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Mon métier : cambrioleur dans le nord de la France

Comment entrer chez les gens puis revendre son butin, par Michaël, 25 ans.
2.11.16
L'ombre de Michaël, en train de repérer une maison.

Michaël* est un jeune homme bien sous tous rapports. Il n'a pas encore 25 ans, habite en région lilloise, ne travaille pas, et alterne, de son propre aveu, « entre le deal de cannabis et le cambriolage » pour vivre.

Selon les chiffres du ministère de l'Intérieur, sur l'année 2015, les propriétés implantées sur le sol français ont été victimes de 233 451 cambriolages, soit approximativement un cambriolage toutes les deux minutes et quinze secondes. Notre beau pays comptant quelque 28 millions de foyers, à ce rythme vous avez une chance sur dix d'être victime d'une intrusion dans votre domicile ou entreprise au cours des dix prochaines années. Ce qui fait : beaucoup.

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Les divers progrès techniques mis à la disposition des forces de l'ordre n'ont eu que peu d'effets sur le taux d'élucidation des cambriolages en France. En effet, même si l'on observe une légère baisse du nombre de cambriolages entre 2013 et aujourd'hui, le Rapport annuel sur la criminalité en France de l'année 2015 révèle que les coupables ne sont identifiés que dans seulement 8 à 10 % des cas.

Aussi, au contraire d'autres formes de criminalité (vente de drogues, braquages, etc.), le cambriolage nécessite peu de moyens. Un simple tournevis suffit la plupart du temps à pénétrer dans un domicile, et peut parfois rapporter quelques milliers d'euros très rapidement – un cambriolage dépassant très rarement les 20 minutes. Si l'on rajoute à cela le fait qu'on a neuf chances sur dix de s'en tirer, c'est plutôt tentant. Surtout quand, comme Michaël, on est issu d'une famille en situation d'extrême précarité.

À défaut de matériel, Michaël possède néanmoins un savoir-faire assez impressionnant. Selon ses dires, il aurait « plus d'une centaine de cambriolages » à son actif, et presque dix années d'expérience. J'ai essayé d'en savoir plus sur son job, et sur sa vie.

VICE : Salut Michaël. Peux-tu m'expliquer comment tu procèdes lorsque tu vois une propriété qui t'intéresse ?
Michaël : C'est simple : dès que je me chauffe pour cambrioler, je réunis une équipe. Ce sont des types en qui je peux avoir confiance, trois personnes tout au plus. Au-dessus, ce n'est plus intéressant financièrement.

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Comment sais-tu à qui tu peux faire confiance ?
Je travaille avec des amis de longue date. On a notre petit rituel. Après chaque cambriolage, on vide tous nos poches et on se fouille mutuellement – ça évite qu'un petit malin garde un peu d'or pour lui.

Je pourrais faire ça seul, mais c'est plus rassurant d'être accompagné. Au cas où ça tourne mal. Une bonne organisation, selon moi, c'est deux personnes qui retournent la maison à la recherche d'objets précieux, tandis qu'un autre fouille un peu, mais fait surtout attention à ce qui se passe à l'extérieur. Ce dernier couvre tes arrières ; parfois tu es tellement concentré sur la fouille du domicile que tu oublies le temps, et plus tu restes dans une maison, plus le risque de voir débarquer les propriétaires – ou pire, la police – est grand. Donc avec un type qui fait le guet tout en gardant un œil sur la montre, c'est le top.

De quelle manière choisis-tu tes cibles ?
Jamais rien de compliqué. Mes amis et moi, on se balade dans la ville et on choisit une zone que l'on n'a pas encore tapée. C'est une sélection vraiment aléatoire. Le seul critère que l'on prend en compte, c'est la présence de trop nombreuses caméras de surveillances. Une fois la sélection effectuée, on passe à l'action.

OK, revenons au début. Quand et de quelle manière as-tu commencé à voler des baraques ?
C'était vers l'âge de 12 ou 13 ans. Peut-être même un peu plus jeune. Avec mes amis, on rentrait dans les écoles et salles de sport municipales. Je pense qu'à cette époque, on faisait cela par goût du défi ; c'était simplement excitant de pouvoir rentrer dans une école quand il n'y avait personne. Ensuite on a naturellement compris qu'on pouvait gagner un peu d'argent en prenant des objets avec nous. Mais bon au début des années 2000 dans les écoles, à part un ou deux gros PC qui tournaient sur Windows 98, il n'y avait pas grand-chose de valeur.

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Un ou deux ans plus tard, on a décidé de se tourner vers les particuliers. Depuis, je cambriole en fonction de mes besoins. Je n'ai pas de rythme spécifique.

Quand une alarme sonne, je rentre quand même. C'est juste le temps de travail qui est réduit : au lieu de rester 10 à 15 minutes, je dois diviser ce temps par trois.

Comment fais-tu pour pénétrer dans un domicile, généralement ?
Au début je privilégie la solution la plus discrète, celle qui fait le moins de bruit possible. Donc j'essaie de repérer les différentes failles. Les fenêtres, tout d'abord : parfois les gens les laissent ouvertes ou les referment mal. Si les fenêtres sont fermées, je me sers alors de mon tournevis pour les forcer en essayant de créer un peu de jeu. Les fenêtres en PVC sont toujours plus simples à ouvrir que celles en bois. Enfin, s'il est impossible de passer par la fenêtre sans faire de bruit, on casse simplement la vitre ou la porte avec un bon gros coup de pied.

La présence d'une alarme sonore ne te dérange pas ?
Oui et non. Comme j'ai déjà fracturé la porte ou la fenêtre, je rentre quand même. C'est juste le temps de travail qui est réduit : au lieu de rester 10 à 15 minutes, je dois diviser ce temps par trois.

Et une fois à l'intérieur, il se passe quoi ?
Là c'est la course. Avec les autres, on se répartit les pièces de la maison les plus juteuses. Une personne dans la chambre des parents : en général c'est là où l'on trouve l'argent liquide et l'or. Une autre dans la chambre des enfants, pour embarquer les consoles de jeux. Le dernier se charge du salon et de la cuisine : parfois les gens planquent des bijoux sous l'évier. Puis pour finir, on jette un coup d'œil dans le garage. La voiture nous intéresse uniquement si elle est récente. Une Clio 2, ce n'est même pas 1 000 euros en occasion. Alors volée ce n'est même pas 50 euros. À la limite elle me sert d'utilitaire quand je veux prendre les télévisions. Mais une fois le transport réalisé, je la brûle.

Quand j'ai la flemme de monter en Belgique, je connais aussi quelques receleurs qui reprennent au poids et envoie tout ça au bled pour le faire fondre.

Mais donc, il t'arrive aussi de voler des caisses.
Oui. S'il s'agit de voiture de milieu de gamme, je la prends : ça intéresse les garagistes véreux qui achètent des épaves honnêtes et les remettent à neuf à partir des pièces de nos véhicules. Mais le mieux, c'est quand on tombe sur un moto-cross dans le garage. C'est vraiment mon produit préféré à voler car c'est très demandé par les jeunes de la zone. Je peux la revendre entre 700 et 1 000 euros à l'état brut. Et 3 000 euros en faisant une « doublette » [ c'est-à-dire redonner sa virginité à un véhicule volé, N.D.L.R. ].

Comment fais-tu une doublette ?
Tu as juste à enlever la plaque constructeur et à poncer le numéro de châssis sur le cadre. Ensuite, tu cherches un cadre du même modèle que ta moto et tu copies les numéros. Si tu veux vraiment qu'on ne puisse pas la reconnaître quand tu vas la mettre en vente sur le net, tu peux acheter un kit de décoration pour la maquiller. Avec 500 euros d'investissement, tu en gagnes 2 500.

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À qui revends-tu l'or et le multimédia trouvés dans la maison ?
Pour les métaux précieux c'est direction la Belgique, où les officines rachètent en cash contrairement à la France où ils payent uniquement par chèque ou virement – et en plus ils te demandent une pièce d'identité. Quand j'ai la flemme de monter en Belgique, je connais aussi quelques receleurs qui reprennent au poids et envoie tout ça au bled pour le faire fondre. Ils réalisent une belle marge grâce à nous. En ce moment, le cours de l'or 18 carats est à environ 27 euros. Lorsqu'eux le reprennent, ils le font pour 17 euros.

Quant au multimédia : jamais sur les sites d'annonces de particulier à particulier, toujours surveillés par la police. On utilise donc le bouche-à-oreille, en précisant que c'est du matos volé. On y perd au change mais au moins on dort tranquille.

Tu peux gagner combien en volant tous les mois ?
C'est difficile de donner un chiffre exact, il y a beaucoup de facteurs à prendre en compte. Déjà, de combien de personnes est constituée l'équipe : le partage du butin est plus intéressant à deux qu'à trois. Ensuite, le nombre de maisons par mois. Si je suis un rythme d'une par jour [ il me précise que c'est un très gros rythme ; il ne tient cette cadence qu'une fois tous les six mois, N.D.L.R. ], je gagne au minimum 100 euros par baraque. Si tu fais le calcul, ça fait 3 000 euros par mois.

Là en plus je te donne une fourchette basse, comme si je rentrais uniquement chez des gens avec comme seul biens intéressants une télévision et une tablette. Dans les quartiers aisés, on gagne mieux notre vie.

Tu t'es déjà fait serrer ?
Sur une grosse centaine de cambriolages, ils ont réussi à prouver que j'étais à l'origine seulement une fois. Et encore, parce que j'avais fait une erreur de débutant en laissant un peu de sang en cassant une vitre. Deux ans plus tard, ils sont venus me chercher chez moi. Les analyses ADN sont triées par ordre de gravité. Quand mon affaire arrive au labo, elle passe nécessairement derrière celles de braquage, viol ou homicide.

Tu as pris quoi pour ça, au final ?
Je ne peux pas te dire – je suis toujours en attente de jugement. Je passerai en 2017, soit trois ans après les faits. Mais comme c'est la première fois que je passe en tant que majeur, je pense risquer un sursis.

Ou grand maximum, une petite peine de prison ferme.

*Nous avons modifié le prénom de notre interlocuteur pour des raisons de sécurité.