Qui a encore peur du jazz en 2018 ?
© Big Dada

Qui a encore peur du jazz en 2018 ?

De jeunes gens semblent de plus en plus s'emparer du genre de manière radicale, et en le ramenant vers des problématiques concrètes.
Marc-Aurèle Baly
Paris, FR

Mon rapport au jazz remonte, non pas à une épiphanie (comme il est coutume d’y associer souvent la découverte du genre), mais à ces moments où j’accompagnais mon grand-père voir Sonny Rollins ou McCoy Tyner au centre culturel de Courbevoie, et tout ce que cela a imprimé comme images de petits culs serrés et de petits pas feutrés dans mon esprit pas encore tout à fait formé. En gros, j’expérimentais ce qu’on a un peu trop appelé une musique d’apprentissage, vêtu d’œillères et d’oreilles vierges, sans trop savoir ce que tout cela voulait dire alors.

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Aujourd’hui, je repense souvent à ces instants de doux ennui et de crasse ignorance (et à tous les crânes d’œuf qui composaient alors l’assistance) quand je vais en club, en festival, quand j’entends les albums de Kendrick Lamar ou regarde passer les films de Damien Chazelle. Ce ne sont pas forcément les meilleurs exemples, mais ils disent en tout cas à quel point le jazz semble s’être sorti (tout du moins en surface) d’un ghetto culturel cadenassé et croûtonneux, et qui ne sort de chez lui que pour le marché du dimanche et la sortie du mois à la salle Pleyel.

Kamasi Washington, © Steven Pisano (Wikicommons)

On a eu des signes avant-coureurs, de manière évidente en la personne des plutôt institutionnels Kamasi Washington, Vijay Iyer, Nubya Garcia, mais également sous le manteau, de la main à la main, à l’aide des éternels passeurs de type Peterson aux adeptes (forcément) déviants de Sun Ra, des petites mains de Brainfeeder au jazz électronique allemand et la musique improvisée de salon - mais aussi de cave. Seulement, peu avaient l’air de rendre la chose véritablement vivante, en prise avec le monde réel, que ce qu’on a pu nous présenter. Il a suffi pourtant de voir l’émoi, quasi religieux, provoqué par la sortie des Lost Recordings de Coltrane cet été, pour mesurer combien son impact avait toujours été aussi vivace, lui qui se faisait souvent torpiller par la critique à ses débuts, qui l’accusait, en gros, de faire de la musique de zazou.

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Ce qui semble vraiment changer donc, c’est à quel point le genre tend de nouveau vers quelque chose de non plus sacré ni de muséal, mais ancré dans les vicissitudes de la vie urbaine, un environnement direct et souvent inhospitalier, et qui créent du même coup un goût de l’expérimentation et d’une urgence renouvelée. On pense, au hasard, à des jeunes gens enclins aux crossovers comme les Anglais Steven Julien ou Kamaal Williams de The Return, qui n’aurait sans doute aucun sens sans sa provenance du Sud de Londres, en tant que témoin d’un mélange de melting pot culturel et d’une gentrification galopante.

Mais l’exemple le plus probant est sans doute celui des vingtenaires New Yorkais d’Onyx Collective. Leur dernier album, le radical Lower East Suite Part Three, sorti en juin dernier sur Big Dada, sous-division de Ninja Tune, baigne dans une atmosphère irrespirable et traite de gentrification, de la place qu’il est si compliquée de se faire dans une ville dont les coûts de l’immobilier dépassent l’entendement. Il emprunte des formes free et be bop, cite plus ou moins directement les vaches sacrées Gillespie ou Coltrane justement, et se montre sous un jour toujours tortueux sous la chape de plomb. Le jeune leader et saxophoniste Isaiah Barr explique : « Ce disque, c’est nous qui faisons enfin les choses nous-mêmes, avec notre propre ingé son et un budget minuscule. Il y a un sentiment de survie dessus, et je pense que c’est ça le jazz : tu crées avec ton propre environnement, et tu en restitues une photographie. »

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Vu par beaucoup comme une sorte de Wu-Tang jazz (ce qui est un raccourci facile mais qui en dit sur l’allure protéiforme et mouvante de la formation), Onyx Collective est un projet « à géométrie variable », tour à tour trio be bop, fausse fanfare démantibulée et backing band d’artistes hip-hop, pouvant atteindre jusqu’à une douzaine de membres sur scène. Né des envies de radicalité et de bousculements de forme de Barr, Onyx Collective sonne typiquement new-yorkais, non pas tant dans le son, que dans la manière dont il se réapproprie son environnement, le présente et en fait la chair même de ses compositions. Et si les précédents enregistrements de la bande donnaient lieu à des pérégrinations plutôt flâneuses à travers la ville, enregistrant ici et là (notamment dans un shop streetwear) à l’aide d’Iphones et divers matériels de fortune, leur dernier disque est quant à lui plus imprégné des angoisses urbaines et de la précarité en connexion directe avec leur propre expérience, dont ils se font enfin les porte-voix. Par exemple, si les titres des morceaux traitent d’avis d’expulsion, c’est qu’ils ont eux-mêmes été virés de leur propre studio de répétition. Ce qui change pas mal la donne lorsqu’on écoute ce genre de musique. Dans une interview pour le New York Times en juin dernier, Barr déclarait : « On a perdu notre espace de répétition en 2017 et on a eu énormément la chance de trouver celui où nous sommes maintenant. Notre boulot, c’est de trouver un espace où créer, de chercher les failles dans ce qu’il reste. »

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Cette problématique toute contemporaine se reflète dans Lower East Suite Part Three. Enregistré dans des conditions DIY, on y entend le grain lo-fi des prises directes, des sirènes de police qui viennent s’inviter dans les morceaux, lesquels portent des titres de lieux emblématiques de la ville, comme pour mieux la quadriller et se la réattribuer : « Rumble in Chatham Square », « Eviction Notice », « Battle of The Bowery », « There Goes The Neighborhood », « Don’t Get Caught Under The Manhattan Bridge », etc… Rarement a-t-on entendu de mémoire récente un disque (de jazz ou autre, à ce stade ce n’est plus important) qui sonne de manière aussi urgente, immédiate, et dont les soubresauts se font aussi palpables. C’est évidemment lié aux techniques d’enregistrement (bien que pour le dernier chapitre de leur triptyque la bande ait opté pour des conditions plus analogiques, et laissant moins libre cours à l’improvisation).

© Rafik Greiss / Big Dada

Mais également, bel et bien, à la fidèle transcription de difficultés que peuvent ressentir n’importe quel gars de moins de trente ans qui vit dans une grande métropole en 2018. De ce genre d’album qui n’a pas besoin de s’accoler lui-même l’étiquette « disque politique », tant la musique qui en découle le fait d’elle-même. Le morceau « Eviction Notice », notamment, serpente tellement de manière laborieuse qu’il donne l’impression que ses membres voulaient eux-mêmes pousser les murs de leur propre cloaque. Un monde dans un monde qu’il se sont créés, avec l’aide de ceux qu’ils ont croisé sur leur chemin, et qui ne témoignent pas tant d’un éclectisme musical, qu’on veut un peu refourguer à toutes les sauces aujourd’hui, que de bases et de problématiques communes : Princess Nokia, le rappeur Wiki, notamment à leurs débuts, trainaient dans l’appartement de l’oncle d’Isaiah, ancien activiste d’Act Up, dans le Village, pour y enregistrer, jammer ou fumer des spliffs. Signalons également Know-Wave, la station de radio locale et « plateforme communautaire » sur laquelle ils se sont tous fait les dents.

capture d'écran de la page d'accueil du site de Know-Wave

Qu’on ne s’y trompe pas, Onyx Collective ne sont ni des enfants de la balle, ni des sales gosses, ni des académistes. Le noyau dur s’est rencontré dans le Queens, dans un programme scolaire qui s’appelle Blue Notes. Les trois membres principaux, Isaiah Barr, Josh Benitez, et Austin Williamson, viennent respectivement de Brooklyn, du Bronx et du Queens. Barr a étudié le saxophone, et s’est rapidement fait prendre sous l’aile de Roy Nathanson, figure de la scène free jazz new-yorkaise des années 70 et membre des Jazz Passengers et des Lounge Lizards de John Lurie. Une sorte d’héritage plus que de rupture, aux appels aux armes plus branchouilles que véritablement révolutionnaires. Des gars de l’East Village distribués par Supreme sur leur deuxième album, qui attirent aussi bien des mecs comme Dev Hynes de Blood Orange ou le dernier graffeur à la mode, les jazzeux pur jus que les fans de hip-hop ou la faune hipsterisante, et qui ont de surcroit la chance d’avoir les pochettes de leurs albums désignées par le pape Julian Schnabel. Il n’est ainsi (presque) pas surprenant que le groupe joue à Rock en Seine ce week-end. Mais il y a quelque chose de véritablement revigorant dans cette approche. Car sous la hype et le vernis craquèlent, mine de rien, une énergie vitale et un sens de la nécessité inédits (ou en tout cas pas entendus depuis un bai), et qui expliquent justement pourquoi ils attirent autant l’œil et le chaland. Peut-être leur force est justement de ne jamais se dire qu’ils font du jazz, tout en gardant, comme Barr le dit lui-même, un « jazz mindset » : celui de l’improvisation et de l'expérimentation, dans leur musique comme dans leur vie.

L'album Lower East Suite Part Three d'Onyx Collective est sorti en juin dernier sur Big Dada.
Le groupe jouera à Rock en Seine le samedi 25 août.

Marc-Aurèle Baly est sur Noisey.