J'ai essayé d'intégrer la Légion étrangère

La Légion étrangère est la seule armée occidentale composée majoritairement d'étrangers. J'ai quitté l'Alabama pour Aubagne, en France, dans le but d'intégrer ce groupe de soldats barbus.

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09 Février 2014, 9:30am

De la propagande près du centre d'entraînement.

À la fin de l'année dernière, je me suis dit que ce serait une bonne idée d'intégrer la Légion étrangère. J'étais cloîtré à Birmingham, en Alabama, à vendre des assurances pour que dalle, j'habitais dans un appartement minable à deux pas de la banlieue, et j'essayais toujours de choper des étudiantes (je passais surtout pour leur cousin sans avenir). Je prenais de mauvaises décisions et je le savais. Un soir, alors que je me trouvais dans un bar assez triste où j'avais mes habitudes, j'ai entendu deux vétérans qui affirmaient à qui voulait l'entendre que si c'était à refaire, ils rejoindraient à nouveau les forces de la Légion ; et qu'ils le feraient « sans hésiter une putain de seconde ». Et tout comme ces nombreux candidats pleins d'espoir qui voient la Légion comme une possibilité de faire table rase du passé, j'ai décidé de tenter ma chance. Avec le recul, je ne sais pas ce qui m'a poussé à le faire. Tout ce que je savais, c'était que je voulais me casser de mon bled et que la France me semblait être l'endroit le plus éloigné de chez moi.

La Légion étrangère est la seule armée occidentale composée majoritairement d'étrangers. Elle a été créée il y a près de 200 ans, pour les mêmes raisons qui ont donné naissance à l'Australie : offrir un nouveau départ aux rebuts de la société en les emmenant aussi loin que possible de chez eux. La Légion envoie volontiers ses soldats à la guerre pour défendre un pays dont ils ignorent tout. En contrepartie, les légionnaires peuvent repartir de zéro et se reconstruire.

À travers l'histoire, la Légion a servi de seconde chance pour les gens que la société voyait comme irrécupérables. Pour ceux qui le désirent et qui sont prêts à se surpasser, un nouveau départ est à leur portée, avec en prime l'obtention d'un passeport français tout juste tamponné. Mais en contrepartie, il faut signer un contrat de cinq ans en sachant qu'on sera considéré comme une marchandise jusqu'à son terme.

Bien que je susse à peu près ce que j'allais subir grâce au film Légionnaire avec Jean-Claude Van Damme, je n'avais pas pleinement conscience de ce qu'était le statut de légionnaire quand j'ai décidé de laisser derrière moi mon ancienne vie pour rejoindre la Légion. Contrairement à l'armée américaine, on ne peut pas appeler la Légion à l'avance pour discuter de nos objectifs ou de nos préoccupations avec un recruteur aux accents paternalistes. La meilleure solution est de se présenter à l'entrée principale du siège de la Légion avec un passeport dans une main tout en croisant les doigts de l'autre. Ne vous méprenez pas – je m'étais préparé à fond. J'avais quitté mon boulot, déménagé de mon appartement et mis la plupart de mes possessions dans un box aux États-Unis. J'étais en forme et motivé. Après avoir acheté un aller simple, voyagé pendant 22 heures – avec deux escales –, je suis enfin arrivé à Aubagne, en France.

Après quelques bières dans une taverne locale, je me sentais en pleine forme et j'étais prêt à entamer cette longue parenthèse, loin de la réalité que je connaissais. J'ai finalement eu le courage de me présenter à l'entrée. Là, j'ai rencontré d'autres candidats à la Légion : un Marocain, maigre, qui n'arrêtait pas de fumer, et deux prétendants espagnols qui ressemblaient à des membres de Fight Club version Eurotrash. Quelques minutes plus tard, un Russe avec de gros cernes – qui aurait tout aussi bien pu être en route pour le goulag en Sibérie – nous a rejoints. On avait du mal à communiquer entre nous du fait de nos différences linguistiques, mais on apprendrait tous le français dans le cadre du contrat avec la Légion.

Avant de nous laisser entrer, un légionnaire armé – le premier que j'aie vu en vrai – a étudié minutieusement nos passeports. Ma décision impulsive se transformait en quelque chose de concret. Le soldat s'est ensuite empressé de voir si on pouvait faire au moins quatre tractions à l'extérieur du centre, histoire que personne ne perde son temps. Ensuite, on est rentrés.


Les quartiers d'habitation des légionnaires.

Après qu'on se soit débarrassés de nos affaires, ils nous ont montré où nous allions vivre au cours des semaines suivantes : un bâtiment délabré qui ressemblait à un immeuble ouvrier du bloc de l'Est ou à une prison Art Déco.

Les semaines qui ont suivi ont été ponctuées d'une batterie d'examens physiques et médicaux, ainsi que de beaucoup de temps libre passé à ne rien foutre. On tuait le temps en fumant des clopes et en parlant de tout et n'importe quoi. Chaque fois que notre nom était appelé pour un examen, on se présentait au garde-à-vous. À tout moment, si on échouait à un exercice ou qu'un des nombreux examens révélait un problème médical, ils pouvaient vous rendre vos affaires et vous faire dégager en quelques minutes.

Il y a une vieille blague qui dit un truc du genre : « À VENDRE : Fusil français. Tombé deux fois par terre, jamais utilisé. » La blague fait allusion à la tendance des Français à se rendre et/ou à se faire occuper par l'ennemi. Comme beaucoup de bonnes blagues, elle joue sur un stéréotype qui se fonde sur une idée douteuse ; allez dire aux soldats napoléoniens qu'ils étaient incompétents. Quoi qu'il en soit, je vous file un conseil : même si cette plaisanterie vous semble drôle, ne la racontez jamais à un aspirant soldat français à Aubagne. Certains de ces gars se prennent vraiment très au sérieux. Croyez-moi.

Les mecs que j'ai rencontrés au sein de la Légion étaient tous très différents les uns des autres. Je suppose que pour se trouver en présence de plus de pays représentés dans une même pièce, il faut assister à une séance de l'ONU. Mais les personnalités que vous êtes amené à rencontrer dans la Légion sont beaucoup plus intéressantes que celles que vous pouvez croiser à l'ONU. Je me souviens de la fois où, via un langage des signes de merde et d'un « interprète » encore plus merdique, un Égyptien m'a demandé si je pouvais pisser dans un préservatif pour lui. Il avait été pris au dépourvu quand il avait entendu dire qu'il serait soumis à un test de drogue alors qu'il avait fumé du haschich quelques jours avant de se présenter à Aubagne. Je n'avais jamais parlé à ce mec avant, alors j'ai feint l'incompréhension. Après cet épisode, je ne l'ai pas revu.

La prochaine série de tests devait déterminer si nous étions assez intelligents. On a commencé par des tests de raisonnement qui ressemblaient au SAT, et qui ont éliminé les candidats les moins cérébraux du groupe. Puis on a eu droit à un entretien qui tournait essentiellement autour de la question : « Pourquoi voulez-vous faire partie de la Légion ? » Comme tout entretien d'embauche, il s'agissait de leur réciter un petit laïus sur ce qu'on pensait qu'ils voulaient entendre. Après ça, un psychiatre a mis en cause nos intentions et a appuyé sur nos failles.


Un casier de légionnaire.

Finalement, après d'innombrables heures passées dans des conditions de confort rustique, la seule chose qui séparait ceux qui étaient restés d'une intégration dans la Légion était la « Gestapo ». La rumeur dit que, à ce stade, la Légion sait tout de vous. Le mot Interpol est fréquemment utilisé – ils passeraient au crible votre compte bancaire, votre casier judiciaire, vos proches, vos anciens boulots… Appelez ça une intuition, mais je pense que c'est des conneries. Ne vous méprenez pas, je crois que quelque part, il existe bien quelqu'un qui a accès à l'ensemble de ces informations. Mais un organisme français situé dans des locaux pourris de la banlieue de Marseille ne me semble pas être ce « quelque part ». Quoi qu'il en soit, ils m'ont appelé pour un interrogatoire.

Le concept repose sur l'intimidation. Ils veulent que vous leur lâchiez toutes les merdes que vous avez faites depuis votre naissance. Comme d'innombrables trous du cul de flics avant eux, ils emploient la vieille tactique du « si vous mentez, je le saurai, donc dites-moi la vérité et tout se passera bien ». Mon interrogateur avait mon téléphone portable et mon ordinateur en face de lui. Leur contenu avait déjà été fouillé. Je ne sais pas si c'est de la chance ou un bon timing, mais il n'y avait rien de trop embarrassant sur les deux appareils.

J'ai entendu des histoires sur des mecs qui se sont fait humilier ouvertement lorsque l'interrogateur a trouvé des photos à poil. On dit aussi que l'historique de navigation est scruté et que l'orientation sexuelle est sans cesse remise en question par la Gestapo. Dans mon cas, je pense que mes bases en français ont été une bénédiction, puisque le mec ne semblait souhaiter qu'une chose : que je foute le camp de son bureau.

Hélas, tous ces efforts allaient mener à un renvoi subjectif : on était 36 à avoir réussi tous les examens, mais seuls 18 d'entre nous seraient autorisés à se former dans la mystérieuse « Ferme ». J'étais confiant mais sûr de rien. J'espérais être pris, mais dans le même temps, une bière et un vrai lit me paraissaient former un combo plutôt sympa. Derrière la porte numéro 1, il y avait la promesse de manque de sommeil et de châtiments corporels, tandis que derrière la numéro 2 reposait la perspective de vacances en France immédiates.

Pour faire court, je n'ai pas été pris. Ils m'ont filé une quantité presque insultante de fric (une agréable surprise en fait, puisque je ne m'attendais à rien), mes maigres possessions m'ont été retournées, et à peine quelques minutes plus tard, j'avais revêtu mes fringues civiles. Aucune explication ne m'a été fournie. J'ai juste eu droit à un « merci d'avoir essayé, ne revenez jamais ».


Ma lettre de refus

À présent, je peux faire quelques déductions, fondées sur qui a été accepté et qui ne l'a pas été. Au-delà du fait que nous avions tous réussi les examens, la sélection n'avait rien à voir avec nos performances quantifiables. Si vous étiez français ou aviez eu une formation d'infanterie avec l'armée de votre pays d'origine, vous étiez accepté. Le reste des gars ayant reçu le feu vert semblaient être particulièrement pauvres et désespérés – ils n'avaient pas d'autre option ; la perspective d'un salaire de 37 000 euros et la possibilité de recevoir la nationalité française étaient suffisantes pour les motiver à faire presque n'importe quoi.

Tout compte fait, je suis content de la tournure que les choses ont prise. J'ai un peu progressé en français et je suis resté en Europe assez longtemps pour y trouver ma place. Aujourd'hui, je réside à Bucarest, où les bières ne sont pas chères et où ma maîtrise de l'anglais est très demandée. J'ai même rencontré une jolie Roumaine qui n'a jamais entendu parler de l'Alabama. Après tout, nul besoin de rejoindre la Légion pour s'évader loin, très loin de chez soi.