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LE NUMÉRO MODE 2011

Les gens comme nous ne devraient pas se reproduire

Je rêve d'un film choral sans paroles qui emploierait, pour incarner tous les personnages, Amanda Lear. On filmerait la lumière qui change sur son visage démaquillé et ça ferait remonter à la surface...
7.4.11

Je rêve d’un film choral sans paroles qui emploierait, pour incarner tous les personnages, Amanda Lear. On filmerait la lumière qui change sur son visage démaquillé et ça ferait remonter à la surface toutes les strates qui la composent, les différentes femmes qu’elle a été, les mecs avec qui elle est sortie, l’homme qu’elle n’est vraisemblablement pas. Pour lui parler de ce projet hyper sérieux, on l’a rencontrée au Meurice où elle a vécu avec Dalí il y a environ deux cents ans de cela. Elle a commenté les tenues des clients, marchandé avec des gens qui passaient et nous a tellement englouties sous un flot de paroles qu’on n’a quasiment pas eu le temps d’en placer une.

Vice : Vous avez passé la première partie de votre vie à vous taire, non ?

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Amanda Lear :

Oui, sois belle et tais-toi. J’étais mannequin.

Quand est-ce que vous avez commencé à parler ?

Ah, ah. Après personne n’a plus pu m’arrêter… Quand j’ai eu confiance en moi, je crois. Déjà, je me trouvais moche : j’étais très grande, un grand échalas, les dents en avant, les cheveux tout raides. Paco Rabanne cherchait quelqu’un avec de longues jambes, mais on ne me demandait pas de parler. Quand je racontais mes peines de cœur – parce que j’en avais plein –, c’était toujours : « Amanda on s’en fout, souris, fais voir tes dents. Mets-toi de trois quarts, là on voit tes dents, tes pommettes, souris, souris, souris. »

Comme un cheval.

Salvador Dalí s’est aperçu que ce qu’il ­aimait en moi, c’était mon côté dépressif, vulnérable.

Vous l’avez rencontré comment ?

Je suis tombée sur lui au hasard d’un défilé avec Paco Rabanne. J’avais une banane, des faux cils. Je sortais du défilé, habillée en Paco Rabanne, les bas déchirés. Dalí me regarde : « Oh oui, tournez-vous, comme ça. Vous êtes une très belle tête de mort. » Alors moi, évidemment, j’ai failli le gifler, j’avais passé trois heures à me maquiller pour me faire traiter de tête de mort.

Vous étiez quoi pour lui, une décoration ?

Non. On ne comprenait pas pourquoi il était avec moi, parce qu’on croyait qu’il aimait parader avec des filles très voyantes, pleines de bijoux et tout, mais ça c’était pour les photos – pour aller au Lido, on lui collait des mannequins. On téléphonait à toutes les agences de mannequins de Paris en disant : « Envoyez-moi un camion de mannequins. » Il y avait cinq ou six filles spectaculaires qui débarquaient, très maquillées. Moi, il m’aimait démaquillée. Il disait : « Mais cette fille… Moi, je voudrais tellement vous rendre heureuse. » Et moi je répondais : « Mais c’est quoi me rendre heureuse ? Je sais pas, moi je voudrais un beau garçon, un chevalier servant. » Je rêvais d’amour éternel, enfin, comme toutes les filles de mon âge. J’étais ­complètement idiote.

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Vous vouliez être peintre au départ… Il s’en foutait un peu de votre peinture, non ?

Il m’avait avertie : « Ne me montrez jamais vos tableaux, surtout, les femmes n’ont aucun talent. » Alors j’ai dit : « Mais Frida Kahlo ? Suzanne Valadon ? Il y a en a plein, des femmes. » Et lui : « Non c’est gnangnan, elles aiment les bouquets de fleurs, etc. Aucune femme n’a peint le plafond de la chapelle Sixtine. »

Ouais ça se tient. Qu’est-ce qui s’est passé quand vous avez commencé à avoir du succès ?

À la minute où je suis devenue vaguement célèbre, je suis entrée en compétition avec lui et ça, il l’a très mal pris. Une fois, le soir de Noël… Dalí était très traditionnel et à chaque Noël, on était chez Maxim’s avec sa femme, Gala, qui sortait sa belle robe de chez Chanel, ses colliers… Et donc moi ce soir-là, à la fin j’ai dit : « C’est moi qui vous invite », et j’ai sorti ma carte American Express. Ils ont fait une tronche… Gala a dit : « Mais enfin elle n’a pas d’argent ! » Et moi : « J’ai une carte American Express… »

Bien fait pour leur gueule.

Ça les a sciés, et je pense que ça a été le début de la fin parce que je prenais mon indépendance, je n’avais plus besoin d’eux.

C’est là que vous avez ressenti le besoin de vous exprimer à tout prix ?

Non. Enfin… Ce n’est qu’après, quand j’ai commencé à chanter et que David Bowie m’a dit qu’il allait me payer des leçons de chant, et hop, on a placé ma voix, et alors là j’ai commencé à avoir confiance en moi parce que comme j’avais fait un disque, on me demandait mon avis sur tout. « Et qu’est-ce que vous pensez de la mode, et qu’est-ce que vous pensez du pape ? Et qu’est-ce que vous pensez de l’avortement, de la libération des femmes ? » Je n’allais pas non plus voir un psy, ça, c’est venu plus tard. On commence à avoir des problèmes existentiels plus tard, où vais-je, qui suis-je, qu’est-ce qu’on mange à midi ?

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Comment avez-vous atterri sur la pochette de For Your Pleasure de Roxy Music ?

J’habitais à Londres et je travaillais comme mannequin pour un couturier anglais qui s’appelait Ossie Clark, et pour Antony Price, le Thierry Mugler anglais. Lui ne connaissait que des femmes stylisées avec des tailles étranges. Il habillait Bryan Ferry qui se voulait dandy, avec des épaulettes, des cheveux teints noir corbeau. Il lui a dit que je serais géniale comme pin-up pour Roxy Music. Bryan Ferry est venu me voir défiler et il a dit OK. C’est comme ça que j’ai fait cette fameuse pochette avec la panthère noire.

Une vraie panthère ?

Oui, j’étais terrifiée, j’ai décrété : « Je m’en approche pas si on lui file pas du Valium. » On lui a fait une piqûre et elle s’est endormie, cette andouille de panthère, on lui tirait dessus avec la laisse. Enfin, ça a duré toute la nuit.

Et Bowie ? C’est autre chose que Bryan Ferry, quand même.

Il est tombé raide dingue de la photo. « Cette fille… Cette fille… Faut que je la connaisse, faut que je la rencontre. » Moi, j’étais plutôt pote avec les Stones – j’étais sortie avec Brian Jones –, donc il a appelé Marianne Faithfull. Un soir, ils étaient ensemble, il lui a demandé de m’appeler. Elle m’a dit qu’elle était avec lui et j’ai cru qu’elle était soûle, comme d’habitude, mais il a pris le combiné, envoyé sa limousine et je me suis retrouvée dans son appartement.

Et ?

Il avait un peu la grippe et je vois un mec défait, blafard, les cheveux rouges comme Régine, pas de sourcils. Je me dis : « Pff, pas jojo ! » Mais tout à fait charmant. Marianne, pas folle, s’est tirée. On est partis dîner dans une boîte de nuit à Soho, avec Mick Jagger et Bianca. Bianca faisait la gueule comme d’habitude. Donc Mick et David Bowie papotent toute la soirée et moi je m’emmerde totalement en me demandant ce que je fous là. Il est tombé amoureux de moi et on est restés ensemble un an et demi. Je l’ai suivi à New York et tout a démarré comme ça. Puis il a commencé à se droguer, donc je l’ai quitté et je suis rentrée à Londres. C’en était aussi fini de Bryan Ferry, je ne pouvais plus sortir avec lui parce qu’il était tombé amoureux de Jerry Hall.

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Personne ne restait en couple très longtemps.

Les gens étaient interchangeables. Jerry Hall qui refilait Mick Jagger, qui refilait machin…

Et le disco ? Vous l’avez vu arriver ?

Une maison de disques allemande m’a fait les yeux doux. Pour moi qui ne fréquentais que des rockeurs, le disco c’était vraiment la honte totale. Bon maintenant, en y repensant… Mais à l’époque c’était la honte. Parce qu’il y avait ce film qui venait de sortir,

Saturday Night Fever

, avec Travolta. Donc nous sommes en 1978, le disco est partout à cause des Bee Gees. C’est ma maison de disques qui m’a fait : « Il faut que tu chantes du disco. »

Vous auriez préféré faire du rock.

Je leur ai dit : « Non mais moi, je vais pas chanter du disco, je suis une chanteuse de rock. » J’avais même un perfecto. J’ai concédé : « Écoutez, je veux bien vous faire un disque de disco pour commencer, et après on n’en parle plus. » Évidemment, comme le premier disque a eu du succès, ils ont voulu en produire un autre. J’ai dit : « Non mais attendez, ça me plaît pas à moi. » Parce qu’on faisait des contrats de sept ans à l’époque. J’étais prisonnière sous contrat de ma maison de disques allemande et donc au bout de cinq ans – et de cinq albums – j’ai dit que je n’avais plus envie, que je voulais me lancer dans une autre direction. Ils ont rompu mon contrat. Procès. C’est à ce moment-là qu’est arrivé Berlusconi, comme un cadeau tombé du ciel. Là, on est en 1980 quelque chose.

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C’est bizarre d’imaginer Berlusconi déguisé en paquet cadeau.

Il trouvait que j’avais de l’allure. Un beau jour, j’ai reçu un coup de fil : « Bonjour madame, je m’appelle Silvio Berlusconi. Venez me voir à Milan, j’ai une proposition à vous faire. » Il m’a envoyé son avion. Je suis arrivée chez lui. Des Canaletto aux murs, etc. Il lançait sa propre chaîne de télévision en Italie. Il m’a dit : « J’ai un show du samedi soir à animer. Grand tralala, des robes de couturier et tout. Vous pourriez animer la partie glamour et interviewer les invités. » C’est à ce moment-là que j’ai commencé à me tortiller dans des robes de couturiers italiens à la télé. Et à interviewer Tina Turner. Petit à petit, j’ai affirmé ma position en développant un personnage qui plaisait beaucoup au public italien, et donc je suis restée une dizaine d’années. À bosser pour Berlusconi. À l’époque c’était un bon producteur, un homme de spectacle. Il ne faisait pas encore de politique.

Qu’est-ce que vous pensez de lui, aujourd’hui ?

J’ai eu un rapport purement professionnel avec lui. [

Un Japonais en poncho et bottes passe

.] Y’a de drôles de clients dans cet hôtel…

Ah, ah.

Donc oui, Berlusconi. Plutôt sympathique, et il avait un caractère très fort, toujours à draguer les danseuses de la télé. Moi, je suis passée à travers parce que je ne suis pas du tout son genre. Il avait une préférence pour les brunes avec des poils sous les bras et des gros nichons. Je me souviens, on enregistrait dans un désordre total, italien, avec des horaires à la con. Une fois il a essayé de me faire revenir au studio à deux heures du matin et je l’ai envoyé chier. Après, on a toujours eu des rapports un peu « comme ça ». J’ai travaillé avec lui une dizaine d’années.

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[

Une dame s’approche, dit qu’elle veut inviter Amanda dans un nouvel hôtel et qu’elles se croiseront plus tard

.] C’est ça la célébrité, on vous invite. On vous invite partout. Quand on a finalement bien gagné sa vie… « Mais vous êtes mon invitée. » C’est uniquement dans le luxe. En revanche, au Monoprix, vous payez comme tout le monde.

On parlait de télé… Vous n’avez jamais regretté d’avoir bossé à la télé italienne ? Je pense par exemple à une caméra cachée où votre petit ami se faisait palper par plein de filles en tenue d’infirmière.

Oh, ça… C’était très nul. Très mauvais. C’est à partir de là que je me suis dit que je méritais mieux. Il y a un tas de jeunes qui sont prêtes à tout pour faire de la télé. On sait comment ça se passe. Ça s’appelle la

raccomandazione

. « Oui, j’ai une petite, tu me la fais travailler, oui, je te renvoie l’ascenseur si tu me la prends. » C’est infect.

La raccomandazione canapé.

Oui, voilà. J’ai dit à mon agent : « J’arrête, je rentre en France. » C’est comme ça que j’ai commencé le théâtre, il y a trois ans. Et je ne suis plus revenue en Italie depuis.

OK. Rien à voir mais, vous pensez que le fait qu’il y ait eu une ambiguïté sur votre genre a contribué à faire de vous une icône gay ?

Non… Moi, je pense que toutes les icônes gay sont des femmes qui plaisent aux gays parce qu’elles incarnent un type de femmes qui les fascine. Et l’avantage du public gay, c’est qu’il est fidèle. Vous voyez bien dans quel état est ­Sylvie Vartan… Mais ils y vont quand même. « Ah oui, c’est notre Sylvie, on l’aime bien ! » Toutes les coiffeuses de Paris y vont. Pour me lancer, il y a trente ans, on a dit que j’étais un homme. À l’époque c’était très choquant. C’était la période où David Bowie se maquillait, où Patrick Juvet se maquillait. On parlait d’homosexualité à voix basse. Et maintenant, dans le dernier

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Têtu

, Charles Berling raconte qu’il se fait enculer.

Argh, j’ai entendu ça aussi. Qui est à l’origine de la rumeur selon laquelle vous êtes un homme ?

Salvador Dalí, comme toujours. Dalí qui parlait toujours au masculin. Il aurait dit de vous : « Allison, il est très joli, ah ce Allison ! » Il parlait même de sa femme au masculin. Et puis, je vivais dans un milieu très homosexuel. Tout ça m’a beaucoup aidée, au final. On parlait de moi. À une époque où vous aviez toutes les semaines une nouvelle chanteuse disco, il fallait trouver quelque chose pour que les médias parlent de vous. « Ouais Amanda Lear, je vous dis que c’est vrai, moi je l’ai vue à poil. – Moi aussi ! » Du coup, j’ai posé à poil dans

Playboy

.

Pour prouver que vous étiez une femme ?

Oui mais ils ont quand même trouvé le moyen de zoomer les photos. Et ils disaient : « Regardez les poils. Ils ne vont pas dans le bon sens. » Parce qu’il paraîtrait que les poils ne vont pas dans le même sens chez les hommes que chez les femmes. C’est quand même extraordinaire. Il y avait les Brigades rouges en Italie, il y avait des attentats, des morts, le terrorisme. Et ce qui fascinait la population italienne, c’était les poils pubiens d’Amanda Lear.

Étonnant, en effet.

J’ai tellement fasciné l’opinion que je suis devenue une star et – il faut bien le dire –, ce n’est pas dû à la qualité de ma musique. J’ai surtout bien appris la leçon de Salvador Dalí. J’ai provoqué, j’ai choqué. J’ai scandalisé et on a parlé de moi. Si vous voulez faire carrière, il faut qu’on parle de vous, qu’on alimente tout ça avec des informations, des vraies, des fausses, et ça a marché, je suis un pur produit de ça, de la rumeur, du buzz, de la médiatisation. Alors évidemment aujourd’hui je demande à être reconnue comme un vrai talent, une vraie artiste, et j’ai du mal. Pour la peinture déjà, j’ai du mal. Pareil pour la comédie. J’ai tellement cette image de scandaleuse ou de grosse tête que si demain je veux jouer Andromaque, on me refusera le rôle. On va toujours me coller dans des rôles d’

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Absolutely Fabulous

. Les quatre pièces de théâtre qu’on me propose après celle-ci, c’est toujours le même rôle. Je continue à me caricaturer moi-même.

Qu’est-ce que vous avez appris d’autre au contact de Dalí ?

Ce qu’était la célébrité. Dalí était un genre de rock star. Pour lui, l’important, c’était les costumes, la tenue, les moustaches, poser pour des photos, l’entourage, les secrétaires, les machins. C’était toute une machinerie bâtie autour de sa personne et de son personnage, et j’ai donc beaucoup appris de tout ça. Et j’ai aussi appris ce qu’il ne fallait pas faire, parce je voyais à quel point les musiciens que j’avais fréquentés à Londres étaient coupés du monde. La célébrité vous coupe complètement du monde, on est dans un bocal. David Bowie ne sortait pas dans la rue, il n’allait pas acheter le journal. Et Dalí c’était pareil. Il vivait entouré de secrétaires. Et moi je me refuse à ça, j’ai pas de secrétaire, pas de chauffeur. Je ne veux rien de tout ça.

On a vu.

Parce que la célébrité n’est pas une chose très enviable. Bien gagner sa vie c’est une chose, ça paie le loyer, on peut s’offrir de jolies robes mais être célèbre, ça n’apporte rien du tout. « Ah tiens c’est vous, je vous ai vue à la télé. »

Ouais, c’est plutôt chiant.

Ma vie n’a pas changé pour ça, ni la vôtre. Je ne me rends compte que des désagréments, en fait. D’ailleurs, les gens du showbiz, comme nous…

Oui, « comme nous ».

… ne devraient pas se reproduire.

Oh. Au final, c’était qui le mieux de tous vos mecs ?

Je suis sortie avec un garçon italien qui s’appelait Riccardo. Il a fait la couverture de

GQ

en Amérique. C’était un brun de Florence. Je suis restée un moment avec lui mais il n’avait aucune ambition, aucune. Il a fini vendeur de sacs à main dans une boutique de Florence. Je l’ai vu récemment, il vend des sacs à main, lui qui aurait pu être à la place de Brad Pitt.