Aline Kominsky a besoin de plus d'amour

Aline Kominsky est « la grand-mère du comics de l’épanchement ». Elle a créé ce qui est considéré comme le premier comics autobiographique féminin avec « Goldie : A Neurotic Woman », sorti dans le premier numéro de Wimmen’s Comix, en 1972.

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juil. 22 2013, 8:30am


Portrait et illustrations : Aline Kominsky-Crumb

Aline Kominsky est « la grand-mère du comics de l’épanchement ». Comme le rapporte Hillary Chute, prof à l’université de Chicago et spécialiste en BD, elle a créé ce qui est considéré comme le premier comics autobiographique féminin avec « Goldie : A Neurotic Woman », sorti dans le premier numéro de Wimmen’s Comix, en 1972. Aline a étudié les Beaux-Arts à la Cooper Union, à New York, puis à l’université d’Arizona, avant de découvrir Justin Green et de déménager à San Francisco pour dessiner des comics. Là, cette jewish princess de Long Island, fille d’une mère hystérique et d’un voyou raté, vit l’âge d’or du psychédélisme, participe activement au comics underground – Manhunt, Dope Comix, Arcade –, fonde plusieurs revues dont Twisted Sisters et Power Pak et rencontre Robert Crumb. Avec lui, elle fonde la revue Weirdo qu’elle mènera à son 27e numéro (celui avec le verre d’eau en couverture). Dans les années 1990, après plusieurs collaborations avec son conjoint – notamment  Dirty Laundry –, ils produisent ensemble des strips pour le New Yorker et Aline sort son chef-d’œuvre, Need More Love, une compilation de ses comics, peintures, textes et photos.

Je suis allée lui rendre visite à Sauve, un village reculé des Cévennes, dans le sud de la France, où elle s’est installée avec son mari et sa fille Sophie dans les années 1990 (comme le montre la scène finale du documentaire de Terry Zwigoff, Crumb). Elle m’a fait visiter sa maison biscornue de 7 étages (ou plus) et mon petit cœur de fan a fondu en pénétrant dans l’intimité de cette femme que j’admire. On s’est assises dans son bureau pour parler de la grande époque du comix, des féministes qui détestent les hommes et les femmes qui aiment les hommes, de sa famille et de pourquoi les femmes n’ont toujours pas le droit de dessiner des bites.

VICE : Je suppose qu’on vous le dit souvent, mais vous êtes beaucoup plus belle que ce que vous dessinez.
Aline Kominsky : Merci ! C’est ça, la caricature.

Vous excellez dans l’autodénigrement. Pourquoi vous vous chiez dessus systématiquement ? C’est votre côté humour juif ?
Oui, ça vient de ça. C’est l’humour juif. Jackie Mason, Kafka. Ça, c’est ma tradition. Je ne peux pas envisager l’humour autrement. Je trouve ça très drôle. Et parce que c’est blessant de faire ça à quelqu’un d’autre, je me le fais à moi.

Dans le documentaire Comic Book Confidential, il y a cette citation connue de Will Eisner : « J’étais un peintre frustré et un écrivain frustré, et de mon inaptitude dans ces deux domaines a découlé une aptitude pour la BD. » Ça pourrait s’appliquer à vous ?
Oui et non. J’ai été élevée dans le milieu juif de New York. Mon grand-père admirait beaucoup de comédiens juifs new-yorkais comme Jackie Mason ou Joey Bishop. Il m’amenait dans les clubs et les hôtels pour les voir jouer. Aussi, j’ai commencé la peinture à l’huile à 8 ans. Je crois que le comics était une synthèse naturelle des deux.

Vous avez été une lectrice de comics tardive, n’est-ce pas ?
Oui. Mes parents voulaient que je sois raffinée, que je fasse de la danse classique, du violon, du piano. Ils n’aimaient pas que je lise des BD. Le comics, c’était un truc qu’on lit aux toilettes, pas plus.

Ils ont l’air particulièrement salés vos parents, à en croire votre boulot.
Ah oui. Mon père était un criminel raté. Il voulait être comme Tony Soprano, mais il était trop nul. C’était un fuck-up total. Ma mère, je me suis enfin réconciliée avec elle. Jamais je ne la redessinerai comme j’ai pu le faire. Elle n’est pas très douce, c’est un véritable alligator, un monstre, mais je l’aime bien, elle est formidable. C’est bien de détester sa mère, mais il faut que ça s’arrête un jour.

Vous vous êtes vite barrée de chez eux pour aller vivre à New York et faire des études d’art. Puis vous avez rencontré votre premier mari, Carl Kominsky, et avez poursuivi vos études à l’université d’Arizona. Je crois savoir que c’est à cette époque que vous avez fait vos premiers comics.
Oui. J’ai commencé à faire des choses un peu comics dans le cadre de mes études aux Beaux-Arts, en dernière année. J’ai fait un peu scandale, parce que je mélangeais les comics avec la peinture. Aussi, j’ai découvert Justin Green et d’autres artistes des années 1960. Justin Green a commencé en tant que peintre, comme Bill Griffith, comme beaucoup d’autres. Je n’aurais jamais pensé faire de la BD. Je n’étais pas vraiment BD comme enfant. Quand j’ai lu Binky Brown Meets the Holy Virgin Mary, c’était comme une explosion dans ma tête. Je me suis tout de suite mise à ma première BD, c’est venu très naturellement. J’étais à Tucson, en 1967 je crois.

Qu’est-ce qui vous a touchée, là-dedans ?
Justin Green est à moitié juif et à moitié catholique, et il racontait une histoire personnelle pleine de douleur mais avec une honnêteté et un humour auxquels je n’avais jamais été confrontée. Et ça me rappelait des artistes comme Georges Grosz et Otto Dix. Pour moi, Green était une synthèse des deux, d’images et de mots. Je n’avais pas le terme « BD » en tête. Cette façon de s’exprimer m’a semblé soudain évidente.

En fait, il vous a donné l’autorisation ?
Exactement, quand j’ai vu ses BD, c’était comme s’il avait tracé un chemin. Et après, c’est sorti comme une cascade.

Et comment vous vous êtes retrouvée à San Francisco ?
À Tucson, j’avais un copain qui était pote avec Spain Rodriguez et Kim Deitch. Je les ai rencontrés quand ils sont venus en Arizona. Spain m’a dit : « On est tous à San Francisco, il faut que tu viennes. Plein de femmes se mettent à la BD. » Un an plus tard, après les Beaux-Arts, j’ai déménagé à San Francisco.

Ce qui me fait rire, c’est que vous avez déclaré avoir fui l’Arizona parce qu’un jour, vous étiez rentrée dans un bar pour vous apercevoir que vous aviez couché avec tous les hommes présents.
C’est vrai.

Et là, vous vous êtes retrouvée à San Francisco, immergée dans ce petit milieu qu’est le comics underground, et vous avez refait peu ou prou la même chose.
Oui. Bon, il y avait un peu plus de gens qu’à Tucson, mais c’était très incestueux comme groupe. On a fait l’amour avec tout le monde, voilà. Mais ça, c’était l’époque, ce n’était pas juste moi. À la place de se serrer la main, on faisait l’amour.

Comment vous avez rencontré les filles de Wimmen’s Comix ?
À San Francisco, j’ai trouvé un job dans une petite maison d’édition, et j’ai entendu dire par Spain que des femmes organisaient un truc. Je suis allée à la réunion pour voir ce qui se passait, sans espoir d’être dedans. Je pensais que ça allait être beaucoup plus professionnel. Mais quand j’ai vu les œuvres des autres, je me suis dit que c’était possible pour moi.

Vous avez vite appris la syntaxe ?
Ben, les premières c’était vraiment primitif. J’ai regardé d’autres BD et j’ai copié. J’ai posé des questions autour de moi, j’ai fait des efforts pour produire un truc lisible. Ça l’était, lisible, mais pas beaucoup plus.

Vous avez l’impression de vous être améliorée en syntaxe avec les années ?
Je l’espère. Mais en même temps je demeure très primitive. Je reste un peu dans la peinture. Et je ne veux jamais être trop polie. J’aime bien la naïveté.

Quand vous dites que le niveau de Wimmen’s Comix était très bas, ça veut dire que n’importe quelle femme qui faisait de la BD pouvait y participer ?
Tout à fait. Je me souviens, j’ai rencontré une femme dans un bus, qui dessinait dans un petit cahier, et je me suis exclamée : « Ah, tu dessines ! Tu veux faire une BD ? » Elle m’a répondu : « Oui, pourquoi pas. » Je l’ai amenée avec moi à la réunion. C’était Diane Noomin [dessinatrice et cofondatrice de Twisted Sisters].

Elles se passaient comment, ces réunions ?
Oh, c’était une douzaine de femmes sur des matelas, par terre, dans la maison de Pat Moodian, à fumer clope sur clope en buvant des bières. On essayait vaguement de trouver un thème, mais c’était le bordel. Au départ j’étais très heureuse d’être dans ce groupe-là.

Trina Robbins vous détestait, il me semble.
Avec Diane, on a créé une autre BD en 1974, deux ans après le premier numéro de Wimmen’s Comix. Ça s’appelait Twisted Sisters. Pour la couverture du premier numéro, je me suis représentée assise sur les toilettes. C’était la première fois qu’une femme faisait ça, et j’ai eu droit à une réaction violente de la part de Trina : « Comment tu peux faire ça, assise sur les toilettes ? C’est dégueulasse ! T’as aucun orgueil ? » Moi, j’ai fait ça naturellement, parce que je lis des BD aux toilettes. Trina ne m’aimait pas, et elle a tout fait pour m’écarter.



C’est ce qui arrive quand on traîne avec des femmes qui détestent les hommes, je suppose. Votre éviction au motif que votre « conscience féministe n’a pas évolué de manière significative depuis [votre] dernière contribution » dissimule l’un des obstacles auxquels le féminisme s’est heurté dans les années 1970, à mon sens, qui mènera à des discours type « toute pénétration est un viol ».
Oui, ce groupe de féministes n’aimait pas les hommes. Mais moi et Diane ainsi que deux, trois autres, on aimait les mecs – et porter des minijupes. En plus on avait un humour noir, et là il y avait une coupure dans le groupe. Entre les féministes hyper politisées, hyper sérieuses, et nous, les bad girls. Et moi, parce que j’étais avec Robert, et Diane qui était avec Bob Griffith, on n’était pas cool, parce que ce n’était pas cool d’être avec un homme.

D’autant que Robert Crumb était le male chauvinist pig numéro 1 pour ces femmes. C’est parce que ça fait écho à l’un de ses personnages, HoneyBunch Kaminsky, que vous avez gardé le nom de votre premier mari, Carl Kominsky ?
Non, j’ai gardé ce nom parce que j’ai sorti ma première BD avec ce nom, qui était mon nom à l’époque. Mais l’histoire est assez folle. En Arizona, quand j’ai rencontré Spain Rodriguez, il s’est exclamé : « Tu es comme l’un des personnages de Robert Crumb. » Il m’a demandé si je le connaissais, je lui ai répondu que non. On aurait dit que Robert m’avait fantasmée avant de me rencontrer. Son personnage, Honeybunch Kaminsky, me ressemblait trait pour trait. Spain a trouvé ça bizarre. Quand je suis allée à San Francisco, il m’a présentée à Robert, et on est ensemble depuis quarante-deux ans.

Cette époque, les années psychédéliques, vous manque-t-elle ?
J’ai eu de la chance d’être jeune à cette époque. Avoir 16 ans dans les années 1960 à New York, c’était merveilleux. J’étais dans une fête dans l’East Village en 1964, et quelqu’un m’avait donné un petit morceau de sucre, et c’était du LSD. Je n’avais aucune idée de ce que c’était. Et j’ai trouvé ça incroyable, le psychédélisme, tout ça. J’ai rencontré Jim Morrison, Janis Joplin, Jimmy Hendrix, Bob Dylan, tout le monde. Mais c’était pas juste moi, c’était normal. J’étais là au bon moment. On avait une liberté incroyable, la possibilité de faire des choses extraordinaires, de faire l’amour avec 200 mecs sans problème. Avant le sida. Évidemment, on avait d’autres petites maladies, mais c’était pas mortel. On avait beaucoup d’espoir en l’avenir.

Je me souviens, on était dans un métro à New York, sous LSD, on a regardé, et on a vu quatre ou cinq autres personnes dans le même état. On est sortis du métro ensemble, on est allés dans Central Park, on a dansé, pris le soleil, et après on a fait l’amour. C’était comme ça, comme dans un rêve. C’était une utopie qui ne pouvait pas durer éternellement. Après il y a eu Manson, les mauvaises drogues, d’autres réalités, une autre économie.

Ça a duré combien d’années ?
La meilleure époque, pour moi, c’était entre 1966 et 1972. Après, ça a commencé à changer. Et Robert et moi, on a déménagé à la campagne. En 1974, pour nous, c’était fini. On a commencé à vivre ensemble en couple, loin de tout. Ça commençait à être trop bordélique, trop difficile, trop fatigant. Robert a toujours été un jeune vieux. Maintenant, c’est un vieux jeune. Il n’avait pas les cheveux longs, il ne savait pas danser, il était un peu autiste, vraiment. Il n’était pas libre comme les autres. Il n’a pas profité du free love. Mais ça ne veut pas dire qu’il détestait les hippies ; c’était un hippie aussi, à sa manière coincée.

Ça correspond au moment où tous les auteurs de comics undergound, qui avaient subi une sorte de mouvement de mode massif, ont commencé à devenir surannés, vieillots ?
Oui, beaucoup de gens ont estimé que la BD underground, c’était fini. Dans les années 1970, il y a eu la première vague, de très bonnes choses, intéressantes. Et après, comme pour tous les phénomènes, il y a eu une vague de mecs qui ont suivi pour exploiter le filon. Ils ont sorti des choses de piètre qualité qui voulaient surfer sur le succès de l’underground. Mais nous, on a continué à travailler avec des artistes de qualité comme Bill Griffith, Art Spiegelman, Gilbert Shelton… C’est pour cela qu’en 1981, Robert a pris la décision de commencer Weirdo, parce qu’il y avait un appel d’air. C’était le début d’une autre époque : Weirdo et RAW, c’était les années 1980.



C’est quand même deux philosophies bien distinctes. D’un  côté, on a un truc qui garde l’esprit fanzine, et de l’autre, on a une publication léchée avec des prétentions artistiques.
Oui, je crois que ça couvrait bien le spectre. RAW c’était plus tourné vers les Beaux-Arts ; très graphique, très bien fait, très design. C’était peut-être le côté français de Françoise Mouly. Et nous, on est restés très près de la BD. On a trouvé des vieux journaux des années vingt, on a essayé de faire comme eux. On a donné leur première chance à des artistes comme Julie Doucet, Joe Matt, Chris Ware… On a voulu rester dans l’expérimental. On a publié des œuvres de clochards à Berkeley, des trucs comme ça. Vraiment under-under-underground. Avec Weirdo et RAW, on a joint nos énergies. Les années 1970, c’était mort. Beaucoup d’artistes travaillaient toujours, mais il n’y avait pas beaucoup de maisons d’édition, pas de marché – c’était difficile de gagner sa vie avec ça.

J’ai l’impression que ça a été une vraie revendication de Spiegelman, ce côté artistique ; vous et Crumb, vous vous en foutiez.
Oui, en même temps j’étais heureuse qu’il fasse ça, parce que j’aimais bien aussi. Robert et moi avons travaillé pour RAW, et Art était dans Weirdo. Et aujourd’hui, quand je regarde du côté français, ce que fait le Dernier Cri, c’est un peu RAW dans le graphisme et Weirdo dans le contenu. Ça permet à un plus grand spectre d’artistes de travailler.

Comment vous avez perçu ça, cette récupération par une sorte d’intelligentsia ? Ça part d’un petit cercle de hippies, de stoneheads, et ça s’étend jusqu’aux galeries d’art. Pour vous, c’était positif ?
Oui et non. Les années 1980, avec RAW et Weirdo, ont inspiré la génération qui a créé les graphic novels. En fait, le graphic novel, c’est un peu une synthèse des deux choses : Weirdo qui racontait bien les histoires, et RAW qui était très visuel. Et les galeries d’art, l’expressionisme abstrait et le pop art c’était mort, et là avec le graffiti, Basquiat, toutes les choses après, le monde des Beaux-Arts cherchait quelque chose de vrai, de vital. Et qu’est-ce qu’ils ont trouvé ? Ils ont trouvé les mecs de Zap, le pop surrealism californien.

Pour en revenir aux comics, on a toujours l’impression que c’est un truc de garçons.
C’est vrai. Ce n’est pas un bon métier pour gagner de l’argent, ce n’est vraiment pas évident : c’est solitaire, pas sexy, c’est pour les geeks obsessionnels. Il faut être complètement obsédé pour faire ça.

Mon pote Virgile me disait récemment que les meilleures histoires de meufs étaient écrites par des mecs – les frères Hernandez, Daniel Clowes avec Ghost World, Sam Keith… Vous trouvez ça vrai ?
Oui, sûrement. Mais surtout parce qu’il n’y a pas de tradition féminine dans ce métier. Les hommes qui font de la BD, ça a commencé au XIXe siècle. Les femmes, c’était dans les années 1960. Avant ça, elles étaient plus ou moins limitées au colorwork. À la fin des années 1960 à San Francisco, les premiers Wimmen’s Comix s’organisaient ; quand je revois le niveau, c’était honteux. Aujourd’hui, trois générations après, on a Marjane Satrapi, Fun Home d’Alison Bechdel, Phoebe Gloeckner, des femmes super. Ça a pris trois générations. Mais c’est normal.

Vous avez toujours dessiné des sexes ?
Oui, mais jamais le sexe pour le sexe. Dans mes œuvres, le sexe n’est pas pornographique, c’est beaucoup trop grotesque. Ça fait juste partie de l’histoire, comme quand je raconte la perte de ma virginité. C’est pas du tout érotique, et je fais ça parce que c’est important pour toutes les femmes. Des gens ont refusé d’imprimer ça, ils trouvaient ça dur. Oui, c’est dur. Mais la vie est souvent dure.

C’est l’une de vos revendications politiques, la liberté avant tout.
Ah oui, d’ailleurs des gens se sont fait arrêter pour pornographie parce qu’ils vendaient nos travaux. Dans les années 1970, plusieurs personnes ont été arrêtées pour avoir vendu Family That Lays Together Stays Together de Robert, où l’on voit une famille en train de faire une grosse partouze. Dans Twisted Sisters, j’ai fait beaucoup d’images porno. Je crois que c’était Fantagraphics l’éditeur – et Fantagraphics a eu des problèmes avec les imprimeurs ; beaucoup ont refusé d’imprimer ma BD. Même pour Parlez-moi d’amour, on a eu du mal à trouver. Plusieurs imprimeurs chrétiens ont refusé de l’imprimer parce qu’ils ne voulaient pas voir une femme dessiner des sexes. Et ça, c’est ma lutte politique, vraiment. On peut sortir n’importe quel matériau pornographique fait par les hommes, mais si une femme ose dessiner le sacro-saint sexe masculin, c’est menaçant pour les hommes. Pour moi, c’était vraiment important d’avoir la liberté de faire ça. Même maintenant, on n’a pas la même liberté. C’est étonnant tout de même.

Vous avez essuyé pas mal de réactions négatives pendant toute votre carrière. Votre mère qui ne vous lit pas, Trina Robbins qui vous déteste parce que vous êtes maquée avec Crumb, les imprimeurs qui refusent de bosser, et vous recevez plein de hate mail pour vos collaborations avec votre mari.
Oui, énormément. Robert est une sorte de dieu pour beaucoup de gens. Robert, c’est le fondateur de Zap Comics, et tout ça. Il a des admirateurs fanatiques. Quand on a commencé à travailler ensemble sur Dirty Laundry, les gens n’arrivaient pas à croire que j’aie le cran de dessiner dans la même case que le Maître. J’ai reçu des lettres du genre : « T’es peut-être un bon coup mais reste au lit. » Beaucoup. Mais in fine, nos collaborations lui ont donné la permission de parler un peu de lui.

Vous vous engueulez quand vous dessinez à deux ?
Non, pas avec Robert. On travaille hyper bien ensemble. Quand on bosse, on forme une équipe de comédie burlesque – je sais pas si tu connais, t’es jeune, mais ça me fait penser à George Burns & Gracy Alen.

Et à trois ?
Ça, c’est plus difficile. C’est Sophie [leur fille] qui était le chef. C’était pour le New Yorker, à l’occasion de la réunion de la famille Crumb. Ça figure dans Parlez-moi d’amour. Elle ne nous trouvait pas assez exigeants. Souvent, elle regardait mon travail et elle était là : « Mamaaaan ! C’est quoi, ça ? » Et moi, j’étais là : « OK, je refais. »

Vous n’avez pas sorti de nouveau truc depuis un certain temps.
J’ai toujours eu des époques de BD et d’autres de peinture. Et puis, j’ai 65 ans quand même. Les BD prennent beaucoup d’énergie. On passe son temps seul, recroquevillé sur sa feuille… Mais j’ai une histoire que je veux finir, Dream House. Elle fait déjà 23 pages, et je l’ai reléguée dans un tiroir pendant douze ans. Je me suis promis de la finir, là. Ça parle de toutes les maisons dans lesquelles j’ai vécu. Il s’est passé un truc étrange quand je bossais dessus. La première maison où j’ai habité, celle de mes grands-parents, a été détruite par un avion qui s’est écrasé dessus. Elle venait d’être vendue à une famille ; tous sont morts à cause de l’accident. Quand ça s’est passé, ça m’a choquée, et j’ai remisé l’histoire au fond d’un tiroir. Mais je vais la finir.

Et puis ce qui vous prend énormément de temps, aussi, c’est votre façon de dessiner vos cheveux, non ? Comme quand dans I Need More Love, vous vous décrivez enfant, traumatisée par les disputes incessantes de vos parents, et vous alignez compulsivement vos poupées. C’est la même chose avec vos cheveux, la minutie dont vous faites preuve pour les représenter ?
Complètement. C’est complètement obsessionnel, et je crois que c’est de pire en pire.

Merci à la galerie Vidourle Prix, Sauve

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