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LE NUMÉRO DU GRAND PLONGEON

La Capitaine

À la rencontre de la seule femme chef de police d'Afghanistan, qui mène la vie rude aux talibans.
17.3.15

Il était cinq heures du matin. Le clair de lune dessinait au loin le contour d'un hameau de maisons en torchis. Elles seules venaient rompre la monotonie du désert d'Helmand. D'abord brisé par quelques bavardages étouffés, le silence glacial du petit matin ressurgit lorsque nous arrivâmes à la porte d'une petite maison.

Frapper à la porte à cette heure-là n'est pas de bon augure dans cette région déchirée par la guerre. Ça peut être des insurgés talibans à la recherche d'une cachette, ou bien, des soldats afghans lancés à leur trousse. Mais, en ce froid matin de décembre, ces petits bruits sur le bois furent accueillis par des sourires et de brûlants verres de thé.

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L'invitée s'appelait Firoza, une grand-mère de 53 ans et capitaine de police de Sistani, un village du reculé district de Marjah, dans la province d'Helmand. Comme beaucoup d'Afghans, elle ne se fait appeler que par son prénom.

Elle était venue régler un différend. Une habitante, Fida Noorzai, s'était plainte de son mari Fazal et de ses accès de violence, fréquents ces derniers temps. Firoza ordonna à cinq de ses soldats de regrouper l'ensemble de la famille dans la cour. « Je dois solder ce conflit puis retourner au poste », commanda-t-elle à ses hommes.

Firoza dirige la Police locale afghane du secteur. Distincte de l'Armée nationale afghane et de la Police nationale afghane, la PLA est une organisation forte de 30 000 soldats, entraînée par les Forces d'opérations spéciales de l'armée américaine et mise sur pied avec l'aide de l'OTAN. Ces derniers temps, elle est montée sur la ligne de front combattre les talibans, apportant connexions et expertise locale, remportant de nombreuses victoires au prix de lourdes pertes. Couverte de la tête aux pieds du traditionnel tissu noir et revêtant son épaule d'un fusil d'assaut, Firoza a, ces trois dernières années, défendu les habitants de Sistani. Affectivement surnommée Ajani, ce qui signifie « celle qui l'emporte », Firoza était auparavant sous le commandement de son mari, Ewaz Mohammad Khan, 60 ans. Mais il y a trois ans, les autorités de Lashkar Gah, la capitale provinciale, ont démis Mohammad de ses fonctions – il avait perdu la confiance de ses hommes – et confié son boulot à Firoza. Mohammad, qui opère désormais avec 13 autres soldats sous les ordres de sa femme, m'a dit que Firoza s'était vite imposée. Elle est aujourd'hui la seule femme dirigeante de la PLA du pays.

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Dans la cour des Noorzai, une douzaine de personnes s'étaient réunies. Firoza demanda à Fida d'expliquer son comportement irrationnel. Il lui apporta une réponse, incohérente, promptement balayée d'un revers de main.

« L'Islam interdit de battre les femmes », adressa Firoza à Fiza. « J'attends de vous que soyez bon et charitable avec votre femme. » Elle signala ensuite à l'un de ses soldats de lui tendre sa fine ceinture de cuir. « Si vous me défiez, vous aurez ceci marqué sur l'ensemble de votre corps », avertit Firoza en brandissant la ceinture.

À Sistani, personne ne brave Firoza. « Avant, il y avait souvent des plaintes de villageois accusant des soldats de leur extorquer argent et nourriture, m'explique Mohammad. Quand on m'en avertissait, je réprimandais le soldat responsable. Mais Firoza agit différemment. Quand elle a appris la première plainte de ce genre, elle a convoqué le soldat, a pris sa ceinture et l'a corrigé devant tout le monde. Le message est immédiatement passé. Une fois, j'ai eu affaire à elle. Elle m'a corrigé à la ceinture et j'ai dû aller voir le docteur », raconte-t-il en esquivant mes questions au sujet de ce qui avait bien pu déclencher l'ire de Firoza. « À Sistani, il n'y a aucun doute sur qui commande. »

Il y a trois ans, Sistani était débordé par les talibans qui dispensaient leur vision de la justice et imposaient de nouvelles taxes. L'autorité du gouvernement afghan était alors restreinte aux quartiers généraux des districts et à la capitale provinciale. Les soldats de l'OTAN n'exerçaient qu'une autorité relative, tandis que les forces et le moral des troupes afghanes étaient au plus bas.

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Ceci a changé lorsque Firoza est entrée en fonction. Elle a pris de nombreuses mesures peu conventionnelles afin d'instiller la confiance auprès du peuple et de ses soldats. L'une d'entre elles fut sa décision d'armer sa famille après avoir d'abord longtemps supplié aux autorités afghanes davantage de soldats, sans succès. Elle a équipé 40 membres de sa famille de fusils, y compris son petit-fils de douze ans. Les forces de Sistani sont passées de 15 à 55 éléments. « D'un coup, nous avons supplanté en nombre les talibans, détaille Firoza. Ils ont pris peur. Ils savaient qu'Adaji était armée, que ses filles étaient armées et que ses belles-filles l'étaient aussi. »

Les talibans ont alors changé leur commandant local et demandé au Mollah Habash, un officier important de la région, de s'occuper de combattre Firoza à Sistani. Firoza se souvient que trois postes de police de son secteur sont alors devenus la cible de tirs nourris de la part des talibans. Nombre de ses soldats ont été pris en embuscade. L'un de ses fils a été tué.

« Les talibans pensaient que la mort de son fils saperait le moral de Firoza. Ils ne savaient pas dans quel bois elle a été bâtie », raconte Hazrat Bedal Khan, chef de la police à Marjah. Lui qui connaît Firoza depuis plus de dix ans m'a raconté que le meurtre de son fils n'avait fait que renforcer sa détermination.

« Force défensive en théorie, l'unité PLA en est venue à jouer sous son commandement un rôle plus offensif, constate Khan. Firoza et ses hommes se sont mis à anticiper les attaques des talibans. Mollah Habash a été blessé, plusieurs talibans furent tués et beaucoup d'autres faits prisonniers. »

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Khan affirme que lors des attaques, pour que ses soldats ne flanchent pas, Firoza se tient derrière eux, avec son arme, en les menaçant de les flinguer sans hésitation si jamais ils venaient à s'enfuir.

L'engagement de Firoza a engendré des répercussions inattendues sur elle et sa famille. Lors d'une fouille, deux de ses fils furent arrêtés par des soldats afghans à la suite de combats dans les environs de Sistani. Les détails sont flous, mais les autorités affirment qu'après une dispute avec leur beau-frère, les deux fils le tuèrent devant la maison de leur sœur – accusation que Firoza réfute fermement.

« Mes fils ont été accusés d'avoir tué des civils », m'a dit Firoza en contestant ces allégations. « Ça fait bientôt trois ans, mais ils n'ont toujours pas été condamnés car le bureau du procureur n'a aucune preuve contre eux. Je n'ai pas l'argent ou les connexions nécessaires pour m'opposer à l'armée. »

Mais Mohammad Anwar, le procureur militaire d'Helmand, assure que son bureau a toutes les preuves pour démontrer la culpabilité de ses fils. « Ils prétendent qu'ils ne tirent que sur des talibans. Mais la réalité, c'est que les fils d'Anji ont tué le mari de leur sœur, un civil, m'a déclaré Anwar. La fille d'Ajani elle-même a porté plainte contre ses frères. » Selon Anwar, l'affaire contre les fils d'Ajani touche à sa fin. « Un de ses fils a déjà été condamné à mort. Le second sera jugé bientôt », a-t-il affirmé.

Pendant ce temps à Sistani, les soldats de Firoza viennent d'intercepter un message radio taliban. « Ils fomentent une nouvelle attaque contre moi, explique-t-elle. Cette fois-ci, ce sera une
voiture piégée. »

Dans le paysage afghan géographiquement et militairement fracturé, toute politique est obligatoirement locale. Voire même, microlocale. La PLA a connu des succès dans une région où la police nationale et l'armée se sont embourbées. Cela en partie parce que la PLA est composée de combattants comme Firoza, qui, en plus d'être une pionnière, est exactement le genre de chef à même de mener une bataille de longue haleine contre les talibans. Elle est intégrée, respectée, et se bat autant pour son village et son honneur qu'elle ne le fait pour son pays. Elle est un exemple parfait de la réalité complexe de la guerre en Afghanistan.

Ces trois dernières années, Firoza a survécu à une douzaine de tentatives d'assassinat. La plus récente date juste d'une semaine avant mon arrivée, lorsqu'un insurgé taliban posa une mine sur la route que sa voiture était supposée emprunter. « Comme les talibans, nous avons aussi nos informateurs. Ils nous disent ce que les talibans entreprennent », m'a-t-elle dit, ajoutant : « les talibans ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour m'éliminer. Mais je n'ai pas peur de la mort. Et même si je dois mourir, la bataille continuera. »

Impassible, Firoza donnait à ses soldats des instructions pour la patrouille de nuit lorsque le chef de la police, Marjah Khan, l'interrompit. Il demanda alors à son mari de redoubler de vigilance. Se tournant vers Firoza, Khan lui dit : « Nous vous voulons en vie. Car lorsqu'on vous regarde, on se bat mieux. »