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La longue et pénible histoire de la contraception masculine non-hormonale

Sujoy K. Guha a consacré la moitié de sa vie à mettre au point une contraception masculine efficace et sûre, le Risug. Pourquoi a-t-il attendu 40 ans avant d'obtenir sa mise sur le marché ?

par Sohini Chattopadhyay
17 Février 2017, 8:00am

C'est indéniable, le professeur Sujoy K. Guha a la classe. Ce petit homme mince et énergique de 76 ans fait partie des rares personnes sur Terre dont le charisme ne souffre pas de l'association hasardeuse entre une chemise, un pantalon de costard et des baskets. Quelques instants seulement après notre rencontre, il me guidait déjà à un rythme effréné à travers le campus de l'Institut Indien de Technologie (IIT) de Kharagpur afin de me montrer ses nouveaux projets : un cœur artificiel à 13 ventricules et un système de transport routier permettant de réduire la pollution automobile. Guha est un homme joyeux et sûr de lui. Il ne ressemble pas du tout à l'image que je faisais de lui, le scientifique qui a attendu 37 ans en vain avant que son travail soit enfin reconnu par la communauté scientifique. 

En 1979, Guha a publié un article pionnier dans la revue biomédicale Contraception ; il y expose le potentiel du Risug (Reversible Inhibition of Sperm Under Guidance), un contraceptif masculin non-hormonal aux effets réversibles. Le principe de ce traitement est très simple. Toutes les particules possèdent une charge électrique, qui peut être neutralisée par la charge inverse. Or, les spermatozoïdes sont chargés négativement – ils peuvent donc être immobilisés par les ions positifs du polymère dont est composé le médicament. Le polymère est inséré le scrotum à l'aide d'une unique injection, très rapide, ce qui permet d'obstruer le canal déférent (qui relie les testicules au pénis) à l'aide d'un gel indissoluble composé d'acide maléique de styrène anhydride et de diméthylsulfoxyde (SMA + DMSO). Après injection, l'homme pourra éjaculer normalement. En revanche, ses spermatozoïdes seront inactifs et incapables de se frayer un chemin jusqu'à l'ovule de sa partenaire féminine.

Hélas, le concept de contraceptif masculin nous paraît encore très exotique aujourd'hui. La plupart des solutions contraceptives sont destinées aux femmes (13 sur 16, selon le National Health Service britannique). Les uniques options dont disposent les hommes sont les préservatifs (qui n'agissent qu'à court terme), la vasectomie (irréversible) et la méthode du retrait (qui possède un taux d'échec très élevé).

En octobre 2016, les essais cliniques sur un contraceptif hormonal masculin en développement depuis plusieurs années ont été interrompus brutalement en raison des effets secondaires dont les sujets ont fait l'expérience. À l'heure actuelle, le Risug est probablement le seul contraceptif masculin à long terme encore en développement. Il a l'immense avantage d'être réversible, peu coûteux, et permet aux couples de partager la charge de la contraception s'ils le souhaitent. 

Il y a deux ans, Motherboard avait enquêté pour tenter de comprendre pourquoi le Risug n'était toujours pas commercialisé. En moyenne il faut un délai de 10 à 15 ans pour qu'un nouveau médicament soit mis sur le marché (dans les pays développés). Aujourd'hui, près de 40 ans après l'invention du Risug, le Conseil de la Recherche médicale indien s'apprête enfin à autoriser la mise sur le marché du médicament. 

Les essais cliniques ont fait intervenir 282 sujets dans dix hôpitaux, et leurs résultats sont quasi miraculeux : le Risug a été efficace à 100%, sans le moindre effet secondaire à court terme. Un rapport de 2011 du ministère de la Santé et de la Famille précise que le médicament ne provoque pas d'effets secondaires à long terme non plus (c'est-à-dire sur une période de neuf à dix ans après injection), et que son efficacité ne diminue pas avec le temps. Lorsque le 300e sujet volontaire aura passé les tests, le Conseil indien de la recherche médicale soumettra officiellement la demande de mise sur le marché à l'Organisation centrale de contrôle standard des médicaments, similaire à la FDA américaine.

Photo de l'auteur

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Il est très rare qu'un chercheur indien fasse breveter une nouvelle molécule. À vrai dire, ce n'est arrivé que deux fois : le Dr. U.N. Brahmachari a introduit l'urée Stibamine pour traiter le kala-azar (ou leishmaniose viscérale), une maladie tropicale mortelle dont le principal vecteur est la mouche des sables, et le Dr Amiyo B. Kar a inventé un contraceptif féminin non stéroïdien. 

 « J'ai présélectionné deux sites de production à Delhi. Tout est prêt, il n'y a plus qu'à mettre la production du médicament à l'échelle. La vente de mon appartement est presque terminée », m'explique dit Guha. « J'en ai assez de négocier indéfiniment avec l'industrie. Je suis un homme de science, je ne fais pas de marketing. »

Le professeur est déjà passé par là. Il y a quatorze ans, le ministre de la Santé de l'Union, qui supervise les programmes de santé publique, avait annoncé la mise sur le marché imminente du Risug. L'information avait été publiée dans les principaux quotidiens indiens. Quelques jours après, le ministère de la Santé et de la Famille a finalement demandé l'extension de la durée des essais cliniques. Une torture, pour Guha.

Un expert du Conseil indien de la recherche médicale (ICMR) avait alors fait savoir que l'utilisation du Risug était corrélée à l'élévation du niveau d'albumine dans l'urine des sujets testés. Guha avait rétorqué que le phénomène concernait tous les Indiens chaque année à la même période et n'était en aucun cas dû à l'injection de Risug : le niveau d'albumine augmente pendant l'été indien, chaud et sec, quand la chaleur détruit des éléments nutritifs essentiels dans l'organisme.

Hélas, ce n'était pas encore la fin des problèmes. Au début des années 2000, le gouvernement indien a résolu de durcir les règles relatives à l'homologation des médicaments et à la propriété intellectuelle. L'échéance accordée en vertu de l'Accord sur le droit à la propriété intellectuelle relatif au commerce (ADPIC) de l'Organisation mondiale du commerce (OMC), établi en 1995 par son prédécesseur, l'Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, arrivait à sa fin. L'ICMR a donc décidé d'adopter un ensemble de bonnes pratiques de fabrication (BPF) et de bonnes pratiques de laboratoire (BPL) pour réguler les essais cliniques sur les médicaments.

Par définition, le Risug allait donc être discrédité car il n'avait pas été testé selon les nouvelles normes officielles. Il fallait reprendre les essais cliniques à zéro, tout était à recommencer.

À l'époque, Guha a demandé de l'aide au Président indien Abdul Kalam. Kalam est connu pour son talent oratoire – c'est également un homme de science, qui a passé une grande partie de sa vie à travailler sur le programme nucléaire indien. « Il m'a dit, 'Sujoy, vous savez que la mise sur le marché de votre médicament n'est pas bloquée pour des raisons scientifiques. Vous devez vous y prendre autrement' », me raconte Guha.

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Rejet, Colère, Réflexion, Acceptation. « Il nous disait que toutes les grandes inventions nécessitent de passer par ces quatre étapes », explique le Dr Sohini Roy, biologiste, ancien étudiant de Guha et aujourd'hui post-doc à l'UCLA. « D'une certaine manière, il nous a préparés à la vie. »

Lorsque Guha et ses co-auteurs ont publié leur premier article sur le Risug dans la revue internationale Contraception, il n'avait que 40 ans. Il était alors professeur à l'Institut de technologie de Delhi (IIT) et à l'Institut des sciences médicales indien (AIIMS), deux des institutions les plus prestigieuses du pays, et possédait déjà une réputation « d'original ». Cependant il n'était pas médecin, et l'ICMR ne reconnaissait pas les molécules inventées par un chercheur ne possédant pas de formation médicale.

À l'âge de 41 ans, Guha, le plus obstiné des hommes, a donc passé avec succès le concours de l'école de médecine de l'Université de Delhi. Il a suivi le cursus et obtenu son diplôme tout en continuant à enseigner l'ingénierie électrique à l'IIT et l'ingénierie biomédicale à l'AIIMS.

Par la suite, il a été autorisé à organiser des essais cliniques sur les animaux (rats et lapins dans un premier temps, puis singes). Ceux-ci ont été couronnés de succès. La première phase des essais cliniques sur 17 sujets volontaires a été menée à terme en 1993 et encore une fois, tout s'est déroulé à merveille.

C'est à ce moment là qu'un petit malin a photocopié plusieurs pages d'un livre intitulé Hazardous Chemicals: Desk Reference et les a envoyées au Conseil national de la recherche. Les pages en question mentionnaient le styrène et l'anhydride maléique (qui font partie de la formulation du Risug) comme produits cancérogènes. Guha a dû, une nouvelle fois, argumenter : si ces substances sont effectivement toxiques dans la nature, elles sont inoffensives en tant que composés. Il donne l'exemple du chlore pur, capable de faire fondre la chair humaine, mais qui combiné au sodium (il devient alors du chlorure de sodium) forme le sel de table que nous consommons chaque jour dans notre alimentation.

Parce que les essais cliniques n'avaient toujours pas repris en 1996, le professeur, à bout de patience, a fait une requête à la Cour suprême. Le tribunal l'a rejetée en cinq minutes à peine, arguant qu'il ne constituait pas une autorité compétente pour statuer sur cette affaire. Cependant, il a fait passer le message au gouvernement et la phase deux a repris son cours.

Dans cette histoire, l'ennemi juré du Risug n'est pas le gouvernement indien, explique Guha, mais le lobby pharmaceutique international. « Le gouvernement a, en fait, investi beaucoup de temps et d'argent dans ces essais cliniques », explique-t-il. « Sans lui, il n'y aurait pas eu d'essais cliniques du tout. »

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Les prétendues incertitudes liées au sujet du Risug et les retards dans le développement du médicament seraient dues en grande partie au National Institutes of Health (NIH) américain, explique Guha. Pendant plusieurs années, l'agence a tenté de promouvoir un contraceptif destiné aux hommes impliquant une prise quotidienne, comme la pilule contraceptive féminine.

Le premier médecin à administrer Risug pour les essais cliniques, le Dr Gulshanjit Singh, m'a dit la même chose il y a quelques années. Le NIH, affirme-t-il, voulait absolument qu'un contraceptif hormonal à prise régulière soit développé par une firme américaine. Il se souvient parfaitement de réunions durant lesquelles une section de l'ICMR a plaidé en faveur d'un médicament américain et souligné les soi-disant problèmes du Risug. Singh a été à la tête du département de chirurgie de l'hôpital Safdarjung et de l'hôpital Deen Dayal Upadhyay, deux prestigieux hôpitaux publics à New Delhi.

Cette hypothèse semble s'être confirmée avec le temps. D'ailleurs, le mystérieux médicament dont les essais ont été interrompus en octobre 2016 était une pilule à base d'hormones à prise régulière. 

Évidemment, la consommation ininterrompue de pilules contraceptives garantie des ventes à long terme, une patientèle captive et un profit constant. Le Risug, à l'inverse, ne nécessite que deux injections maximum – une pour mettre en place le film de polymères, et une autre pour l'expulser du canal déférent lorsque le patient veut retrouver sa fertilité.

« En fait, même au sein de l'Organisation Mondiale de la Santé (OMS), des voix se sont élevées contre le Risug afin de bloquer son développement », explique A.R. Nanda, qui a été secrétaire de l'Union pour la santé de 1999 à 2002.

En 2002, les fausses accusations concernant l'élévation des niveaux d'albumine dans l'urine ont mis un terme aux essais cliniques sur le Risug et, par la suite, l'ICMR a décidé d'intégrer de nouvelles normes scientifiques et sanitaires. Il fallait tout recommencer. Peu de temps après, Guha fondait le Risug Center avec quelques collègues et des étudiants. Le centre abrite un laboratoire où l'on produit le Risug utilisé lors des essais cliniques. Quand l'autorisation de mise sur le marché viendra enfin, l'équipe de Guha n'aura plus qu'à augmenter l'échelle de la production pour pouvoir distribuer le contraceptif à grande échelle.

L'extraordinaire ténacité de Guha tient également de son histoire personnelle : son oncle a été emprisonné pendant huit ans par l'administration coloniale britannique dans le camp de détention de Hijli. Il a survécu. « Du côté maternel de ma famille, j'ai hérité une certaine opiniâtreté. Quant à mon père, il est mort en soignant ses patients à Patna (la capitale du Bihar). C'est grâce à lui que j'ai appris qu'il ne fallait jamais abandonner », explique-t-il.

Il faut un certain tempérament pour devenir scientifique dans un pays en développement. Guha a dû résister à l'attente, aux tentatives de discrédit, aux complications administratives, à la concurrence, et lutter contre des bureaucrates et des scientifiques étrangers. Or, il le sait, la lutte n'est pas encore tout à fait terminée. Il prend soin de bien dormir, il fait son jogging chaque soir, il se peigne avec soin. Il est prêt.

Quand je lui ai demandé s'il était plus nerveux aujourd'hui qu'en 2002, il est resté silencieux pendant quelques secondes, avant de chuchoter. « J'espère que vous avez tiré quelque chose de mon histoire. Je ne suis plus un type en colère. »

Un long portrait du professeur Guha est également paru dans The Wire .

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