne le fasse pas en parallèle, comme disquaire à nouveau. On n’a jamais voulu être dépendants de la musique pour bouffer. C’est le principe de Didier Wampas et il a bien raison. C’est comme ça que tu peux produire la musique que tu veux.

Pour faire taire ceux qui vous taxent de « néo-yé-yé », qu’écoutez-vous aujourd’hui ?
Celui qu’on écoute et qu’on suit le plus, c’est Nick Cave. Ça s’est fait à l’envers car on s’y est mis à partir de Abattoir Blues/The Lyre of Orpheus, son double avec tous les chœurs gospel. Alors que nos potes l’aimaient depuis longtemps. Moi j’ai bloqué à partir de ce moment-là, puis sur son groupe Grinderman. Depuis, Nick Cave nous accompagne tout le temps, y compris ses BO avec Warren Ellis. Et puis les Sleaford Mods, qu’on écoute à fond. Sinon dans les groupes récents, je cherche mais y’en pas tant que ça. On est fans de JC Satàn, Bertrand Belin, Pascal Comelade… La base de ce qu’on écoute est la même que ce qu’on écoutait à 16 ans : le punk 60’s américain et ce qui a suivi. Et puis les BO de films. Et enfin des trucs de reggae comme Toots & The Maytals, Junior Marvin…

Le retour du garage-rock, ça vous fait quoi ?
On a vu les Black Lips au tout début, par hasard, dans un bar PMU de Perpignan, à l’époque où ils avaient du matos qui tombait en lambeaux. On s’est pris une tarte phénoménale, c’était tout ce qu’on aimait dans un groupe : drôle et avec une pêche incroyable. On aurait dit un Back From The Grave en direct. Après, j’aurais jamais parié un kopeck sur le succès des White Stripes. Ou même de Nirvana, finalement. Pour les gens qui aimaient Mudhoney et le premier Nirvana, c'était impossible de soupçonner un tel succès. Et on avait du mal à les vendre les premières copies des White Stripes ou de Gossip. Je suis donc ravi que des groupes comme les Black Lips remplissent des grandes salles en France. Avant, c’était inconcevable de faire le moindre bifton avec cette musique-là. L’idée de prendre de l’argent sur un concert nous aurait fait rigoler. Quand on était mômes et qu’on enregistrait chez Lucas Trouble des Vietnam Veterans, producteur légendaire du rock garage psyché, il nous faisait jouer la nuit car il aurait fallu payer le studio la journée. C’est une musique qui n’intéressait personne à part des réseaux particuliers. Maintenant, on voit les Black Lips sur Canal+. On n’a jamais eu la moindre thune avec tous nos groupes. À part pour payer le péage et l’assurance. Et encore, on ne prenait même pas l’autoroute.

Le groupe s'invite ce vendredi 26 janvier à 19h à la Sonos Room au Hoxton à Paris pour présenter une sélection de vinyles. Pour y participer, ça se passe ici.

Prochaines dates :
10.02 Perpignan - El Mediator
09.03 Massy - Paul B
10.03 Lille - Aeronef
15.03 Montpellier - Rockstore
16.03 Clermont Ferrand - La Coop. de Mai
17.03 Auxerre - Le Silex
23.03 Macon - La Cave à Musique
24.03 Lyon - L’Epicerie Moderne
29.03 Paris - Le Trianon
30.03 Angers - Le Chabada
31.03 Poitiers - Le Confort Moderne
01.04 Tulle - Des Lendemains Qui Chantent
20.04 Nantes - Stéréolux
21.04 Penmarc’h - Cap Caval
26.04 Toulouse - Le Bikini
27.04 Pau - Le Méliès
25.05 Rouen - le 106

Pascal Bertiñ est sur Twitter.