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Mai 2018

« Mai 68 on s’en fout, on veut 1871 »

De la « Commune Libre de Tolbiac » à celle de Nantes ou de Bordeaux, les références à la Commune de Paris font leur grand retour dans le vocabulaire militant. D'où vient ce revival inattendu ?

par Maxime Grimbert
25 Mai 2018, 3:03pm

Photo : Christophe Simon / AFP

Ce samedi 26 mai n’est pas que jour de « marée humaine ». C’est aussi – et, ce comme tous les ans – la date de la marche au « Mur des Fédérés », au cimetière parisien du Père Lachaise. L’événement commémore la Commune de Paris de 1871, ces deux mois d’insurrection généralisée, creuset de formidables innovations sociales, réprimée par l’armée qui a tué environ 30 000 parisiens durant la Semaine sanglante (entre le 21 et le 28 mai 1871). 147 ans plus tard, la période n’est toujours pas enseignée dans le secondaire. Pourtant, cette année, presque toutes les facs occupées y ont fait référence. Commune Libre de Tolbiac, Commune de Censier, de Bordeaux ou encore de Nantes… Même lorsque les campus ont été évacués, les étudiants mobilisés ont gardé le nom.

Tomek, qui connu l’occupation de Tolbiac, dès le premier jour, se souvient comment le nom de Commune Libre de Tolbiac s’est imposé spontanément : « au lendemain de notre première nuit en amphi, une amie l’a écrit au tableau. Ensuite, la banderole, les tags, les tracts et les réseaux sociaux l’ont repris. » L’étudiant en Histoire de 19 ans, qui a adoré Le cri du peuple, la BD que Jacques Tardi a consacré à la Commune, se félicite que les étudiants de Tolbiac aient choisi de faire référence à cet événement : « La Commune, c’est vachement classe. Les communards contre les versaillais, c’est nous contre Macron et sa république bourgeoise tendance monarchique ».

« En 1871, les bourgeois et le gouvernement ont fui Paris. Les Parisiens ont dû gérer leur quotidien eux-mêmes. Comme nous, quand les profs ont déserté la fac bloquée » - Nicolas, étudiant à Tolbiac

« Le pseudo que je vous ai donné, Louise, est un hommage à Louise Michel », précise d’emblée une ancienne occupante de Tolbiac, étudiante en licence d’Histoire qui souhaite donc rester anonyme. Elle dit avoir « beaucoup d’admiration » pour cette institutrice considérée comme l’étincelle qui a déclenché l’insurrection de 1871. « Le milieu militant peut être extrêmement sexiste, assène-t-elle, et avoir des modèles d’héroïnes est vital », rappelle-t-elle. Avec un certain lyrisme, la jeune fille revient sur ce qui a été mis en place dans sa fac occupée : cuisine collective, cours alternatifs, tours de garde, soutien aux sans-papiers et aux SDF… Des initiatives qui, assure-t-elle, évoquent directement la Commune de Paris, cette « alternative sociale horizontale ».

Nicolas, un étudiant de Paris 7 qui est venu en renfort à Tolbiac durant tout le mouvement, pousse l’analogie un cran au dessus. Se rappelant la désertion des profs pendant le blocage, il glisse : « En 1871, les bourgeois et le gouvernement ont fui Paris. Les Parisiens ont dû gérer leur quotidien eux-mêmes. Comme nous, à Tolbiac ». Même son de cloche du côté des Amies et Amis de la Commune de Paris 1871 : « Les revendications actuelles des jeunes correspondent à ce qu’elle avait réussi à mettre en place temporairement à l’époque. Le programme de la Commune était très moderne », avance Françoise Bazire, la secrétaire générale de l’association. Et d’évoquer à son tour l’autogestion, la démocratie directe, les salaires égaux pour les femmes et les hommes, les droits des étrangers ou encore les réquisitions de logements vides pour les sans-abri.

« Peut-être que les prochaines ‘Communes de quelque chose’feront autant référence à la Commune Libre de Tolbiac qu’à celle de 1871. » - Mathilde Larrere, historienne.

« Avant la Commune Libre de Tolbiac, la mémoire de la Commune de 1871 avait déjà été fortement réactivée. Notamment par le mouvement Nuit Debout en 2016 », explique Mathilde Larrère, prof à Paris 13, spécialiste des révolutions au XIXe siècle, 40 000 followers sur Twitter au compteur. La place de la République avait alors été renommée « Place de la Commune » par les militants. Avant Nuit Debout, c’était en mai 68 avec la proclamation de la « Commune de la Sorbonne ». Le coup d’avant ? 1936, où 600 000 partisans du front populaire étaient montés au Mur des Fédérés la même (longue) journée.

La Commune de 1871 elle-même a piqué le concept à la Commune Insurrectionnelle de 1792, qui se référait déjà aux Communes Libres du moyen âge. Mathilde Larrère, qui a profité des occupations de facs pour y donner trois cours alternatifs en soutien au mouvement, siffle la fin de la course à la primeur : « La mémoire de la Commune est polymorphe. Peut-être même que les prochaines ‘Communes de quelque chose’ feront autant référence à la Commune Libre de Tolbiac qu’à celle de 1871. »

Photo : Facebook / @LesOccupant.e.sdelaCommuneLibredeTolbiac

D’autant que la Commune Libre de Tolbiac, comme son modèle de 1871, s’est forgé un mythe fondateur. Donné en exemple quand l’occasion se présente, daté du 12 avril 2018, il est aussi gravé sous forme d’un meme anachronique publié dans un groupe Facebook fermé qui réuni plusieurs milliers de membres. En réalité, ce soir-là, les CRS assiègent pour la première fois les trois tours universitaires de la rue de Tolbiac, occupées depuis deux semaines. Le gros des étudiants mobilisés est en mission exceptionnelle à l’extérieur, la voie est libre pour les policiers en ordre de bataille.

Pourtant, les fonctionnaires tardent à donner l’assaut. Derrière les grilles recouvertes de slogans révolutionnaires, perchés en hauteur, il n’y a qu’une poignée d’étudiants et la fanfare militante la plus célèbre de Paris. La colline artificielle de la fac fait office de butte Montmartre et les musiciens d’insurgés. Ils improvisent un nouveau morceau : « Les flics hors de nos facs, Vive la Commune de Tolbiac ». Pendant quelques minutes, la fanfare semble à elle seule tenir les forces de l’ordre à distance. Un flottement suffisant pour que quelques dizaines d’étudiants supplémentaires rejoignent le site, s’organisent, fourbissent banderoles et slogans et resserrent les rangs. L’issue de la bataille est scellée, les CRS rebroussent chemin sans incident, tandis que les étudiants galvanisés célèbrent leur victoire.

Le centre Pierre-Mendès France (le vrai nom du campus de Tolbiac) est finalement évacué manu militari le 20 avril à l’aube et le site de Censier le 30. Trois semaines plus tard, à l’occasion des résultats du premier tour de Parcoursup le 22 mai, les étudiants défilent Bastille-Nation. Déchus de leurs éphémères communes, ils les portent toujours en étendard. Le long du parcours, les murs sont ornés de tags sauvages explicites : « mai 1968 on s’en fout, on veut 1871 »