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Cet article a été publié il y a plus de 5 ans
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Des sans-tickets parisiens ont trouvé la solution pour ne plus jamais payer le métro

La mutuelle des fraudeurs protège ses adhérents des contrôleurs.

par Félix Macherez
11 Juillet 2014, 10:16am


Valéry Giscard d'Estaing lors de l'inauguration du métro lyonnais. Photo via

Ça fait environ sept mois que je vis à Paris sans pass Navigo. La seule fois où je me suis fait attraper par les contrôleurs, c'était sur un trajet entre les stations Anvers et Jules Joffrin qui était censé me coûter 1 euro 70. Après avoir sauté le tourniquet, je n'ai pas pu échapper au barrage de contrôleurs qui s'est dressé face à moi. J'ai écopé de 50 euros d'amende, ce qui me paraît indiscutablement une bonne affaire pour sept mois de transports gratuits. Mais cette solution hasardeuse ne vaut rien comparée aux astuces que certains fraudeurs ont trouvées.

Depuis quelques années, plusieurs usagers des transports en commun ont créé des mutuelles de sans-tickets. Ces caisses sont alimentées par les cotisations des adhérents : chaque membre verse au pot commun une contribution de quelques euros par mois afin de participer à un fonds collectif. Dans le métro, ils sautent par-dessus le tourniquet et, en cas de contrôle, ils paient et se font rembourser par la mutuelle. Depuis, ces initiatives se sont multipliées à Lille, ainsi qu'à Bruxelles, Liège et Marseille.

Afin de comprendre en détail le fonctionnement de ces mutuelles assez particulières, j'ai contacté Manuel, ancien étudiant de Sciences Po Paris, créateur et usager de ce système depuis des années. Si sa mutuelle s'est naturellement dissoute à la fin de ses études, il entend bien inspirer d'autres usagers à entreprendre le même projet.


Photo : Jean-Claude Delmas/AFP

VICE : Comment fonctionne cette mutuelle des fraudeurs du métro ?
Manuel : Le concept de la mutuelle des fraudeurs est double. Le principe central est de mutualiser le risque d'avoir une amende lorsque l'on fraude. Les adhérents paient une cotisation mensuelle de 5 à 7 euros en fonction du nombre de membres. Lorsque quelqu'un a une amende, la mutuelle rembourse la contravention. La mutuelle est autogérée par ses membres. Il y a juste un trésorier qui s'occupe de tenir les comptes en encaissant les cotisations et en payant les amendes. Ensuite, le principe subsidiaire est de faire de la diffusion sur des thèmes liés à l'abolition des transports payants et à l'invasion de la publicité dans le métro – on s'oppose particulièrement aux panneaux Samsung qui sont dotés de caméras qui permettent de diffuser de la pub en fonction du type d'usager. La mutuelle sert aussi à informer sur la généralisation des puces RFID dans les pass Navigo.

Est-ce qu'il y a des règles à respecter ?
Il y a des règles assez simples et très efficaces à retenir. Lorsque nous avons fondé notre mutuelle, nous avons organisé une réunion pour décider des principes de base. À chaque fois qu'un nouvel adhérent arrive, il est briefé sur ces règles : il faut toujours avoir un ticket valide sur soi – l'amende est alors de 30 euros au lieu de 50 – et la mutuelle ne couvre pas la station de Châtelet-Les Halles, réputée pour être très risquée. La mutuelle ne rembourse pas si les règles de base n'ont pas été respectées.


Une fiche des comptes de la mutuelle pour février 2011, période pendant laquelle Manuel était trésorier

Quand a-t-elle été lancée ?
J'ai créé la mutuelle en 2009 avec un de mes camarades de Sciences Po Paris. C'était à l'époque de la loi LRU et des manifestations étudiantes. Ça a créé un groupe affinitaire autour de certaines questions qui nous semblaient importantes. La mutuelle en faisait partie.

J'insiste sur le caractère local et autogéré de ce genre de mutuelles. Tout le monde peut en créer une à partir du moment où un groupe de personne fréquente le même endroit – lieu de travail, quartier, lycée, etc.

Je vois. C'était juste une question d'argent, ou c'était aussi une sorte de combat politique?
Il y a plusieurs choses. On considère en effet que les transports publics doivent être gratuits, ou du moins très accessibles. C'est une sorte de bien commun universel. Se déplacer dans une grande ville n'est pas évident pour les petits revenus. Même si les bénéficiaires du RSA ont la gratuité des transports en commun, il n'en reste pas moins qu'un travailleur pauvre, un stagiaire, un étudiant (jusqu'à 80 euros selon la zone) n'en a pas forcément les moyens, surtout s'il gagne le SMIC – ou moins – et qu'il habite en zone 5. Mais le véritable cœur du message politique, c'est de dire que le réseau de transport francilien doit être réapproprié par ses usagers et qu'il ne faut par exemple pas forcément accepter le tout publicitaire.

Ce qui nous a vraiment marqué, c'est la puce RFID du pass Navigo. Outre l'énorme pollution que la production de ces puces génère, le pass Navigo a été la première grande expérience généralisée d'utilisation de cette puce. Cela pose la question de l'imputabilité du traitement de ces données : heures de passage, statistiques etc. À chaque validation du pass Navigo, grâce à sa puce RFID, on sait que vous étiez là, à telle heure. La RATP est tenue de conserver et de fournir ces informations à la police si elle les lui demande. Accepter le traçage systématique de nos déplacements, c'est renoncer à la liberté de circuler anonymement, déjà largement mise en cause par les caméras. Le RATP – le Réseau pour l'Abolition des Transports Payants – avait rédigé des choses intéressantes là-dessus.


Glenn Cloarec / VICE.COM ; Photo via

Combien de membres compte la mutuelle ?
En 2010, nous étions 17. Le principe est de ne pas être trop ni trop peu. En dessous de 7 adhérents, on a des problèmes de trésorerie ; au-delà de 20, on rencontre très vite des problèmes de gestion (ceux qui ne paient pas, ceux qui oublient, etc).

Donc combien faut-il de membres pour que l'assurance puisse marcher parfaitement et rembourser tout le monde?
En moyenne, on a été entre 10 et 15. À chaque fin d'année, il nous restait entre 100 et 200 euros. Avec cet argent, on a pu organiser une fête et imprimer des tracts. En 2010, on a pu donner le surplus à un squat de travailleurs sans papiers. On estime qu'à partir de 9 ou 10 membres, une mutuelle peut très bien tourner.

Il existe des applications et des pages Twitter qui envoient des alertes aux utilisateurs afin de leur signaler les contrôles en temps réel. Aviez-vous mis en place d'autres moyens pour réduire les risques de se faire choper ?
Non, mais il nous arrivait d'envoyer un texto pour prévenir nos copains, genre : « Attention, les contrôleurs sont à telle station ».

Elle existe toujours, cette mutuelle ?
La mutuelle a récemment été dissoute. Quand la plupart des membres ont été diplômé de Sciences Po, la mutuelle n'avait plus lieu d'être. Elle a existé le temps de notre scolarité. Comme tout le monde a quitté Paris, elle ne nous sert plus à rien. Néanmoins, d'autres élèves s'en sont inspirés. Il faut qu'une mutuelle soit très locale pour être gérée facilement.

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