Publicité
Stuff

Voitures cramées et armes de guerre : l’histoire de l’évasion de Fresnes

Malek Bouabbas vient d'écrire un livre sur la libération au lance-roquettes d'Antonio Ferrara.

par Genono
09 Mars 2015, 7:00am

Antonio Ferrara jeune, figure du grand banditisme et évadé de la prison de Fresnes début 2003. Photo via RTL.fr

Le 12 mars 2003, à 4 h 15 du matin, un commando attaque la prison de Fresnes, dans la Val de Marne. Les personnes qui le composent sont armées de revolvers, fusils d'assaut, lance-roquettes et de différentes variétés d'explosifs. Vite, le personnel du centre pénitentiaire est dépassé. Plusieurs coups de feu sont tirés en direction des miradors tandis que les lance-roquettes font exploser deux portes blindées. Les forces de l'ordre n'ont, quant à elles, pas le temps d'intervenir. Une quinzaine de minutes plus tard, Antonio Ferrara, dit « Le Petit », figure du grand banditisme français longtemps en cavale et incarcéré à Fresnes moins d'un an plus tôt, est libéré.

Parti se cacher dans le sud de la France, Ferrara est pourtant arrêté quatre mois plus tard, dans un bar du 12 e arrondissement parisien, le 10 juillet 2003 en compagnie de plusieurs amis et de Malek Bouabbas, son ami et chauffeur, par un convoi de 40 policiers. Armé et en possession de faux papiers, Ferrara n'a pas le temps de dégainer.

Au cours du procès qui va suivre, beaucoup de choses vont être dites. Malek Bouabbas, proche d'Antonio Ferrara et frère de Karim Bouabbas, présent lors de l'évasion, a raconté sa version des faits, vue de l'intérieur, dans un livre publié le mois dernier aux éditions Don Quichotte : L'Évasion de Fresnes. On n'a jamais su si oui ou non Malek était présent lors des événements. J'ai pu le rencontrer et lui poser quelques questions au sujet de l'évasion la plus spectaculaire qu'ait jamais connue la France.

Image via Ina.fr

VICE : Dans ton livre, tu ne parles quasiment jamais de toi, et surtout, jamais de ton implication dans l'évasion de Ferrara. C'est pour éviter des complications judiciaires ?
Malek Bouabbas : C'est vrai que je parle surtout de la fabrication de cette évasion, et des liens d'amitié entre des hommes qui décident d'aller libérer l'un des leurs. Parce qu'il faut bien comprendre que cette histoire, c'est une histoire d'amitié. Pour ma part, il faut savoir que j'ai été renvoyé, dans cette affaire, pour des faits d'évasion. Mon cas a été étudié pendant deux mois et demi, soit toute la durée du procès. Et à la fin, le procureur a prononcé une peine de 18 ans de réclusion. Grâce au travail de mon avocat, j'ai finalement été condamné à 7 ans ferme, pour des faits de complicité. La justice n'ayant pas apporté la preuve de ma présence à Fresnes, j'ai été acquitté. Je pense qu'une décision de justice n'a pas à être commentée ultérieurement. J'ai été condamné, j'ai tiré ma peine – point.

Est-ce que certains des protagonistes de cette opération se sont montrés réticents face à la parution de ce livre ?
Non, parce que l'écriture de ce livre a été accompagnée. Déjà, n'étant pas écrivain, il m'a fallu cinq années pour l'écrire. J'ai consulté les différents protagonistes de l'affaire. Ils sont tous au fait de ce récit, depuis le début. Aujourd'hui, chacun a son exemplaire de L'Évasion de Fresnes . Je prends en considération toutes leurs critiques, bonnes ou mauvaises, parce que cette histoire leur appartient. La manière dont je la rapporte ne pouvait pas être tout à fait partiale. J'ai fait en sorte de mettre de la lumière sur tout le monde – même si certains ont préféré garder leurs cagoules.

C'est ce que tu expliques dans l'avant-propos ; certains noms ont été modifiés, tu utilises des pseudonymes, etc.
Voilà. Ils ne voulaient pas être reconnus, tout simplement.

C'est quand même énorme qu'un établissement pénitentiaire ne soit pas relié avec les services de police ! Alors, est-ce un heureux hasard ? Faut croire que oui...

Et donc, ton livre leur a plu ?
Ils sont étonnés du contenu, ils ne s'attendaient pas à ça. Et puis, il y a beaucoup de clins d'œil, donc ils sont contents de se reconnaître. Et pourtant, pour certains d'entre eux, c'était pas gagné, parce que... bah, ils ne lisent pas, tout simplement. Mais étonnamment, ils disent que le livre se lit bien – peut-être aussi parce qu'ils ont une proximité avec les faits.

Tu disais que t'étais pas écrivain à la base, du coup comment tu as bossé ? Tu t'es fait aider, conseiller ?
Concernant l'écriture, j'ai tout fait seul. J'ai apporté un maximum d'idées et d'informations. Ensuite, il a fallu savoir orchestrer, faire vivre le récit. On m'a surtout conseillé pour la chronologie. Et ça me plaît, je suis content de la manière dont le récit se met en place, sans suivre une narration trop linéaire, mais avec une structure qui amène des flash-back, des scènes en trois dimensions – notamment l'attaque de la prison. Un scénario qui joue sur la surprise et dont la tension va crescendo au fil des pages. Je suis dingue de cinéma. Je voulais que le récit de cette évasion soit visuel.

Juste après l'assaut, le directeur de la prison de Fresnes a expliqué qu'il n'avait pas réussi à joindre la police pour donner l'alerte, les communications ayant mystérieusement bugué. Est-ce juste un heureux hasard ?
Je me suis aperçu de ce fait en me penchant sur mon dossier pénal. Je m'y suis intéressé avant mon jugement, et après, lors de l'écriture du livre. Et j'ai été très étonné. C'est quand même énorme qu'un établissement pénitentiaire ne soit pas relié avec les services de police ! Normalement, ils appuient sur un bouton, et les flics débarquent illico. Alors, est-ce que c'est un heureux hasard ? Faut croire que oui... En tout cas, c'est bien tombé. Après, des forces de police ont tout de même fini par intervenir. Mais elles n'ont pu progresser jusqu'à la prison ; plusieurs véhicules avaient été incendiés sur les différents accès, afin de ralentir et bloquer toute progression.

Malek aujourd'hui. Photo publiée avec son aimable autorisation

Ce que j'ai beaucoup aimé dans le livre, c'est le niveau de détail de la préparation de l'évasion.
Je voulais faire comprendre la mécanique de cette évasion. Les mecs ne sont pas passés devant la prison un matin en sortant de boîte, en voyant de la lumière, et en se disant « tiens, si on attaquait ! » C'est une construction, une mécanique bien huilée, où rien n'a été laissé au hasard. Si Ferrara s'est retrouvé en quartier disciplinaire à ce moment-là, ce n'était pas un hasard. C'est parce qu'il s'agissait d'un endroit stratégique ! L'assaut n'a duré qu'une dizaine de minutes, ce qui est à la fois très long... et très bref.

Tu mets beaucoup en avant l'amitié dans la réussite de l'opération de Fresnes. Penses-tu que si la motivation avait été autre – l'argent, par exemple –, les intérêts auraient pu freiner, voire faire capoter l'affaire ?
Je pense, et je suis même sûr, que si l'on avait proposé un million d'euros à chacun de ces mecs-là, aucun n'y serait allé. Ils y sont allés uniquement pour sauver un pote à eux. Rien d'autre. L'histoire s'est bien terminée, même s'il y a un blessé du côté des assaillants – Dominique Battini, dit Doumé.

Il a perdu un œil dans l'assaut, c'est ça ?
Voilà. Un œil perdu, et des éclats d'explosifs dans le reste du corps, un peu partout. Hormis l'œil, qu'il n'a évidemment jamais retrouvé, tout va bien pour lui aujourd'hui.

Extraits des images vidéo de l'évasion de Fresnes, 2003. Photo via Ina.fr

Onze ans plus tard, avec toute la paranoïa antiterroriste en France, penses-tu qu'une opération d'une telle ampleur serait encore possible ?
Déjà, je ne suis pas sûr qu'aujourd'hui, dans cette société encore plus individualiste, on puisse encore trouver des personnes dont la seule motivation serait l'amitié. Je l'espère, néanmoins. Enfin, « j'espère », le mot est un peu fort. Mais il est important d'avoir ce genre de principes. Et cette équipe, malgré tout ce que l'on peut penser d'elle, avait de bons principes. Notamment le fait d'être multiculturelle, et de s'en servir comme d'une richesse. Le commando qui a attaqué Fresnes, c'était des Arabes du 93, des Blacks, des Corses, des Italiens – du jamais vu dans ce milieu !

Tu racontes que pendant le trajet jusqu'à la prison, juste avant l'assaut, les membres du commando ont allumé la radio dans la voiture et sont tombés sur le morceau « J't'emmerde » de MC Jean Gab'1. C'est une vraie anecdote ?
C'est un clin d'œil. Je le cite lui, puis le 113 quelques pages plus tard. C'est l'un des morceaux que j'ai écoutés et qui m'ont plu. Ça me tenait à cœur, j'espère qu'ils apprécieront.

Et niveau logistique, sachant que tout est beaucoup plus surveillé, et que les filières d'armes sont dans l'œil du cyclone ?
Je n'en suis pas sûr. Regarde, à Marseille, les mecs ont des fusils d'assaut ! Donc les filières d'armes surveillées, je veux bien, mais – quand t'as envie de faire quelque chose de sérieux, ça n'est pas un frein. C'est sûr qu'au début des années 2000, c'était beaucoup plus simple. Les pays de l'Est refourguaient des armes par milliers. Ils étaient presque obligés d'en faire le commerce pour s'en débarrasser.

Au niveau des médias, malgré le sujet un peu sulfureux, j'ai l'impression que tu as uniquement eu de bons retours.
Le tout premier article que j'ai eu, c'est celui du supplément week-end du Parisien. Un article de six pages ! J'y connais rien, mais apparemment, c'est assez inhabituel. Et quand j'ai vu que le journaliste qui l'avait écrit était Brendan Kemmet, l'auteur du Roi de la Belle, le premier livre sur le sujet – c'est pas n'importe qui. Il connaît très bien l'affaire, a fait un gros boulot de recherches dessus. Alors, que lui dise que ce livre est, je le cite, un « document exceptionnel », c'est magnifique.

Avec le succès de ce premier ouvrage, tu comptes en écrire d'autres ?
Oui, j'ai envie de continuer. Je bosse sur un deuxième ouvrage, un roman inspiré d'histoires vécues. C'est plus simple à écrire, et ça me permet de me lâcher un peu plus. J'ai un vécu, une vingtaine d'années d'expérience, j'ai rencontré des tas de gens. L'évasion de Fresnes, ça s'est fait une fois dans des conditions spectaculaires, ça ne se refera pas. J'ai d'autres histoires dans le même genre à raconter.

Le lendemain de l'évasion, un gros trou à l'entrée de la prison de Fresnes. Photo via Ina.fr

La fiction donne beaucoup plus de libertés. Tu n'es plus obligé de faire attention à ce que tu peux dire ou non.
On est d'accord. Tous les protagonistes de l'évasion de Fresnes sont encore vivants, on ne peut pas se permettre de raconter tout et n'importe quoi. Ça engage beaucoup de personnes. Derrière eux, il y a des familles, des proches. Je fais attention.

À propos, tu dis à un moment qu'une opération comme celle de Fresnes ne s'était jamais vue, pas même au cinéma. Un film tiré de l'histoire pourrait-il voir le jour ?
On me dit souvent que le livre s'apparente à un scénario de film. Je ne serais pas contre une adaptation, si c'est bien amené. Mais il faut toujours garder à l'esprit qu'on ne cherche à aucun moment à glorifier cette évasion. Je sais que les surveillants dans les miradors, par exemple, ont été choqués ; j'essaie, dans mon récit, d'expliquer leurs positions et la situation dans laquelle ils se sont trouvés.

Le procès n'occupe que quelques pages, à la fin du livre. C'était vraiment histoire de faire une conclusion à cette histoire ?
Exactement. Je voulais raconter ce qu'on ne savait pas sur cette histoire : l'avant, le pourquoi, et le comment. Alors que le procès a tellement été suivi... C'était rocambolesque, des rebondissements tous les jours. Ça a duré deux mois et demi. Le délibéré, trois jours ! Du jamais vu dans l'histoire de la justice. Le procès en lui-même pourrait être l'objet d'un livre à lui seul.

Antonio a encore une bonne quinzaine d'années derrière les barreaux, il me semble.
Voilà, jusqu'à 2028-2030, au moins. En France, il y a des possibilités d'aménagement, de réduction de peine. J'espère qu'il pourra en bénéficier. Jusqu'à maintenant, il a prouvé qu'il était un détenu modèle.

Genono est sur Twitter. L'Évasion de Fresnes est disponible aux éditions Don Quichotte.