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Crime

La CIA a participé à la réalisation d’un épisode de Top Chef

De nouveaux détails publiés par un organisme de surveillance de la CIA montrent que l’agence a « soutenu » cette émission de téléréalité, mais aussi plusieurs documentaires, un livre et deux films.
8.4.16
Photo via Bravo/Getty Images

Qu'est-ce que les films Argo et Dark Zero Thirty ont en commun avec le roman The Devil's Light de Richard North Patterson, l'émission Top Chef Covert Cuisine de la chaîne Bravo la série Covert Affairs de la chaîne câblée USA Network, le documentaire Air America : The CIA's Secret Airline de la chaîne History Channel ou encore le documentaire The Secret War on Terror de la BBC ?

Tous ont reçu le «soutien» du Bureau des affaires publiques (OPA) de la CIA, la division qui interagit avec les journalistes et assure la liaison avec l'industrie du divertissement.

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Leon Panetta, directeur de la CIA à l'époque, a participé à un épisode de Top Chef Covert Cuisine, qui date de 2010. Dans cet épisode, les chefs étaient appelés à « transformer un plat bien connu en quelque chose de tout à fait nouveau, à cuisiner pour le directeur de la CIA, Leon Panetta, qui s'y connaît en matière de nouvelle identité ». « Les chefs servent le directeur de la CIA et ses plus proches alliés dans sa salle à manger privée, à l'intérieur du siège bien gardé de l'agence », peut-on lire dans la description de l'épisode.

Joints par VICE News, ni le porte-parole de la chaîne Bravo ni les producteurs de Top Chef n'ont répondu à notre demande de réaction.

La CIA n'a publié que des dossiers limités au sujet de ses travaux sur les autres projets, selon un document déclassifié — un audit de l'inspecteur général des relations de la CIA avec l'industrie du divertissement datant du 31 décembre 2012 — obtenu par VICE News en réponse à une requête dans le cadre de la Loi sur la liberté d'information.

Au cours de cet audit il a été dit que « L'OPA et d'autres employés de la CIA ne se sont pas toujours conformés à la réglementation de l'Agence visant à empêcher la diffusion d'informations classifiées au cours de leurs interactions avec les représentants de l'industrie du divertissement. »

Une version de cet audit de 20 pages avait été livrée en septembre dernier au groupe conservateur Judicial Watch, et plus tard à la National Security Archive, en réponse à leurs demandes d'ouverture de dossiers. Mais les huit projets de divertissement sur lesquels la CIA a travaillé ont été masqués, de même que les notes qui indiquaient que les règlements spécifiques pour traiter avec les médias n'avaient pas été respectées par des fonctionnaires de la CIA sur au moins l'un de ces projets. Cette partie de l'audit était cependant dans la version non-censurée remise à VICE News cette semaine.

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En plus du film Zero Dark Thirty, les projets de divertissement avec lesquels la CIA a été impliquée au cours de ces dix dernières années n'avaient jusque-là pas encore été révélés, même si certains supposaient que le film oscarisé Argo avait reçu une aide. 22 projets ont été soutenus par la CIA a entre 2006 et 2011. L'un d'eux, un livre, a été expurgé pour des raisons de sécurité nationale. La CIA ne révélera pas 14 des projets qu'elle a soutenus. L'agence reçoit chaque semaine de nombreuses demandes pour soutenir des projets de divertissement.

Sur son site Internet, la CIA affirme que son service de liaison avec l'industrie du divertissement aide les producteurs, scénaristes, réalisateurs et auteurs à « acquérir une meilleure compréhension des missions de renseignement [de la CIA] ».

« Notre but, c'est un portrait exact des hommes et des femmes de la CIA, et de l'habileté, de l'innovation, de l'audace et de l'engagement vis-à-vis du service public qui les définissent. Si vous faites partie de l'industrie du divertissement, et que vous travaillez sur un projet qui traite de la CIA, l'Agence est peut-être en mesure de vous aider. Nous pouvons donner une plus grande authenticité à des scripts, des histoires, et d'autres produits en développement. »

Le service de liaison avec l'industrie du divertissement recommande également des sujets pour inspirer les auteurs et les cinéastes. La recommandation actuelle de la CIA porte sur « la diffamation et les justifications du colonel Kuklinski », un colonel polonais qui a espionné pour le compte de l' OTAN.

Certains projets culturels sur lesquels la CIA a travaillé ces dix dernières années.

Dean Boyd, le directeur du bureau de la CIA des affaires publiques, a indiqué à VICE News que lorsque la CIA coopère avec l'industrie du divertissement, «La priorité de la CIA est la protection des documents classifiés et des enjeux de sécurité nationale, tout en assurant un portrait éclairé et équilibré des femmes et les hommes de la CIA. »

Les relations de la CIA avec l'industrie du divertissement, qui remontent aux années 1950, ont été examinées après la sortie en 2012 du film Zero Dark Thirty, un long-métrage sur l'opération clandestine de la CIA pour capturer ou tuer Oussama Ben Laden.

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Deux enquêtes distinctes de l'inspecteur général, dont une sur de potentielles violations de l'éthique par des agents de la CIA, ont plus tard révélé que les cinéastes Kathryn Bigelow et Mark Boal avaient offert de nombreux cadeaux aux agents de la CIA impliqués dans l' opération. Ils avaient tous deux bénéficié d'un accès inédit à des informations classifiées grâce au directeur la CIA, Leon Panetta. L'audit a établi que la CIA avait fourni « beaucoup plus de soutien » à Zero Dark Thirty qu'aux sept autres projets de divertissement sur lesquels cette agence avait travaillé.

À lire : Comment la CIA a participé à la réalisation du film « Zero Dark Thirty »

« En raison du manque de documentation importante, il n'a pas été possible pour nous de déterminer que Zero Dark Thirty méritait un plus grand soutien de la CIA sur la base des « mérites » de ce projet … ou que Zero Dark Thirty a été considéré comme ayant le plus grand potentiel pour atteindre l'objectif de la CIA, en vue d'interagir avec l'industrie du divertissement », indique l'audit de 2012.

Des agents infiltrés de la CIA qui avaient rencontré Bigelow et Boal pour discuter de l'opération Ben Laden ont raconté à l'inspecteur général qu'ils « n'étaient pas sûrs des informations qui ont pu être évoquées au cours de ces interviews » et qu'ils étaient « mal à l'aise au sujet des informations en cours de discussion ». Ils ont par ailleurs ajouté que l'OPA « aurait pu mieux les préparer pour les entrevues » et que « les responsables de l'OPA auraient dû exercer un contrôle accru sur ces interviews ».

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« Des agents de la CIA qui ont soutenu des projets de l'industrie du divertissement (Zero Dark Thirty et Argo) nous ont dit qu'ils avaient été contactés directement par les représentants de l'industrie du divertissement après les réunions initiales menées avec l'OPA ». Le règlement de la CIA qui régit les communications avec les médias n'autorise pas responsables de la CIA à parler ni avec les médias, ni avec l'industrie du divertissement, tant qu'un représentant de l'OPA n'est pas présent.

Argo, ce film qui relate l'histoire vraie de l'opération secrète de la CIA pour sauver six diplomates américains cachés dans la résidence officielle de l'Ambassadeur du Canada en Iran en 1979, se basait sur le livre de l'agent de la CIA Tony Mendez, The Master of Disguise. Le film a remporté trois Oscars en 2013. En novembre 2014, dans une série de tweets marquant le 35e anniversaire de la crise des otages, la CIA avait abordé l'authenticité du film. La CIA avait alors dit que son réalisateur — Ben Affleck — avait pris des libertés créatives dans certains passages du film, notamment celui qui concerne l'opération de sauvetage.

Pour trois des projets culturels — Top Chef Covert Cuisine, The Secret War on Terror et Argo — des ressortissants étrangers « pourraient avoir participé à des séances d'information, des interviews et des visites assurées par la CIA. »

« Cependant, en raison du manque de données adéquates, nous avons été incapables de déterminer l'étendue de l'appui de la CIA pour ces huit projets, à quel degré les ressortissants étrangers ont participé aux activités parrainées par la CIA, et si le directeur, OPA avait approuvé ces activités et la participation des ressortissants étrangers », indique le compte rendu de l'audit. Il y a un « échec de la part des agents de la CIA [qui n'ont pas] respecté les exigences réglementaires [ce qui] pourrait avoir entraîné une divulgation non autorisée, des actions inappropriées, et des conséquences négatives pour la CIA », ajoute ce texte.

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De nombreux employés de la CIA qui ont parlé avec et/ou ont été interrogés par des représentants de l'industrie du divertissement n'ont pas soumis une présentation écrite ou orale au Conseil d'examen des publications de la CIA, comme ils sont légalement tenus de le faire avant de parler à de tels partenaires.

Steven Aftergood, directeur du projet sur les secrets gouvernementaux à la Fédération des scientifiques américains, a dit à VICE News que, selon toute vraisemblance, « il n'y avait pas de problème de sécurité soulevé par la présence de ressortissants étrangers » dans les séances d'information aux producteurs organisées par la CIA.

« Dans ce contexte, la CIA n'aurait pas divulgué des renseignements hautement classifiés, même aux citoyens américains sans autorisation », a-t-il dit. Pourtant, « c'est le rôle du contre-espionnage d'examiner des scénarios improbables ou même invraisemblables », a-t-il indiqué. « Par exemple, ces ressortissants étrangers auraient pu être des agents des renseignements en civil. Ils peuvent avoir repéré rapidement les lieux de la réunion, établi des relations pour de futures opérations, identifié des recrues potentielles, ou alors cherché à profiter de l'occasion. »

D'après un synopsis du livre de Patterson posté sur Amazon, son roman « raconte l'histoire d'un agent d'Al-Qaïda nommé Amer Al-Zarour, qui, sur ordre d'Oussama Ben Laden, organise le vol d'une arme nucléaire de l'armée pakistanaise, puis la transporte vers sa cible, Israël …. À Washington, Brooke Chandler, un agent de la CIA dont la couverture a été grillée par un collègue incompétent au Liban, pense qu'il sait comment la bombe est déplacée vers sa cible et comment la trouver. D'abord, il doit vaincre le scepticisme de la CIA et de la Maison blanche, puis il doit trouver la bombe et la désactiver ou la faire exploser avant qu'elle ne fasse partir le Moyen-Orient en fumée. »

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La BBC décrit son documentaire de 50 minutes présenté par le journaliste Peter Taylor comme « une histoire à l' intérieur de la guerre du renseignement qui a été menée contre Al-Qaïda au cours de la dernière décennie , depuis le 11 septembre ». La BBC se vante d'un « accès sans précédent » qu'elle a obtenu auprès des « renseignements occidentaux et des forces de l'ordre » ainsi que des « interviews exclusives avec ceux qui ont été aux avant-postes de la lutte contre les terroristes — de la CIA au MI5 en passant par le FBI — Peter Taylor demande si l'Ouest est en train de gagner et si nous sommes davantage protégés des attaques. »

Quant à la chaîne History Channel, elle présente le documentaire Air America comme une plongée dans « cette compagnie aérienne civile unique appelée Air America, qui était secrètement possédée et exploitée par la CIA, et qui avait d'abord été une excroissance des Tigres Volants de la Seconde Guerre mondiale. Des missions secrètes au-dessus de la Chine et de la Corée jusqu'au soutien aérien au Vietnam en passant par la guerre secrète au Laos, Air America était une pierre angulaire de la politique américaine en Asie du Sud-Est », détaille ce résumé.

Ni Patterson, ni aucun porte-parole de la BBC n'ont répondu à nos demandes de réactions.

Pour ce qui est de Covert Affairs, la série câblée « soutenue » par la CIA, cette dernière suit l'agent de la CIA Annie Walker, une « linguiste et espionne qualifiée dont le travail l'emmène dans des missions secrètes ». « Apparemment choisie pour ses compétences linguistiques, c'est peut-être quelque chose de son passé que ses patrons de la CIA désirent réellement », indique le pitch de cette série.

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Cinq saisons de Covert Affairs ont été diffusées sur la chaîne USA Network. La série a été arrêtée en décembre 2014, deux ans après la publication de l'audit de l'inspecteur général, qui avait par ailleurs abouti à une refonte complète de la façon dont l'OPA interagit avec l'industrie du divertissement. Quelques mois avant la fin de l'audit, la CIA s'était tournée vers une nouvelle politique, intitulée « Guide de gestion des relations avec l'industrie du divertissement et du soutien aux projets de l'industrie du divertissement ».

Le directeur de la CIA des affaires publiques, Dean Boyd, a précisé à VICE News que la CIA exige désormais que ses employés qui travaillent pour l'OPA reçoivent une formation éthique annuelle, et que l'OPA a « renforcé les politiques et procédures visant à assurer la protection des informations classifiées et de se prémunir contre les divulgations non-autorisées ».

« Les nombreux changements mis en œuvre depuis Zero Dark Thirty font partie de notre obligation continue envers le public, le Congrès et la CIA, de faire respecter les normes les plus élevées en matière de responsabilité et d'éthique lorsque nous menons à bien la mission de la CIA », a déclaré Boyd.


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Cet article a d'abord été publié sur la version anglophone de VICE News

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