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reportage

Le meilleur endroit pour discuter avec des inconnus : un Blablacar

Les attentats, le temps qu'il fait et des silences gênés : pour comprendre la France, il faut faire un Strasbourg-Paris avec elle.

par Pierre Schneidermann
02 Août 2016, 5:00am

Photo via Flickr.

Quinze minutes déjà, et le Scenic gris que j'attends n'est toujours pas là. On tourne vite en rond sur le dépose-minute de la gare de Strasbourg. Je vérifie le SMS de confirmation : c'est bien ce dimanche soir, Strasbourg-Paris, et c'est un dénommé Joël qui conduit. Coup de fil inquiet à l'intéressé. Il parle fort. Deux dames frisant la cinquantaine m'ont entendu. Elles me sautent dessus. « Vous voyagez aussi avec Joël ? » Sourire et oui de la tête. On se fait la bise. Il n'y a que les covoitureurs pour se taper la bise sur un dépose-minute.

« Un quart d'heure de retard et il ne prévient même pas, c'est quand même pas correct non ? » disent-elles. Aïe. Ces deux dames qui sont ensemble et descendent à Nancy commencent déjà à flinguer l'ambiance. Jamais bon, une fronde contre le conducteur. On parle un peu quand même. On se détend. Je me bricole une détresse en deux secondes : je réponds que je n'ai pas du tout envie de rentrer à Paris, que ça me flingue le moral. Mon stratagème fonctionne. La machine à compassion se met en branle. « Aaaah », soupirent-elles.Joël arrive enfin. Il a vingt minutes de retard.

Première pensée : toi mon pote, je ne vais pas te louper à l'évaluation.

Poignée de main, premier regard : mes instincts de vengeance s'évanouissent. Joël est quelqu'un de bien. C'est une certitude. Je ne connais rien de sa vie. Mais voilà, sa voix. Douce, ancrée, bienveillante. La grande loterie des affinités. Il a au moins soixante ans et porte un appareil auditif. De loin, c'est le conducteur le plus vieux avec qui j'aie jamais embarqué. Probablement le plus sourd. Jusqu'à Nancy donc, ce sera un voyage de seniors, entre Joël et les deux autres. Le scénario est écrit à l'avance : je jouerai le rôle du jeune boute-en-train de trente ans qui met l'ambiance à l'arrière. Car le silence n'est pas souhaitable. Il va falloir s'adapter, devenir gérontophile et croire dur comme fer à l'intergénérationnel.

C'est le jeu. Sur Blablacar il n'y a qu'une seule règle et elle est inscrite dans le nom du service : il faut blablater. Pour les vingt-cinq millions utilisateurs inscrits sur le plus grand site de covoiturage au monde, créé en 2004, c'est la même chose.

Au premier feu, la voiture pile. Joël n'a pas vu le feu. Sa conduite était pourtant bien notée, sur le site. Son téléphone portable sonne. Il doit décrocher : ce sont les autres, ceux d'après, à Nancy. Ils veulent des détails sur le lieu de rendez-vous. Il décroche et n'est plus concentré sur la route. Sa conduite se fait moins fluide. Ses gestes sont hésitants, ses yeux sautent péniblement de l'écran au pare-brise. Et puis comme il entend mal, il parle fort. Du coup il s'énerve un peu, et fait répéter plusieurs fois au bout du fil. N'importe quel passager, jeune et intolérant comme moi, s'en agacerait. Mais c'est trop tard. Je suis attaché à mon conducteur. Je ne peux plus changer de camp.


Photo via Flickr.

En covoiturage, il faut savoir que les discussions commencent rarement en ville : il y a trop de feux, trop de piétons, trop d'erreurs possibles. Les langues se délient sur l'autoroute – quand le temps s'étire et que le silence envahit l'espace. Là, deux entrées en matière sont possibles. Soit les banalités : météo, actualité, sociologie de comptoir. C'est gentillet, parfois on n'est pas d'accord, mais ça n'est jamais grave.Mais si l'on est moins sage, il y a ce que j'appelle le Témoignage, avec une majuscule. C'est ce rare moment où l'on tombe sur une personne qui se confie.

Ce témoignage peut être une expérience de vie, une anecdote marquante, une passion atypique. Cette parole de première main est précieuse, les oreilles attentives ne s'y trompent pas. On y apprend ce que l'on ne lirait ni dans les livres, ni dans les journaux. Et quand ça arrive, il faut en profiter. Car en dehors des covoiturages, les confidences des inconnus sont rares. Ici, il y a un début, une fin. Dans un récent Lyon-Nice, je me souviens avoir beaucoup appris sur le bonheur d'exceller en mécanique automobile et sur le plaisir addictif de la pratique de la musculation en salle de fitness.

Alors quand Joël nous annonce le plus simplement du monde qu'il est capitaine de bateau sur la Seine (ce qui justifie son Paris-Strasbourg hebdomadaire), mon cœur ne peut que s'enflammer. Joël vient de gravir une marche de plus dans mon estime. Via Joël, je vais apprendre plein de trucs passionnants et inutiles que je ne grappillerais nulle part ailleurs. Pendant ce temps, nous avançons à 140 km/h sur l'autoroute. Je m'installe en position d'écoute dans le fauteuil confortable du Scenic. C'est une voiture familiale. Ce qui est un bon point, niveau convivialité.

Je dis que je bosse à la télé. Ils veulent tout savoir : si c'est en direct, si je voyage beaucoup, si je connais l'émission du camion, comment ça s'appelait déjà, « C'est pas sorcier », c'est ça ?

Notre conducteur est donc en fait un conducteur de bateau événementiel sur la Seine. Selon ses dires, il s'agit d'un rêve qu'il « traîne depuis longtemps ». Il aura fallu qu'il subisse un licenciement économique (très bien vécu au demeurant, il était dans l'import de produits chinois pour le jardin) pour se lancer dans une formation d'un an au CNAM. Malgré son âge avancé, son dossier a été retenu grâce à ses « solides connaissances en ingénierie aérodynamique ». Il aurait pu prendre sa retraite, mais non, qu'est-ce qu'il aurait fait de tout ce temps libre ? À Paris, il crèche dans un logement social obtenu on ne sait trop comment. Mais d'ici peu, il aimerait acheter sa propre barque, l'amarrer aux portes de Paris et y passer ses nuits.

Voilà, dans ses grandes lignes, la vie de Joël. Il nous dit ça sur l'autoroute à deux voies, avec le soleil qui se couche sur la France et la pluie qui vient de s'arrêter. Le temps s'arrête lui aussi. Je pense avec compassion à ceux qui sont dans le train et se regardent en chien de faïence. Tout juste un petit sourire dans le wagon-bar. Car au-delà de son aspect économique – un trajet coûtant au minimum la moitié d'un billet de train acheté au dernier moment –, le covoiturage a vraiment inventé une forme nouvelle dans nos interactions.

C'est marrant de voir comme « les attentats de novembre ont eu une influence sur notre activité », remarque Joël. Pendant des semaines, il nous certifie que les visiteurs se sont taris. Même sur son bateau, ils avaient peur. L'activité a repris progressivement, mais « il en a fallu, du temps » ! Cette année, on n'a vraiment pas eu de pot, poursuit-il. Le printemps a été pourri et en plus, y a eu la crue de la Seine. Lorsque Joël prononce le mot attentat, les commentaires fusent.

En retour, je suis bien obligé d'ouvrir un peu la bouche et de parler de moi. Au moins de mon métier. Je lâche : je suis journaliste pour une émission scientifique grand public. Tous les trois : « Wahou ! » Apparemment, ils ne croisent pas souvent des journalistes. Nous vivons là une anomalie sociologique et ils sont honorés de ma présence. Ils veulent tout savoir : si c'est en direct, si je voyage beaucoup, si je connais l'émission du camion, comment ça s'appelait déjà, C'est pas sorcier, c'est ça ? Ces gens sont définitivement adorables.

Photo via Flickr.

Puis le silence retombe. Joël se reconcentre sur la route, ce qui n'est pas plus mal, cela fait quelques kilomètres que le Scenic hésite entre deux files. On a parlé, et longtemps. J'ai le droit de m'assoupir. Puis Joël, inattendu, revient à la charge, et me fixe intensément dans le rétroviseur. « Vous savez, je discutais avec mon fils l'autre jour » (première mention familiale), « et on se demandait si la technologie n'avait pas atteint son paroxysme. Vous en pensez quoi, vous ? » Aïe. Je déteste qu'on me pose des grandes questions comme ça, à froid, sous prétexte que je suis journaliste, et que les journalistes ont une opinion sur tout. Et il attend vraiment une réponse. Les deux autres aussi. Ne rien dire me ferait passer pour un idiot fini. Et je serais un monstre si je les privais du droit de philosopher sur l'autoroute.

Je demande à Joël de préciser. Joël, donc, se demande simplement si on a tout fait dire à l'univers et à la matière ; nos technologies reposent sur des théories déjà anciennes, est-ce que ça restera longtemps comme ça ? J'apporte des idées. Des petites idées. Je ne suis ni scientifique, ni penseur – un simple survoleur. Le débat s'élève. Tout le monde s'exprime. Nous sommes encore à une demi-heure de Nancy.

Quelques minutes passent et je demande à faire pipi. J'ai bu pas mal d'eau et de café avant d'embarquer. Jamais bon, dans le covoiturage, de passer pour le relou de service. Mais Joël accepte sans sourciller. Malgré le retard, on prend cinq minutes pour moi à la station-service. Immense soulagement. Point de rupture, aussi. Car jusqu'à Nancy, plus personne n'ouvre la bouche. Nulle surprise. Le covoiturage, c'est toujours en dent de scie : on s'occupe du monde et d'un coup, plus personne n'a rien à dire. Cette alternance est naturelle et nécessaire. Chaque discussion demande implication et énergie. Il faut savoir retourner au blablacalme.

Les jeunes de Nancy font partie de ceux qui covoiturent par défaut : s'ils avaient pu, ils auraient pris le train. Ils auraient préféré mater une série avec un casque sur les oreilles. Ils sont stupides.

À Nancy, c'est le grand renouvellement. Les deux dames nous quittent, elles sont remplacées par trois jeunes. Il y a Mamadou, de Noisy-le-Sec ; Sophie, bretonne et baroudeuse, qui s'embarque pour un mois de stage à Paris ; et Antoine, ingé-son, dreadlocks sur le crâne. Je m'octroie le privilège de passer à l'avant. Monté à Strasbourg et fidèle à Joël, c'est maintenant moi le plus gradé. Les rapports de force ont changé. L'écosystème du bocal est bouleversé, me voilà Senior. J'attends avec impatience la nouvelle dynamique.

Silence radio. Les jeunes ne disent rien. Ils sont assis comme des idiots à l'arrière et ne l'ouvrent pas. Ce manque de curiosité me tue. Je pose à Joël une question sur ses bateaux. Ça va les faire tilter, je me dis. Mais ça ne prend pas. Je leur en veux presque. Ils font partie de ceux qui covoiturent par défaut : s'ils avaient pu, ils auraient pris le train. Ils auraient préféré mater une série avec un casque sur les oreilles – chose que l'on peut délicatement faire en covoiturage. Ils sont stupides. Joël suit attentivement la route des yeux. La nuit remplace le jour. Les voitures sont de plus en plus rares.

Je profite de mon blablafail pour une petite introspection. Plus précisément, sur ma relation avec Joël. Parce que je sais que je ne l'oublierai pas et j'ai envie que ça soit réciproque. Sachant qu'il fait un aller/retour par semaine, il doit forcément prendre beaucoup de monde. Mettons qu'il prenne, au minimum, cinq personnes différentes par semaine. Sur un an, il voit défiler à peu près 250 personnes. Et comme de plus en plus de monde utilise Blablacar, il est fort possible qu'il rencontre presque à chaque fois de nouvelles têtes. Vertigineux.

Mais qui suis-je, alors, pour Joël ? Un voyageur de plus, entre deux allers/retours ? L'idée me chagrine. Passé la porte de son logement social, se peut-il que Joël oublie ce voyage ? Alors que moi, moi qui covoiture moins souvent, je serais condamné à me souvenir de lui. C'est injuste. Débarque mon psy dans ces réflexions. Je pense souvent à lui. Je rêve souvent de lui. C'est une personne importante. Et moi, qui suis-je pour lui ? Un simple patient parmi les cinquante autres qui fréquente son cabinet. Me trouve-t-il différent ? Plus attachant ? Plus intelligent ? Pense-t-il à moi ? Ce soir, Joël devient le réceptacle de mes projections. Il n'avait rien demandé.

Une connexion inespérée se produit alors. On apprend que le fils de Joël est lui aussi ingénieur du son. Il tente sa chance à Strasbourg. Antoine, le dreadlockeux, « vivote plutôt bien à Paris », malgré son jeune âge. Point de départ pour une mayonnaise qui prend entre les trois à l'arrière. Mais à mon grand désarroi, ils retombent dans les banalités. Des banalités de gens de vingt ans, qui plus est : les loyers parisiens, le prix des boissons en banlieue, le permis de conduire (les flics ont-ils le droit de retirer des points de permis quand on commet une infraction en scooter ?), la difficulté de conduire sur le périphérique. Ils m'agacent et je me renfrogne.Nous arrivons sur le périph.

Dernière discussion avec Joël. Il veut savoir comment le Vélib fonctionne et si c'est facile à utiliser. Ah, ça, pas de problème. Autant je rechigne à disserter sur l'apogée de la technologie, autant avec le Vélib, je me sens parfaitement légitime : je le prends tous les jours, j'ai déjà donné des cours à des touristes paniqués sur une borne, je parle autant que je peux avec les réparateurs que je croise aux stations afin de m'assurer que tout va bien et cela fait longtemps que je cherche à contacter le Grand Responsable Technique pour lui proposer quelques idées d'améliorations. C'est d'autant plus gratifiant que je n'ai jamais fait un seul voyage sans que ça ne parle bagnoles (Joël n'a pas dérogé à la règle : il a acheté son Scenic 2 500 euros à un pote concessionnaire, « une aubaine »). Je suis largué en bagnoles. Mais si on me branche sur le Vélib, je me reconnecte tout de suite.

Je m'exécute sagement. Peut-être que si je fais un bel exposé sur le Vélib, Joël m'oubliera moins vite. J'explique les trois types d'abonnements. Un jour, une semaine, un an. Je connais les tarifs par cœur, les dépassements aussi. J'explique les avantages du Vélib (la liberté, le tarif), les inconvénients (le poids, les stations vides ou pleines), j'essaie d'être le plus précis et le plus neutre possible. Joël est captivé. Il ne me le dit pas, mais je suis sûr qu'il va s'y mettre. Bien joué.

Nous arrivons vers minuit à Porte d'Italie. Nous avons regagné le temps perdu grâce à la constance des 140 km/h. Magnanime, notre conducteur propose de nous avancer à un point plus névralgique de la capitale. Par politesse, nous refusons. Il y a encore des métros, dit l'appli RATP. Les trois jeunes donnent le code de validation à Joël et partent sans demander leur reste. Ils oublient de me saluer.

C'est paradoxal, la fin d'un covoiturage. On est toujours immensément content d'être arrivé ; enfin le grand air, on sort du bocal. Et en même temps, il y a une petite tristesse : on était bien dans cette bulle. Il s'est dit des choses, parfois intimes. On a fait un bout de chemin ensemble. On s'est confié parce qu'on savait qu'on ne se reverrait probablement pas.

Ultime tiraillement : est-ce que je demande à Joël de m'embarquer un jour dans sa cabine ? Je me dis que j'aurai des tas d'exclus sur la navigation, les bateaux, la Seine, le business des touristes chinois. Et qui sait, peut-être qu'on pourrait devenir amis ? J'hésite, longuement. Je pèse le pour, le contre. Faut-il rompre l'éphémère sacré ?

Je lui serre la main. Ma décision est prise.

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