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LE NUMÉRO ANTI-MUSIQUE

Les bootleggers Associés

En 1969, deux jeunes hippies, Ken Douglas et Dub Taylor, ont entendu des morceaux jamais sortis de Bob Dylan sur l’une des radios les plus pointues de L.A. La radio s’était procuré une copie illicite des Basement Tapes
11.10.10

En 1969, deux jeunes hippies, Ken Douglas et Dub Taylor, ont entendu des morceaux jamais sortis de Bob Dylan sur l’une des radios les plus pointues de L.A. La radio s’était procuré une copie illicite des

Basement Tapes

qui circulaient pas mal dans les milieux underground de l’époque. En bons fans de Dylan, Douglas et Taylor ont voulu se faire leur propre copie des tapes, mais comme ils étaient aussi plutôt débrouillards et ambitieux, ils ont voulu les presser sur vinyle pour avoir un son plus clair, une durée de vie plus longue et un objet plus imposant. Et ils en ont pressé un paquet. Ils ont gardé pour eux quelques copies du premier pressage de 100 exemplaires et mis les 96 exemplaires restants en vente chez un disquaire hippie de L.A. pour rentrer dans leurs frais. Le disque s’est retrouvé en rupture de stock presque instantanément, malgré sa couverture blanche unie agrémentée de quelques vieux logos qui traînaient à l’usine de pressage. Douglas et Taylor ont donc décidé d’en presser plus, comme beaucoup d’autres, d’ailleurs, qui se sont vite approprié l’idée.

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Great White Wonder

, titre non officiel que la postérité a attribué à ce disque de Dylan, a ainsi involontairement donné naissance à l’industrie du bootleg.

Au faîte de leur gloire, les labels de bootlegs consistaient en une combinaison étrange de fan club, d’autoproduction et d’artisanat anar. Ils étaient gérés par des gens littéralement obsédés par les artistes dont ils enregistraient les concerts et pillaient les catalogues. Mais les bootleggers étaient surtout de véritables crapules dès qu’il s’agissait de faire du business et de contourner la loi. Le séminal

Bootleg: The Secret History of the Other Recording Industry

est une sorte d’équivalent de

Blow

– le film avec Johnny Depp – pour les nerds obsessionnels de la musique, avec des personnages qui s’appellent Rubber Dubber ou John Wizardo et qui sont constamment à la recherche de nouveaux plans pour échapper aux autorités et fournir aux foules tous les albums live des Who et toutes les sessions inédites des Beatles qu’elles réclament.

Douglas et Taylor ont ensuite fondé le label Trademark of Quality qui a sorti une liste incroyable de disques, dont le tout premier concert piraté,

Live’r Than You’ll Ever Be

des Rolling Stones. Le label s’est séparé, puis réuni, puis séparé de nouveau avant que Douglas ne décide de quitter le business au milieu des années 1970 pour s’établir en Nouvelle-Zélande et devenir écrivain. Il a récemment ouvert un blog où il raconte son expérience dans le milieu du bootleg, et c’est comme ça que je l’ai retrouvé.

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Vice : Vous avez grandi en Californie, c’est bien ça ?

Ken Douglas :

Ouais.

Expliquez-moi comment vous avez atterri dans l’industrie du disque. Vous avez commencé par une activité un peu plus légale que le ­bootleg, non ?

Je suis né là-dedans. Mon père possédait Saturn Records, qui était à l’époque le plus grand acheteur de disques phonographiques à l’ouest du Mississipi. Enfin, c’est ce qu’on m’a dit.

Donc vous avez en quelque sorte repris l’entreprise familiale ?

Ouais.

Comment vous avez distribué vos premiers bootlegs ?

Dub avait un ami qui a déserté quand l’armée a voulu l’envoyer au Vietnam, il s’est chargé de nous les vendre. Mais il a fait une erreur. Il est entré chez le premier disquaire venu pour en fourguer, un endroit appelé Vogue Records sur Hollywood Boulevard, et le gérant du magasin, un mec qui s’appelait Bill Bowers, les a tous achetés. Là, on s’est dit qu’on avait de l’or entre les mains.

Et du coup, Dub et toi, vous en avez repressé tout de suite ?

Ouais. On en a pressé 300 nouveaux exemplaires et on les a vendus, puis encore deux lots de 300.

Vous avez compris immédiatement que ce truc pouvait potentiellement vous rapporter pas mal d’argent, c’est ça ?

Non. Parce que, vous voyez, on était gamins. Je devais avoir 20 ou 21 ans. Dub avait le même âge, peut-être un an de moins. On se doutait que ce qu’on faisait était, disons, illégal. On se doutait que ça pouvait nous causer de gros ennuis, d’autant que les disquaires nous connaissaient, donc on envoyait un autre mec pour leur vendre nos disques. Entre-temps, les mecs qui ont gagné plein de thunes, qui ont lancé des labels de bootlegs sur le modèle du nôtre, eux ils avaient des avocats. Ils ont réalisé que ce qu’ils faisaient n’était pas illégal, parce que ça n’avait jamais été fait avant. Et ils ont commencé à bien en vivre.

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J’ai l’impression que c’était le moment parfait : la combinaison entre, d’une part, des artistes comme Dylan, les Beatles et les Stones qui rendaient les gens vraiment fous et, d’autre part, des lois suffisamment floues pour ne pas s’attirer trop de problèmes en faisant du bootleg.

Oui. Mais on le savait pas à l’époque. J’essaye de me rappeler comment c’était quand j’avais 21 ans. Au début, on n’a pas fait ça pour l’argent. On l’a fait parce qu’on voulait des copies des disques, puis les Stones ont débarqué et Dub a voulu les enregistrer. Alors on a acheté un magnéto Uher et un micro Sennheiser. On s’est pas fait un paquet de blé sur le bootleg de Dylan,

Great White Wonder.

En revanche, on s’est fait plein de thunes sur le live des Stones,

Live’r Than You’ll Ever Be

.

C’est le moment où ça a commencé à décoller pour vous ?

Je ne sais pas. Je ne sais pas ce que ça veut dire, décoller. Décoller par rapport à quoi ? Oui, ça allait bien pour nous. On s’en sortait parce que, souvenez-vous, on était encore des gamins. Donc oui, les ventes décollaient. On ne gagnait pas des millions de dollars, même pas des dizaines de milliers de dollars, mais on s’en sortait. On pouvait payer le loyer. Mais on ne pouvait pas s’acheter une maison ou ce genre de choses.

Oui, mais j’ai cru lire quelque part sur votre blog que Dub gagnait très bien sa vie.

Ouais, OK. Je suis plus vieux maintenant et je sais ce que c’est que bien gagner sa vie. On pensait très bien gagner notre vie. On conduisait des voitures neuves. J’avais une moto. Mais je continuais à travailler. J’ai jamais démissionné de mon boulot. Je bossais à Saturn, et aussi comme travailleur social pendant toutes mes années bootleg. J’ai ­travaillé jusqu’à, je sais pas, 1975 ou 1976. Je ne veux pas que vous vous fassiez des idées. Je ne veux pas que vous pensiez qu’on se ­faisait des millions de dollars.

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J’ai jamais pensé ça. Je me dis juste que vous viviez plutôt pas mal pour des mecs de votre âge.

Ouais. On a même pu aller en Europe plusieurs fois. On s’en sortait pas mal.

Vous disiez tout à l’heure que vous ne le faisiez pas pour l’argent, mais par amour de l’art.

En fait, Dub le faisait par amour de l’art. Andrew, qui est arrivé plus tard, le faisait par amour de l’art. Je ne crois pas que c’était le cas des autres bootleggers comme Rubber Dubber, Norty ou Ben. Je crois qu’ils le faisaient pour l’argent. Sauf peut-être Scott qui avait l’air de vraiment aimer la musique, donc je ne devrais sans doute pas le mettre dans le même sac. Il bossait pour Rubber Dubber. Moi en revanche, si j’ai continué, c’était pour l’argent.

Vous vous souvenez du moment où c’est devenu une activité lucra­tive pour vous ?

Ouais, en 1972 ou 1973. Mais j’ai toujours eu conscience, contrairement aux autres bootleggers, et je l’ai dit sur plusieurs blogs, j’ai toujours eu conscience que j’étais en train de commettre un vol. Je n’ai jamais pensé une seconde qu’on avait le droit de distribuer gratuitement de la musique aux gens.

D’un autre côté, il y a tout ce mythe positif du hors-la-loi autour du bootleg. Cette idée de ne pas laisser les maisons de disques, ni même les artistes, décider de ce qui doit sortir ou non. Genre si les fans veulent un album live ou les Basement Tapes de Dylan, les bootleggers viennent libérer la musique au nom des fans. C’est une vision un peu trop romantique ou y’a quelque chose de cet ordre ?

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Vous venez de dire pile ce qui convient aux yeux de Dub et de plein d’autres gens. Vous avez tout juste. Dub était vraiment fan de Bob Dylan.

Vous avez dit que vous bossiez pour Saturn alors que vous faisiez du bootleg. C’était comment cette double vie, de travailler simultanément des deux côtés de l’industrie, du côté légal et du côté underground ?

En fait au début c’était vraiment étrange parce qu’on nous répétait sans cesse qu’on faisait tout pour nous choper, mais notre revendeur Capitol, qui savait qui on était et ce qu’on faisait, ne nous a jamais balancés. Une bonne partie de nos clients qui possédaient des magasins de disques savaient qui on était, et n’ont jamais rien dit. Je suppose que c’étaient les plus cool, ceux qui vendaient les disques à 2,99 dollars. À l’époque, les disques coûtaient 4,98 dollars et il y avait pas mal de types – je vais pas dire des hippies, mais des jeunes mecs… enfin des hippies, quoi – qui avaient des magasins de disques à 2,99 dollars. Ceux-là vendaient des disques comme les nôtres. Ils savaient qui on était, Dub et moi, et ils nous ont jamais balancés. De plus en plus de gens étaient au courant de notre activité et ils n’ont rien dit. Donc c’était pas vraiment comme si on menait une double vie.

Est-ce que votre job légal vous a appris des techniques, des méthodes, voire vous a filé des contacts que vous avez utilisés pour le bootleg ?

Non.

Vous n’auriez pas pu vous en servir ?

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Non. Après le deuxième disque, après

Live’r

, on a débarqué dans les studios d’enregistrement. Quand on a fait notre deuxième bootleg de Dylan,

Stealing

, on s’est retrouvés dans un studio, un mec a joué le disque et s’est mis à pleurer : « C’est Bob Dylan ! » Tout le monde, tous les producteurs et tous les mecs du studio se sont arrêtés net et sont venus écouter le disque qu’on venait de masteriser, vous imaginez ? Et tout le monde trouvait ça très cool. Et tous ces gens savaient qu’on ne bossait pas pour Bob Dylan.

J’ai l’impression que pour le pressage, il y avait un côté quitte ou double, pour trouver comment et où presser les disques.

Pas vraiment. C’était assez facile. À l’époque, les mecs qui s’occupaient des réseaux de distribution se disaient, si le mec me vole moins que ce qu’il me presse, je ne peux pas me permettre de le virer. Je ne dis pas que c’étaient tous des escrocs… mais presque tous. On n’avait qu’à entrer dans une usine de pressage, leur dire voilà ce qu’on a, et ils s’en occupaient, et nous on les payait – en liquide.

Ça a l’air hyper gonflé.

En fait, la première usine de pressage qu’on ait approchée s’appelait Wadell’s. Ils pressaient des trucs Verve et Disney. On a envoyé un ami les voir à notre place parce qu’on était des gamins un peu craintifs. Cet ami n’avait rien à voir avec l’industrie musicale. Il se disait qu’il n’avait rien à perdre. Il y est donc allé, et il nous a dit que les mecs avaient pressé le master, qu’ils l’avaient écouté, et – c’était le live des Stones – qu’ils l’avaient pressé juste à côté de

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Let It Bleed

. Pas besoin d’être très malin pour savoir que c’était les Stones sur notre disque. C’est à ce moment-là qu’on s’est dit qu’on pouvait le faire nous-mêmes.

Waouh. Donc vous arriviez à faire presser les disques comme il faut, genre de façon professionnelle.

Live’r

a été pressé juste à côté de

Let it Bleed

. Les seules usines qu’on n’utilisait pas étaient, évidemment, celles de Capitol et de Columbia.

Y’avait beaucoup d’usines de pressage indépendantes à l’époque ?

Beaucoup. Est-ce qu’il en reste aujourd’hui ? On utilisait Wadell, Jack Brown, Louis, Korelich… On en a utilisé une qui était sur Hollywood Boulevard et dont j’ai oublié le nom.

Je crois que pendant un moment les autorités se sont intéressées à votre activité, non ?

Ouais. Il y avait ce mec qui s’appelait Pete quelque chose, j’ai oublié son nom. C’était un juriste qui travaillait pour Columbia Records, et qui voulait nous serrer. Le premier truc qu’a fait Columbia Records a été de publier un communiqué dans le magazine

Billboard

pour affirmer que ce n’était pas Dylan sur le disque, mais quelqu’un qui avait la même voix que Dylan. Bon évidemment personne n’a gobé ça. Ils avaient déjà utilisé cet argument pour pas mal de disques. Puis ils ont embauché ce Pete pour nous traquer, pour pouvoir nous attaquer en justice. Et il m’a effectivement attaqué, seulement il m’a adressé une citation à comparaître avec le nom de Dub dessus. Il y a eu vice de forme. Mais à part ça, à cette époque, on était quand même très prudents.

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Vraiment ?

Bon, c’est pas vrai. On n’était pas très prudents. Et certains d’entre nous n’étaient pas prudents du tout. Dub a donné une interview à

Rolling Stone

.

C’était soit courageux, soit stupide.

On était des gosses, on se rendait pas compte. Je crois que c’était avec Greil Marcus, mais Dub était appelé « Vladimir ».

C’est vraiment une couverture infaillible. Changer de nom.

Ouais, d’autant qu’un mois après ils donnaient son vrai nom, et là on s’est dit que ça pouvait être un problème si des juristes étaient vraiment à notre recherche. J’ai donc dit à Ben Goldman, le propriétaire du magasin Ben’s Records et beau-frère de Norty Beckman, notre plus gros concurrent, que Dub et sa copine vivaient toujours à Vancouver et venaient d’ouvrir une station-service. Résultat des courses, voilà ce qu’on pouvait lire dans

Rolling Stone

un mois plus tard : Dub Taylor et sa copine ont déménagé à Vancouver et ont ouvert une station-service, et Ben Goldman, c’était le seul mec à qui je l’avais dit.

C’est assez malin. Vous étiez des gros hippies à l’époque ?

Ouais plutôt. On était genre : « On vous emmerde ! »

Les majors de l’industrie musicale ont toujours été plus ou moins corrompues et sournoises, c’est de notoriété publique.

Ouais, je connais plein d’histoires dans lesquelles les majors ont fini par entuber des artistes. Je ne vais pas entrer dans les détails, mais j’en connais un paquet. Je n’ai jamais aimé les maisons de disques. J’ai toujours pensé que c’était tous des escrocs. Mais j’insiste, on était des escrocs nous aussi.

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Ouais. Mais au moins vous étiez des escrocs assumés, revendiqués.

La seule différence c’est qu’eux avaient des costumes et les cheveux courts, et que nous on avait les cheveux très longs, des Levi’s et des bottes de cowboy.

Et c’est pas comme si les majors ne s’étaient pas inspirées de l’industrie du bootleg.

Les Stones n’auraient jamais sorti

Get Yer Ya-Ya’s Out

sans

Live’r

. Le

Live at Leeds

des Who a vraiment l’air d’un bootleg. Prenez Bob Dylan. Vous connaissez les

Bootleg Series

? Mon père m’a envoyé un exemplaire du premier volume, il avait repéré tous les morceaux qui avaient l’air d’être des copies de nos bootlegs.

Sans compter les faces B, les « raretés », et même les coffrets collector, des formats qui viennent du bootleg et qui ont été adoptés par les maisons de disques officielles. Au final, les bootleggers ont rendu ­service à l’industrie du disque autant qu’ils l’ont plombée.

Scott Johnson, un mec de Rubber Dubber, m’a raconté qu’un de ses potes de Warner Bros. lui avait dit un jour qu’il considérait Rubber Dubber comme une agence de pub gratuite pour Elektra/Atlantic.

Et comment les artistes réagissaient à vos bootlegs ?

Neil Young a dit un truc plutôt désobligeant au sujet d’un bootleg qu’on avait fait de lui, donc on a arrêté de le bootlegger. On s’est dit : qu’il aille se faire foutre. Il mérite pas qu’on le bootlegge.

Vous aviez des couilles, quoi.

Keith Richards allait dans les disquaires de Berkeley pour acheter nos bootlegs, y’avait même des bootlegs signés par Mick Jagger. J’ai une photo d’un exemplaire de

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Live’r

signé par Mick Jagger. Donc les artistes avaient l’air d’être plutôt OK avec ça. Ils savaient qu’ils gagnaient pas mal de blé avec leurs concerts, que les bootlegs ne leur faisaient pas perdre beaucoup d’argent, que ça leur faisait de la pub.

Est-ce qu’à un moment c’est devenu risqué ou dangereux ?

Mon père avait investi dans pas mal de magasins de disques tenus par des noirs à Los Angeles. Comme je connaissais à peu près tous ces mecs, que je savais ce qui se vendait chez eux, on a eu l’idée de prendre les singles numéro 1 et numéro 2, qui devaient être « The Onion Song » de Marvin Gaye et un autre truc, et on les a pressés sur le même vinyle. Puis on a envoyé un mec, parce que Dub et moi on ne pouvait pas aller chez les disquaires noirs nous-mêmes, vu qu’ils nous connaissaient et qu’on ne voulait pas qu’ils sachent qu’on était derrière tout ça. On a donc envoyé ce mec leur vendre nos disques. On pensait vraiment se faire un paquet de thunes grâce à ça, parce que les disques ne coûtaient que 15 ou 16 cents à presser. On en a pressé 300 et on a essayé de les refourguer partout. Personne ne les a achetés. Ils savaient tous que c’était illégal. Puis des mecs genre ­gangster ont tout de suite compris qui était derrière ce plan, ils ont débarqué chez mon père trois ou quatre jours après. Mon père était en train de dîner quand ils sont arrivés. Il a protesté, ils lui ont foutu un coup dans le ventre avec le manche d’une hache et ils lui ont dit qu’ils voulaient voir son fils – et qu’ils voulaient le voir tout de suite. Mon père a arrangé un rendez-vous. Ils voulaient qu’on leur file tout le blé qu’on s’était fait – seulement on n’avait rien gagné parce qu’aucun disquaire noir n’avait voulu de nos disques, ils étaient plutôt malins. À l’époque, les noirs n’avaient pas autant de droits que les blancs, et ils n’avaient pas les mêmes facilités ni le même rapport avec la loi. Ils devaient prendre les choses en main. Et c’est exactement ce qu’ils ont fait. Ils ont dit à mon père qu’ils voulaient tous les masters, tous les disques, et tout le blé. Avec Dub on a décidé de leur filer quelques milliers de dollars de notre poche, pour qu’ils pensent qu’on leur filait la recette.

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Il s’est passé comment, concrètement, ce rendez-vous ?

Ça s’est fait chez mon père. J’étais avec mes deux frères, on avait fait des petits trous dans le mur et on a pointé des flingues dans leur direction quand ils sont arrivés. Comme des gamins débiles et complètement flippés.

Avec le recul, vous pensez quoi de cette expérience de bootlegger, et comment vous la jugez aujourd’hui ?

Je me suis installé en Nouvelle-Zélande et j’ai écrit un bouquin qui s’appelle

Ragged Man

. C’est une histoire d’horreur, avec un mec monstrueux qui bute plein de bootleggers. C’est comme ça que je me suis sorti les bootleggers de l’esprit, j’ai passé six mois à tous les buter. Et quand le livre a paru, évidemment, ça n’a parlé à ­personne parce que les gens qui lisent des bouquins dans le genre horreur, ils en ont rien à foutre des bootleggers. Je l’ai republié il y a un moment.

Selon moi, c’est un peu dommage qu’il n’y ait plus aujourd’hui de bootlegs comme ceux que vous faisiez à l’époque. Les bootlegs ­d’aujourd’hui circulent sur Internet, mais ça n’a rien à voir avec la sensation de tenir un vinyle bootleg entre les mains. Je veux dire, rien que de savoir qu’on n’aurait pas dû l’avoir, que c’était un objet interdit, ça rendait la chose beaucoup plus cool.

Ouais, mais ce sont ceux qui voulaient diffuser la musique gratuitement qui ont gagné. Il y a un bootlegger qui se rend à tous les concerts de Dylan – ça veut forcément dire qu’il se fait une montagne de blé –, il fait du bon boulot, il diffuse ses enregistrements sur Internet gratuitement. Comment on peut lutter contre ça ? Aujourd’hui, on peut tout avoir gratuitement.

Maintenant, on voit apparaître des live et des trucs inédits tous les jours sur Internet. Entre ça, le peer-to-peer, et tous les formats que les maisons de disques vous ont piqués, c’est un peu comme si votre quête avait été légitimée par l’histoire.

J’ai jamais vu ça sous cet angle mais oui ! Parce que vous savez, quand je vois dans quel état sont les maisons de disques aujourd’hui, j’ai envie de sourire.